En ma fin est mon commencement : Adieu, mon livre !, de Kenzaburo Ôe

Untitled (From the Anonymous Volumes), Keith Tilford, 2004

Untitled (From the Anonymous Volumes), Keith Tilford, 2004

Adieu, mon livre !, Kenzaburo Ôe, Éditions Philippe Picquier, 2013 (trad. Jean-Jacques Tschudin)

Old men ought to be explorers
Here or there does not matter
We must be still and still moving
Into another intensity

T.S. Eliot, The Four Quartets

[Les vieillards doivent être des explorateurs / Ici-et-là n’importe pas /Il nous faut toujours nous mouvoir / Au sein d’un autre intensité]

Cette note appartient à mon cycle « Lire les Nobel ». Je vous rappelle que vous pourrez trouver des analyses d’œuvres de Bjørnsøn, Pirandello, Lewis, Faulkner et Steinbeck sous l’onglet « Tout le blog en une page ».

La critique a beaucoup évoqué, ces dernières semaines, Adieu, mon livre !, roman du Prix Nobel japonais Kenzaburo Ôe : entretiens, portraits, articles élogieux… La presse s’est plus intéressée à l’engagement de l’écrivain contre le nucléaire qu’à son œuvre. Dommage. Seul le critique de la Nouvelle Quinzaine Littéraire m’a paru en traiter d’un œil attentif, après une lecture circonspecte, déterminée à saisir l’intérêt d’un livre aussi singulier – ou, plutôt, excentrique. Adieu, mon livre !, dernier volet d’un triptyque consacré aux pseudo-couples, dont les deux premiers tomes n’ont pas été traduits en français, constitue la première traduction d’un roman de M.Ôe qui soit postérieur à l’attribution de son Nobel (1994).

L’histoire étant assez accessoire, je la résumerai en quelques lignes. Un vieil écrivain, nobélisé, Chôkô Kogito, double fictionnel de l’auteur, a été victime d’un grave problème de santé et s’en remet lentement, dans sa maison de campagne. Pour lui tenir compagnie, outre ses souvenirs et ses livres, vient son demi-frère, architecte, Tsubaku Shigeru, avec qui il a été longtemps brouillé. Shigeru, qui se révèle rapidement impliqué dans une organisation terroriste assez étrange, cherche à convaincre Kogito de participer à son grand complot : faire sauter, avec une économe ingéniosité, un immeuble de Tokyo. Shigeru veut inspirer ainsi, par cet exemple, de jeunes « indignés » à travers le monde, susceptibles de reproduire chez eux ce que le vieil architecte aura conçu au Japon. L’opération, après avoir été soigneusement montée, échoue dramatiquement. Autant le dire tout de suite, la trame du récit importe assez peu ; il est difficile de prendre tout à fait au sérieux cette histoire de terrorisme assez irréelle, tant elle est saturée de références historiques, de questionnements philosophiques et de commentaires littéraires. Entre deux commentaires de L’Idiot ou des Quatre Quatuors, les fidèles de Tsubaku Shigeru parviennent à convaincre le vieil écrivain de sortir de sa retraite pour couvrir leurs agissements ; Shigeru encourage Kogito à en profiter pour écrire le roman de cet acte terroriste. Ne contestons pas le réalisme de l’œuvre, l’auteur n’y prétendait certainement pas. Comment croire, en effet, qu’un groupe terroriste aux ramifications internationales puisse sérieusement préparer des attentats en dissertant sur Mishima et Nabokov ? Je ne pense pas qu’il soit intéressant de lire ce livre comme un roman d’espionnage ou un roman politique. Il s’agit bien plutôt d’une triple méditation, distanciée, située sur trois plans littéraires différents : la relation qu’entretiennent réalité et fiction par le biais d’une théorie des doubles ; la nature de l’engagement politique de l’intellectuel ; la vieillesse.

