L’onde et le corpuscule : Bloomsbury, de Jean Blot

Intérieur avec la fille de l'artiste, Vanessa Bell

Intérieur avec la fille de l’artiste, Vanessa Bell

Bloomsbury, Histoire d’une sensibilité artistique et politique anglaise, Jean Blot, Balland, 1992

Constitué librement autour de la fratrie Stephen, le groupe de Bloomsbury fut un des plus brillants assemblages d’intellectuels du XXe siècle britannique. La plupart de ses membres sont encore célèbres aujourd’hui : la romancière Virginia Stephen, mieux connue sous son nom de mariage de Virginia Woolf, sa sœur, la peintre Vanessa Bell, l’économiste John Maynard Keynes, le romancier E.M.Forster, le critique d’art Roger Fry, le philosophe G.E.Moore, le publiciste Leonard Woolf, l’essayiste Lytton Strachey, le poète Rupert Brooke, etc. À ses lisières, le groupe était fréquenté par d’éminentes personnalités, comme Bertrand Russell et T.S. Eliot. Ensemble informel, quelque peu hétéroclite, constitué d’individus fort différents, Bloomsbury a pourtant marqué, selon Jean Blot, contre l’hypocrisie et les conventions de l’ère victorienne, un moment très particulier de l’histoire des sensibilités. Pour définir ce groupe aux frontières assez floues, Jean Blot opère en deux temps : il récapitule l’histoire de la composition du groupe, en l’articulant à l’évolution des sensibilités de la classe cultivée anglaise de l’époque ; il s’intéresse ensuite à trois couples de « bloomsburies », Woolf et Forster pour la fiction, Fry et Strachey pour l’essai, Keynes et Leonard Woolf pour la vie politique. Jean Blot, plus intéressé par la littérature que par l’art, laisse de côté Clive et Vanessa Bell, dont il distingue moins la prééminence dans leur discipline ; il écarte aussi les personnalités les plus rapidement disparues, comme, hélas, Rupert Brooke (If I should die, think only this of me / That there’s some corner of a foreign field / That is for ever England.).

La gloire posthume de Virginia Woolf, icône féministe, romancière de génie, a quelque peu éclipsé le prestige des meilleurs de ses partenaires de Bloomsbury. Je pense notamment à Forster et à Strachey, qui me semblent, surtout le second, un peu oubliés de nos jours. Or, même s’ils opérèrent chacun dans un domaine particulier de l’expression artistique et intellectuelle, les bloomsburies constituent une entité beaucoup plus homogène qu’un rapide examen de leurs œuvres aurait pu le laisser penser. D’un premier abord, on peine, en effet, à trouver un rapport autre qu’amical et humain entre Keynes et Woolf ou entre Strachey et Forster. À l’examen des pièces du dossier, portées à la connaissance du lecteur par Jean Blot, cette première impression s’avère erronée. Sans tracer de parallèles extravagants, l’auteur révèle quelles lignes de force peuvent réunir, dans une même temporalité chronologique, dans un même mouvement historique, les appréhensions d’un économiste, d’un politicien, d’une romancière ou d’un critique d’art. Ce que l’analyse de l’auteur révèle d’un groupe particulier, ayant exercé dans au moins deux champs différents une influence mondiale (littérature et économie), c’est bien l’irruption d’une sensibilité précise, d’une démarche aux soubassements communs. Pour retracer ce que fut Bloomsbury, il est nécessaire de revenir sur ce qui l’a précédé.

