Le roman de la passivité : Sombre dimanche, d’Alice Zeniter

train

Sombre dimanche, Alice Zeniter, Albin Michel, 2013

Si notre époque ne lit plus, paraît-il, elle écrit encore beaucoup, peut-être trop. La demande faiblit mais l’offre se maintient. Trois vagues de nouveaux livres submergent périodiquement les étals des libraires, en janvier, au printemps et à l’automne. Les éditeurs publient des centaines et des centaines de romans, ronronnement littéraire commun, aux airs d’acouphène, sarabande d’ouvrages médiocres, mal ficelés, déjà lus, brodant péniblement une fiction autour de motifs vécus par l’auteur, etc. Combien, parmi eux, de romans inutiles, incertains, superflus ? Quinze ou vingt surnagent, pour des motifs parfois discutables, et obtiennent une couverture médiatique – les journalistes, on le sait, se distinguent rarement par leur originalité et copient discrètement les louanges du petit voisin – et, éventuellement, un supplément de notoriété, d’existence littéraire, un prix. Sombre dimanche en a reçu plusieurs (notamment de lecteurs) au printemps dernier. Il a passé avec succès l’épreuve de la reconnaissance publique. Je me demande bien pourquoi. Certes, Alice Zeniter sait écrire, décrire, restituer avec finesse et sensibilité un certain nombre de situations romanesques et familiales. Il me semble, en revanche, que la couture de l’ensemble, sa composition, son organisation laissent à désirer. Ce petit roman à moitié familial, à moitié historique, même s’il démarre bien, tourne rapidement à vide, agité de rebondissements artificiels, hésitant entre le réalisme, le saugrenu et l’invraisemblable. Tout le texte oscille entre l’affichage d’effets réalistes et un déballage de situations que, faute de mieux, je qualifierais de grotesques. Le sourire qui, par contraste, pourrait naître de cette distance n’est jamais franc ; une ambiance de tristesse amère enveloppe trop bien l’histoire pour que fonctionne tout l’attirail satirique du livre. Ces grands écarts entre la tragédie et la satire s’annulent et ne laissent, au creux des pages, qu’ennui et exaspération. La platitude stylistique de l’ensemble n’est sauvée que par quelques éclairs d’ironie ou de burlesque qui tranchent avec le ton général, assez terne, de l’ensemble. Dans un texte épuré comme celui-ci, les mots devraient, parce qu’ils sont plus rares, être plus profonds, plus tenus, plus suggestifs. Or, la narration, focalisée sur un petit bonhomme sans aspérités, ne décolle jamais de sa fadeur originelle et infantile ; la sobriété tourne à l’insignifiance. Le héros, mou, puéril, sans envergure imprime bien sa personnalité à l’ouvrage. La médiocrité de ce personnage, assez bébête, rend la deuxième partie du roman, l’apprentissage de la vie adulte, assez pénible ; ce qui convenait bien à un enfant lent d’esprit passe moins avec un jeune homme. Sans charge proprement poétique, le silence devient insignifiance et les aventures familiales, niaiserie inconsistante.

Pourtant, à résumer le fond de l’ouvrage, il était permis d’espérer mieux – et d’ailleurs tout n’est pas raté dans ce texte. L’auteur met en scène, du point de vue d’un être naïf, les répercussions de traumas historiques sur une cellule familiale déjà perturbée : c’est une thématique littéraire assez commune, sur laquelle il est possible de bâtir un certain nombre de situations intéressantes. Sur le même motif traumatique originel, au cœur d’une famille en ruines, avec des personnages enfermés en eux-mêmes, prisonniers de leurs blessures, incapables d’agir, l’écrivain mozambicain Mia Couto a écrit, d’un souffle tendu et précis, un roman d’une toute autre envergure littéraire, L’accordeur de silences.