En se référant avec insistance à une théorie littéraire, celle des pseudo-couples du critique américain Fredric Jameson, elle-même reprise à Beckett, Kenzaburo Ôe donne explicitement à son lecteur un des « motifs dans le tapis » de son œuvre. Que dit Fredric Jameson, à propos, précisément, d’un roman d’Ôe ? Pour résumer, il avance qu’Ôe, comme d’autres avant lui, utilise dans ses livres un système de pseudo-couple. Il s’agit d’une doublette de personnages aussi proches que dissemblables dont la relation permet à l’auteur d’articuler dialectiquement sa narration. Ces personnages, en apparence distincts, représentent en réalité deux formes possibles d’une même identité, mise en jeu, littérairement, par le récit. Ce sont les personnages interchangeables de Beckett, ce sont aussi Bardamu et Robinson dans Le voyage au bout de la nuit, etc. S’emparant de la critique de sa propre oeuvre, Kenzaburo Ôe pousse à l’extrême cette logique des pseudo-couples, à tous les niveaux de son texte. Les aspects les plus saugrenus ou les plus extravagants du roman peuvent ainsi, en dernière instance, être relus dans une perspective critique livrée par la narration. Moyen d’établir un dialectique, par le jeu des contraires, cette stratégie littéraire est aussi, à mon sens, un procédé susceptible de faire affleurer, lisiblement, les apories du texte. En contrepartie, l’intrigue apparaît comme un procédé  superficiel, sorte d’illustration assez foutraque d’une démarche littéraire hypercritique.

L’écrivain japonais, en se servant de la critique de son œuvre pour approfondir sa démarche littéraire, prend le risque de la raideur théorique et d’une dérive hors de la fiction. Il fait un peu avec Jameson ce que Pirandello fit, en son temps, avec Tilgher. D’où peut-être cette impression de ressassement un peu spéculatif que l’on ressent tout au long du livre. M.Ôe sacrifie son récit à des développements abstraits et littéraires qui, aussi intéressants qu’ils soient, déportent la narration bien loin de son cadre fictionnel restreint. On a souvent critiqué Pirandello d’avoir voulu conformer son œuvre aux théories (très éclairantes) de Tilgher sur son œuvre (la vie et la forme). Les critiques trouvaient que Pirandello, en agissant ainsi, avait perdu l’ingénuité et la fraîcheur de son art au bénéfice, fort contestable, d’une lecture philosophique close, rétractée, fermée sur elle-même. On accusa Pirandello d’avoir liquidé ainsi la pluralité des sens qui caractérisait ses  textes littéraires antérieurs. En saturant son texte de pseudo-couples, Kenzaburo Ôe commet peut-être la même erreur que Pirandello plaquant Tilgher dans ses pièces : appauvrissement de la forme au profit d’une méta-réflexion,  un peu artificielle, qui eût pu constituer un essai. Néanmoins, je serais tenté de tempérer ma propre critique en observant que M.Ôe, très conscient de cet écueil, choisit d’en jouer en ne prenant pas vraiment au sérieux la narration qui sert de support aux réflexions philosophico-littéraires du livre. En agissant ainsi, explicitement, il conduit le lecteur à dépasser le constat formel de l’existence des pseudo-couples pour se concentrer, au point central du texte, sur une série de réflexions intellectuelles de fond. Je crois que l’auteur, comme peut-être Hugh Vereker dans Le motif dans le tapis, pourrait bien indiquer par là à ses critiques qu’ils n’ont trouvé qu’un motif accessoire de l’oeuvre, son moyen littéraire – la dialectique des pseudo-couples –  sans trouver le motif essentiel, son but (si toutefois l’on considère que la littérature poursuit bien un but ; je pense que M.Ôe en poursuit un, et que ce roman, précisément, interroge cette possibilité de but littéraire, de but de l’œuvre, du roman ou de son auteur). En concentrant l’éclairage du texte sur ses aspects critiques et théoriques les plus explicites, Kenzaburo Ôe pourrait bien inviter son lecteur à ne pas s’arrêter à cette constatation formelle et à, plutôt, analyser son résultat littéraire et philosophique.

L’auteur multiplie les pseudo-couples : lui-même et Kogito (Nobel, fils handicapé, etc.), les deux jeunes disciples de Shigeru, Kogito et une de ses voix intérieures (« le jeune homme aux étranges côtés », figuration intérieure, double, de ce que Shigeru représente à l’extérieur), l’agitatrice chinoise et son homologue russe, etc. Le plus évident, c’est évidemment celui que composent Kogito et Shigeru. Nourrissant, depuis l’enfance, une relation très conflictuelle, entre affection, mépris et haine, Kogito et Shigeru figurent les deux faces d’une même identité, l’intellectuel dans la cité. Comme son nom l’indique, avec ce joli clin d’œil cartésien, Kogito est un penseur, un romancier, homme de lettres, passif, spectateur, enfermé dans l’abstraction et dans les chimères littéraires ; Shigeru, quant à lui, est un acteur (parfois au premier sens du terme), architecte, homme d’action, actif, diligent, énergique, militant, ouvert sur l’action politique jusqu’au terrorisme. L’auteur accentue l’opposition en plongeant Kogito dans la lecture d’une poésie contemplative et philosophique et Shigeru dans le terrorisme politique, toutes deux formes extrêmes des tendances profondes et opposées de l’intellectuel : le spectateur et l’acteur. Si la vie de Kogito ressemble beaucoup à celle de M.Ôe – romancier, prix Nobel, avec un fils handicapé – la présence de Shigeru permet à l’auteur de développer une ample réflexion sur l’engagement politique. Au-delà des couples de personnage, l’auteur met aussi en place une série d’oppositions qui peuvent passer, à mon avis, pour des pseudo-couples dialectiques, utilisés dans la recherche d’une impossible synthèse : engagement contre désengagement ; activité contre passivité ; écriture contre action… Entre la réflexion passive et la pulsion de l’action, l’auteur cherche à déterminer un équilibre, tant par le roman – où ne l’emportent ni Shigeru ni Kogito – que par une réflexion littéraire débordant largement le cadre de l’action (et constituant peut-être le cœur véritable du livre).