Blot rappelle les principales tendances de l’ère victorienne : insincérité, moralisme, sentimentalité, valorisation du sacrifice moral et du sacerdoce, tyrannie d’une conscience morale imposée et conventionnelle, goût de la gloriole, écart important entre le réel et le langage chargé de le représenter, refus du réel, hypocrisie morale, conformisme, conservatisme presque pathologique, dédain envers la pensée, l’art et l’innovation, ségrégation sociale et sexuelle, répression des pulsions, refoulement des affects, brutalité des rapports sociaux dissimulée par un système de croyances raffinées et emphatiques, inauthenticité, etc. Le chapitre introductif de Jean Blot sur l’ère victorienne sonne d’une justesse, d’une perspicacité, d’une finesse presque prodigieuses, surtout de la part d’un auteur français. Cette empathie profonde avec les élites anglaises s’explique aisément. L’auteur a, en effet, passé sa jeunesse, dans les années 30, dans le système des public schools anglaises ; son analyse de l’impact du système éducatif sur la sensibilité et la moralité des élites anglaises, n’est égalée, à mon sens, que par les meilleurs textes de George Orwell ou de Cyril Connolly sur le sujet (et je prie mon lecteur de pardonner la maladresse avec laquelle je peux essayer de restituer les réflexions les plus abouties de Jean Blot ; rien ne remplace la lecture de l’excellent premier chapitre de Bloomsbury).

Incidemment, un peu à l’écart de l’histoire du groupe de Bloomsbury, l’essai de Jean Blot permet aussi d’éclairer le rapport qu’entretient l’œuvre d’Orwell (et notamment 1984) avec le contexte spécifiquement anglais, post-victorien qui l’a vue naître. À lire la description de l’ère victorienne de Jean Blot, le lecteur repense assez spontanément à certaines configurations sociales du célèbre roman dystopique d’Orwell : l’écart entre le réel et le langage, l’hypocrisie, la pruderie, le mépris envers les prolétaires, etc. Passons, ce n’est pas là le sujet de cette recension.

Malgré son titre, cet essai ne propose pas d’histoire de Bloomsbury, il en présente une archéologie intellectuelle, couplée à une analyse solide de ses manifestations expressives. Une part de la célébrité des bloomsburies procède de nos jours de potins plus ou moins bien étayés sur les relations homosexuelles de telle et telle, de tel et tel. Ces anecdotes privées ont nourri, depuis une trentaine d’années, toute une part de la « recherche » historique sur Bloomsbury. Certes, les bloomsburies, marqués par le refoulement victorien, eurent parfois des difficultés à vivre une vie sentimentale stable et épanouie. Certes, la plupart d’entre eux étaient homosexuels. Certes, leur vie personnelle a ainsi présenté un grand intérêt, pour le public voyeuriste comme pour les départements de queer studies ou de gender studies, à la mode dans le monde anglo-saxon. Néanmoins, s’arrêter à cet aspect anecdotique est, selon Jean Blot, rater ce qu’a de spécifique le mouvement de Bloomsbury. Celui-ci s’est construit par l’agrégation de quelques personnalités fortes, autour d’un motif commun : le refus du victorianisme. Ce qui signifie que les bloomsburies prennent, ou essaient de prendre, dans leur vie personnelle comme dans leur vie artistique, le contre-pied de ce que propose le victorianisme. À l’hypocrisie, ils opposent la recherche d’authenticité. À la froideur des conventions, ils opposent les chaleurs de l’amitié. Au culte du mariage, ils opposent l’écart à la norme sexuelle (célibat, refus des relations ou homosexualité assumée). Au refoulement, ils préfèrent l’expression. À la forme fixe, ils préfèrent le flux. À l’écart entre la langue et le réel, ils préfèrent la recherche de l’adéquation du langage et de l’objet. À la sentimentalité, le sentiment. Au corset du moralisme, la liberté de l’individu. Au conservatisme, le réformisme. Pour filer une métaphore physique que Jean Blot emploie épisodiquement, les bloomsburies préfèrent l’onde au corpuscule, la fluidité à la rigidité, le dynamisme au statisme.