Dans le point de départ de Sombre dimanche réside probablement la meilleure idée du livre : une maison familiale, à Budapest, a été peu à peu encerclée, au fil du développement de la gare toute proche, par les rails et les voies de chemin de fer. Son jardin, dépotoir des trains de nuit, est devenu complètement stérile du fait des centaines de déchets qui y sont jetés chaque nuit. Menacée de submersion par les détritus qui s’accumulent, une famille fait front. Pauvre, mais digne, elle se refuse à quitter le lieu dans lequel se sont antérieurement succédé plusieurs générations. Très vite, malgré la naïveté du jeune narrateur, le lecteur comprend qu’un (ou plusieurs) traumatismes ont fait basculer cette famille dans une sorte de fatalisme apathique, d’absence à elle-même presque spectrale. Les cinquante premières pages du livre montrent, malgré toutes les réserves que je peux éprouver pour ce livre, un véritable talent, imaginatif et original. Le récit tient ses promesses tant qu’il demeure nimbé d’une douce ingénuité, cette acceptation du monde tel qu’il est qui caractérise les jeunes enfants. Du contraste entre une situation manifestement anormale – point de vue du lecteur – et l’énoncé naïf de ce qui est – point de vue de l’enfant Imre, naît un humour un peu grinçant, amer, proche, peut-être, des comédies italiennes de la grande époque. Hélas, Mme Zeniter ne tient pas ce beau départ très longtemps ; le récit s’embourbe de drames en drames, jusqu’à dévier de sa ligne, à rater ses effets, grotesques ou réalistes. Le décalage humoristique ne fonctionne plus aussi bien avec l’adolescent, quand, par exemple, l’auteur montre qu’elle n’a pas une idée très nette, lors de la scène médiocre du sauna, de la sexualité d’un jeune homme. Ce détail excepté, le livre change alors d’objet : l’intrigante comédie familiale, très souvenirs d’enfance, se mue en une sorte de satire sociale du post-communisme. L’existence d’Imre Mandy se déroule, malgré elle. Alice Zeniter met en scène, avec une neutralité un peu feinte, les conséquences de la chute du mur, de l’essor de la pornographie et de la criminalité. Elle confronte aussi ses personnages à la nature assez ambiguë du tourisme « canaille » de l’Europe de l’Ouest, qui vient chercher, à vil prix, des frissons factices et exotiques dans la fausse jungle du Far East. En dénonçant une forme d’hypocrisie occidentale, l’auteur touche, pour une fois, assez juste. Des platitudes du narrateur surnagent quelques notations humoristiques qui permettent à Mme Zeniter, sans en avoir l’air, d’introduire de discrètes critiques – assez attendues et convenues –  du post-communisme. La candeur d’Imre induisant une neutralité morale de la narration, elle permet de dénoncer ainsi quelques tendances sans avoir à les fustiger explicitement. J’avoue que, même lu ainsi, le texte d’Alice Zeniter ne dépasse pas les banalités d’usage.

La situation historique et géographique de l’intrigue, la Hongrie des années 70 à nos jours, constitue une trame de fond un peu brouillée, incertaine. Les évènements principaux de l’histoire récente brillent d’un faible éclat, au fond de la toile. L’auteur intègre avec plus ou moins de réussite cette trame de fond dans son texte. La couleur locale paraît parfois plaquée pour susciter une impression de réalisme. Soyons honnêtes, néanmoins, Mme Zeniter sait faire preuve d’adresse et éviter les collages trop voyants ; elle a vécu en Hongrie suffisamment longtemps pour parsemer le récit de mots hongrois, d’expressions simples, de points contextuels qui crédibilisent plutôt la narration auprès du lecteur français. Je ne suis pas certain en revanche que cela suffirait auprès du lecteur hongrois. L’histoire disparaît, puis réapparaît, par petites touches, parfois trop précises, comme pour suggérer que, derrière la maison Mandy et les voies de chemin de fer, hé ! il y a un pays, un peuple, une Histoire avec un grand H. J’ai trouvé ce rapport à l’histoire un peu trop exhaustif : un peu de régence de l’amiral Horthy, un peu de seconde guerre mondiale, un peu de Staline, un peu de révolution de 56, un peu de communisme, un peu d’anarchie post-89, un peu de rétablissement économique, un peu de mafia, etc. Était-il besoin de n’ignorer aucun des évènements de l’histoire hongroise du dernier demi-siècle ? Mme Zeniter tombe même dans la facilité, dans l’excès, comme dans cette pénible lettre finale du grand-père, qui permet à la Shoah (la déportation des juifs hongrois fut, à l’automne 1944, la dernière d’Europe) de survenir, sans raisons, dans le récit. Comme le récit accumule déjà une invraisemblable série de malheurs – viol, suicide, accident, abandon, trahison, etc. – j’ai trouvé superflue cette petite touche finale et convenue, la tragédie ineffable à laquelle personne n’a échappé, les chambres à gaz et les exécutions gratuites, le grand sujet moral qui explique un peu tout et justifie plus encore. L’affaire vient de nulle part, comme si, à ce moment-là, Mme Zeniter avait trouvé qu’il fallait relancer un peu son récit et étoffer les raisons que pouvait avoir le grand-père d’être malheureux et alcoolique… Ce qui précédait suffisait.