Qui peut bien figurer, outre ces deux vieux japonais, les deux pôles de l’engagement intellectuel ? Malgré les références à Nabokov et à Dostoïevski (belles analyses de L’Idiot : Kogito s’assimile, avec ironie, au prince Mychkine), je serais tenté de penser que l’auteur oppose surtout Yukio Mishima à T.S. Eliot. L’écrivain japonais s’est suicidé, en 1970, après avoir tenté de rallier à un coup de force les Forces d’autodéfense de l’empire nippon. Il est l’intellectuel engagé par excellence, qui joue sa vie pour ses convictions – avec, probablement, derrière, des pulsions suicidaires. Le poète anglo-américain figure, à l’exact opposé du spectre, l’homme dégagé, éloigné des considérations politiques, préoccupé de son œuvre et de la vérité poétique de l’homme et de la civilisation. Shigeru penche, on l’aura compris, vers Mishima, l’écrivain actif, incarnation de la jeunesse comme ardeur, comme enthousiasme. Il essaie d’ailleurs, comme lui, et comme lui sans succès, de mobiliser des officiers des forces armées japonaises en vue d’un coup de force. Kogito, lui, revient sans relâche à Eliot, à ce poète dont toute l’œuvre est de maturité. Eliot, selon Kogito, « n’a jamais été jeune », il représente le pôle opposé de Mishima, incarnation de la vieillesse comme froide retenue, comme pessimisme. Je ne parlerai pas de sagesse car ni Eliot, ni M.Ôe ne croient vraiment à la sagesse des vieillards…

Les personnages rêvent un peu : si Mishima ne s’était pas suicidé, que serait-il devenu ? Serait-il parvenu alors, quelques années plus tard, à incarner le parfait équilibre entre les risques de l’engagement et le confort du retrait ? Nul ne le saura jamais. Cette spéculation n’est pas gratuite dans l’équilibre du livre. Au contraire, elle constitue une des voies de sortie face à l’aporie de l’engagement intellectuel. Mishima mort, n’y aurait-il pas, du côté d’Eliot, une voie à suivre ? C’est ce que laisse supposer, à mon sens, l’extrême fin du livre, ces vers d’Eliot, cités en épigraphe de cet article, où s’énonce la nature très particulière de la vieillesse et de son rapport au temps, au monde et au passé. Le lecteur, laissé libre d’interpréter l’ensemble, est néanmoins subtilement invité à admettre qu’entre sagesse et folie, moles opposés qui attirent le vieil écrivain, une voie étroite subsiste, celle d’une libre présence au monde, où le détachement n’empêche pas le jugement et l’engagement le discernement.

Car, au fond, ce livre n’est-il pas, pour Ôe, un apprentissage de la vieillesse ? un Unbildungsroman ? On le sent dans une troisième et dernière partie dégagée de cette intrigue politique, artificielle et poussive, au-delà de l’interrogation sur la présence au monde de l’intellectuel, lorsque se retrouvent ces deux vieillards sortis momentanément de leur folie. Le roman s’ouvrait dans une chambre d’hôpital, alors que Kogito errait en lui-même à la recherche de son passé, incapable de toute projection vers l’extérieur, spatiale ou temporelle. Le livre se referme dans une chambre, alors que Kogito a renoncé à son propre passé et occupe ses journées par la collation des indices du désastre annoncé, des catastrophes à venir. La fermeture initiale a été déjouée, involontairement peut-être, par l’action improbable de Shigeru. En conduisant l’écrivain à se positionner, hors du ressassement perpétuel, Shigeru l’a replacé dans le monde et lui a ouvert, jusqu’à la fin, une fonction dans le présent et l’avenir du monde, celle de la vigie, de l’éclaireur et, peut-être, de l’inquiéteur (pour reprendre le beau substantif forgé par Frank Lestringant à propos de Gide) à égale distance de l’absurdité de la violence et de l’irresponsabilité du retrait.