Après avoir défini ce qui précède et fonde la sensibilité de Bloomsbury, M.Blot ne développe pas plus avant l’histoire du groupe. Il examine quelques œuvres des principaux auteurs du courant, Woolf, Forster, Fry, Moore, Strachey et Keynes, en se concentrant surtout sur Virginia Woolf et J.M.Keynes, qui sont probablement les plus importants représentants du groupe. J’ai trouvé très justes les analyses concernant Strachey – dont j’ai beaucoup aimé le brillant Victoriens éminents – et trop minces les commentaires de l’œuvre de Forster, qui, aussi courte qu’elle soit (six romans), méritait peut-être un peu mieux. Blot remarque, dans l’œuvre de Woolf comme dans celle de Keynes, et ce malgré le grand écart qu’une telle comparaison peut supposer, des tendances communes qui rattachent sans nul doute les deux auteurs au mouvement de Bloomsbury. Je le répète, Bloomsbury prend le contre-pied de l’ère victorienne : fluidité, dynamisme, ondulatoire. Le pari économique keynésien peut être lu ainsi, comme une conception temporelle de l’activité économique, dans laquelle des évolutions dynamiques bouleversent sans cesse le statisme classique, et son hypothèse de l’équilibre. L’économie nationale étant fluide, l’action des gouvernements permettra, par la recherche d’un certain déséquilibre, de contrebalancer les récessions et les déséquilibres négatifs du marché que l’économie strictement classique ne savait comment combattre. La forme importe moins que le flux ; l’économie se joue dans l’espace et dans le temps, et non dans un absolu théorique stable. Je ne veux pas entrer plus avant dans l’analyse économique.

Chez Virginia Woolf, le lecteur trouve des tendances, même romanesques, assez similaires : rôle de l’eau, de la mer, du flux et du reflux (on songe aux Vagues, à son style, etc.) ; rôle du temps (le chapitre central extraordinaire de La promenade au phare sur le temps qui passe et abîme la maison des Ramsay) ; recherche d’authenticité, de sincérité ; mise en scène des relations humaines comme milieu fluide et informel. Pour Jean Blot, Bloomsbury n’est pas seulement un groupe artistique et intellectuel ayant prospéré en Angleterre entre 1910 et 1940. C’est une forme de sensibilité qui, si je la calquais sur la physique atomique, privilégierait l’onde à la particule. Contre l’étrange mélange victorien d’extrême dureté et de sentimentalisme dégoulinant, les bloomsburies ont tenté de trouver, dans une quête, inaboutie, d’authenticité et de vérité, un chemin dans l’espace et le temps. Ils ont accentué, dans l’univers clos, conservateur, de l’empire victorien, les tendances nées de la science et de l’art moderne : l’évolutionnisme contre le fixisme, le progrès contre la stabilité, le dynamisme contre l’équilibre.

Le relâchement succède à la rigueur, avec parfois un peu de complaisance : une recherche de photos des membres du groupe ensemble conduit immanquablement vers des scènes d’extérieur, où des messieurs et des dames bien vêtues (Woolf, Strachey, Bell, etc.) posent, allongés dans de confortables chaises longues, sans donner l’air de voir le photographe. J’ai toujours trouvé qu’il y avait un peu d’affectation dans le refus des conventions chez les bloomsburies

Leur quête, corsetée par les restes de la pudeur victorienne et de la prudence bourgeoise, tend néanmoins vers un hédonisme fugace et délicat, éloigné de toute structuration idéologique. Pensée fugace d’émancipation individuelle, émise par une petite élite écrasée par l’hypocrisie et le moralisme d’une société obsédée par la stabilité et l’équilibre, le bloomsburisme trouve, dans l’expression raffinée et oscillante de soi et du monde le moyen d’exprimer le délicieux désir de l’inconstance et du changement. Entre le mysticisme et le réalisme, entre la tyrannie de la conscience morale et sa négation, les membres de Bloomsbury ont cherché une via media, toujours en mouvement, fluide et fragile, pour permettre à l’individu le développement de sa propre sensibilité. L’essai de Jean Blot, très agréable, très intéressant, étonne par son acuité, son style et sa qualité d’ensemble. Comment un tel livre, si pertinent, si vivifiant pour la réflexion des lettrés, a-t-il pu disparaître, à peine vingt ans après sa publication, dans un silence aussi épais ?

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