Tout le roman développe le motif de la passivité. Passivité des hommes face à leur existence, passivité face aux femmes, passivité face à l’histoire. La grande histoire n’a pas produit de tragédie de la volonté, elle a engendré un drame aboulique, dans lequel des spectres se meuvent, lentement, à la merci de la détermination, de la fermeté et de l’opiniâtreté des autres. La famille Mandy subit l’histoire comme elle subit l’existence, immobile, le regard fixé dans le vide. Le traumatisme originel, matrice de cette passivité, le lecteur le devine assez rapidement. Guerre, viol, grossesse non désirée, rupture explicite dans la filiation, suicide. Autour de cette cause lointaine – l’affaire concerne les grands-parents au sortir de la dernière guerre – s’articule l’histoire d’une famille qui, loin de se révolter ou d’essayer d’exister, va vers son propre anéantissement, par inertie. Le récit tend, en toute logique, vers un dépouillement, un abandon de soi, un refus, du fait de ce traumatisme lointain et inavoué, amplifié par d’autres drames ultérieurs. Lorsqu’il essaie de vivre normalement, le jeune Imre échoue. Après de malheureuses expériences, il cesse d’espérer et part attendre, avec sa sœur et son père, dans une cabane, une fin encore lointaine. Les personnages de Mme Zeniter ne se remettent pas des drames qu’ils subissent ; ils se résignent vite, sans combat, sans lutte intérieure ; la seule constance de ces gens, c’est leur capitulation. Il y a là beaucoup de complaisance avec le malheur, de satisfaction masochiste de n’être rien. Cette passivité entraîne nécessairement un problème narratif. Bâtir une intrigue autour de personnages confits dans la passivité n’est pas chose aisée. Le récit n’avance qu’à grands coups de retournements mélodramatiques, dont l’accumulation, principal défaut du livre, apparaît bientôt exaspérante, avant que d’être hilarante. Comme Mme Zeniter n’a, au fond, pas grand chose à faire vivre à ses personnages, inertes sans elle, elle multiplie les situations tragiques avec une fréquence telle que le lecteur finit par éclater de rire à la lecture des mésaventures de cette morne famille hongroise. Chaque fois que la narration menace de s’enliser, une petite tragédie familiale relance le roman. Jugeons sur pièces : la grand-mère est violée puis se suicide, le grand-père, traumatisé par son rôle dans la déportation des juifs, est handicapé depuis que, déboulonnée, la statue de Staline lui est tombée sur la jambe, le père est un ectoplasme muet, complètement absent de sa propre existence, la mère est écrasée par un train alors qu’elle essaie d’expulser une miette coincée dans sa gorge, la petite-fille, jouée par un séducteur français, se fait avorter et ne se remet jamais de l’opération, le petit-fils se marie à une allemande, qui le quitte, en mauvais termes, et lui confisque leur enfant. Ouf ! On regrette presque l’absence de l’inceste et de la zoophilie, qui auraient probablement étoffé le répertoire presque burlesque des tragédies qu’offre l’auteur, parfois grave – l’aveu du grand-père, parfois primesautière – ainsi la mort de la mère, restituée ironiquement au rythme minuté d’horaires de train (cette scène est la plus mauvaise du livre ; elle sonne faux dans le récit ; le ton de la narration ne correspond ni au contexte, ni au sens général du texte).

À vouloir aborder tous les registres, Alice Zeniter n’en choisit aucun. Son récit, menacé de panne par l’apathie persistante de ses personnages, se relance, pataud, toutes les vingt ou trente pages d’une nouvelle catastrophe, à la fois trop réaliste et trop grotesque pour emporter l’adhésion. L’auteur n’a pas choisi entre le réalisme et l’invraisemblable ; ce mélange des genres, qui peut être fertile, m’a plutôt fatigué. À la fois satire sociale, comédie familiale, drame, roman d’apprentissage, roman historique, tragédie, roman intimiste, Sombre dimanche souffre, au-delà de son style un peu sec, plat, sans aspérités, de ne pas s’être tenu à un genre aussi fermement qu’il s’est tenu à son décor. Plutôt que de lire le petit roman hongrois de Mme Zeniter, même primé par les lecteurs, même louangé par la presse, je préfère retourner lire les grands écrivains hongrois contemporains, Peter Nadas, Imre Kertesz et Laszlo Krasznahorkai, tous trois d’une bien autre envergure.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s