Je demeure circonspect, quoi qu’il en soit, sur ce livre. La richesse des réflexions littéraires, sur Dostoïevski ou sur Eliot (qui m’ont donné l’occasion de relire plus attentivement les Quatre Quatuors), l’acuité de la leçon sur la vieillesse, la recherche d’une possibilité de l’engagement intellectuel dans une époque de désengagement désenchanté, tout ce qui fait l’intérêt du livre eût pu prendre place dans un bel essai plutôt que dans un roman bancal, fiction de façade dissimulant une méta-fiction qui méritait, peut-être, un éclairage plus direct. La fiction-alibi, même assumée sans remords, ses soubassements critiques et théoriques à nu, me paraît artificielle. Ne serait-elle pas une facilité pour l’écrivain ? Bâtir une fiction pour ne pas avoir à écrire un essai, mieux référencé, fermement argumenté, dialectiquement irréprochable ? Enfin, car c’est bien ce qu’examine l’auteur, que peut l’intellectuel ? Entre le détournement de l’œuvre par la politique, qui la récupère à son profit, et le risque qu’elle soit inutile, M.Ôe trace une forme de via media, modeste et responsable, de conscience vigilante au monde. Certes. Fallait-il vraiment un roman de 400 pages pour en arriver là ?

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4 réflexions sur “En ma fin est mon commencement : Adieu, mon livre !, de Kenzaburo Ôe

  1. Votre critique est impeccable de rigueur cartésienne, mais je la trouve néanmoins un peu injuste dans sa sévérité. Vous auriez préféré, dites-vous, un essai plutôt que ce roman bancal et un peu lourdingue ? Pas d’accord… L’intrigue, certes poussive, à laquelle personne ne croit un seul instant est une convention qui a pourtant bien des vertus : elle nous permet de ressaisir poétiquement en divagant dans nos souvenirs d’admirateur d’Oé, des quantités de liens passés inaperçus par la lecture nécessairement décousue de ses romans antérieurs, et cela provoque un très agréable et réconfortant sentiment d’unité. Il m’a plutôt semblé qu’Oé faisait allusion au journal de vieux fou de Tanizaki, voire à la Pazzia Senile plutôt qu’à la Saviezza Giovenile d’A. Banchierri… Quant au ‘pacte de l’arbre’ formalisé à 11 ans pour tuer le revenant de 70, il me semble que votre commentaire en sous-estime la puissance métaphorique. Elle est, je crois, la clé de compréhension de ce superbe roman, complexe, non pacifié, et pourtant infiniment généreux dans ce que nous dit la fraîcheur du vieil homme.

    • Merci, cher lecteur.
      À la relire, ma critique du roman de M.Ôe peut donner l’impression que, juché sur ma minuscule hauteur de lecteur anonyme et provincial, j’admoneste le grand écrivain reconnu. C’est là maladresse formelle de ma part et probablement l’origine de cette « injustice » que vous décelez dans mon petit texte. Je ne suis pas un « dogmatique ». J’ai des doutes sur ce livre, je les conserve malgré vos justes remarques. J’ai tenté de les exprimer – et d’exprimer également ce que je trouvais juste, réussi, dans cette méditation sur les possibilités de l’écrivain comme sur celles d’une vieillesse inapaisée et pourtant ouverte. Bien sûr, ces dizaines de lignes n’épuiseront jamais la richesse d’une œuvre et vous rappelez fort justement que je suis probablement passé à côté (pour évoquer d’autres caractéristiques du livre) de la signification profonde du « pacte de l’arbre »
      Votre lecture éclaire aussi un autre aspect que j’avais moins pressenti, son lien avec Tanizaki. Un autre critique, Thierry Guinhut, tout aussi sceptique que moi sur ce livre, y a vu un « roman du délitement », chose avec laquelle je n’étais pas forcément en accord. Je trouve au contraire, et là en accord avec vous, qu’il y a une grande fraîcheur, une véritable ouverture dans la toile obscurcie de la vieillesse. Néanmoins, sa lecture, comme la vôtre, comme la mienne – tout du moins je l’espère – a une légitimité.

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