France-Culture est-elle toujours une station culturelle ?

 poste à galène 1940

Une note d’humeur ; il paraît qu’il est bon de nous « indigner », alors je m’indigne…

Quelle tristesse, parfois, d’écouter la radio. Je ne parle pas, évidemment, des radios commerciales, que j’ai cessé de pratiquer depuis fort longtemps. Ce ne sont que des tunnels de publicités interrompus, de temps à autre, par une chansonnette ou par quelques parlottes sans intérêt. Un mauvais esprit pourrait souligner que les réclames sont parfois plus intéressantes que les programmes. Il faut être coincé dans un magasin ou dans un taxi pour accepter de les subir plus de trente secondes. Internet nous permet, fort heureusement, d’écouter ce que nous désirons, si possible – quelques moyens techniques le permettent – sans subir l’abjection de la réclame (ma première mesure, si un malheur national me menait au pouvoir, consisterait en la prohibition de la publicité). Non, je parle bien des radios financées par les fonds publics, celles du groupe Radio France. Sont-ce les journalistes les responsables du désastre ? La direction ? les ministres ? les auditeurs ? Je me pose la question à chacune des rares fois où je les écoute. Il ne me semble pas, en tout cas, que ces stations méritassent que nous nous battions pour elles. Dans les années futures, quand l’État devra impulser un véritable programme d’austérité – ce qu’il s’est abstenu de faire, quoi qu’on en dise, depuis le début de la fameuse « crise », il lâchera les poids morts. La télévision publique, tout le monde en conviendra, en est un. La radio, qui a longtemps paru moins exposée, plus protégée, semble en devenir un autre.

N’étant pas toujours maître de ce que j’écoute, j’ai à subir, périodiquement, l’inénarrable France-Info. Très sincèrement, c’est une station qui m’a toujours paru raisonnablement utile si son écoute se limite à un quart d’heure, au moment des actualités. Au-delà, l’intérêt s’étiole. Les flashs se répètent en boucle, les reportages aussi. C’est le principe de la station, aux plages d’écoute plus ramassées puisque plus répétitives. Victime, selon elle, du succès d’Internet et de l’information en continu qui s’y diffuse, France Info a reconfiguré entièrement sa diffusion récemment. L’ayant écouté plusieurs fois depuis septembre, j’ai pu constater en effet une notable évolution, une transformation même. De longs entretiens occupent l’antenne et réduisent la récurrence des flashs courts et des reportages. Est-ce enfin moins ennuyeux, moins répétitif ? À voir. Sont généralement interrogés de fort passionnantes personnalités, chanteurs de variété, animateurs de télévision, acteurs, bref, toute l’écume de la société du spectacle (pour laquelle j’éprouve autant d’intérêt que pour les statistiques de production de guacamole au Yucatan en 1963). Une heure avec Michel Denisot. Une heure avec Jamie quelque chose, le « gars au camion » d’une chaîne publique. Une heure avec un obscur chanteur français, avec diffusion de ses œuvres (il chantait faux), tournant autour de bières et de frigos vides. Non seulement c’est sans intérêt aucun, mais c’est parfaitement obscène, vil, racoleur et grotesque. C’est bien simple, au bout de cinq minutes à ce tarif, vous jetez votre voiture dans un platane. Ou vous changez de station.

Et vous tombez sur RTL, « On refait le match », avec Guy Roux qui… Ah, non… France Culture ? Avec Guy Roux ? Eh bien oui, c’est la riche idée de la semaine sur France-Culture, on sait défendre la culture high-brow, on ne fait pas de concession à l’horizontalité, on respecte encore les antiques hiérarchies entre les arts, on aime l’exigence. L’art majeur de la civilisation française ? Le football ! Guy Roux, ancien entraîneur de ce sport, a eu le droit à cinq heures d’émission (cinq heures !), intégralement consacrées à son œuvre impérissable (soyons cuistres : immarcescible). De Colmar au chablis, de Depardieu à Bernard Diomède, Guy Roux nous a tout dit. Quel dommage que Thierry Roland soit mort ! Je suis impatient d’entendre, d’ici peu, d’autres grandes personnalités de la culture française, comme Flavie Flament, Frank Ribéry ou Maître Gim’s. Le matin même, le malheureux  auditeur de la « matinale » de France-Culture (un peu masochiste, car c’est peu dire de M.Voinchet qu’il est abominablement nul) avait eu droit à un « On refait le match » spécial, avec Pierre-Louis Basse, le plus intellectuel des commentateurs sportifs. Enfin ! Enfin, le sport, cette formidable aventure collective, ce médium culturel majeur, ce summum de la vie de l’esprit, bénéficie de la place que trop longtemps d’odieux réactionnaires lui ont refusée. Refaisons le match ! Parlons sport ! Convions aussi les auditeurs à appeler la station pour donner leur avis sur la composition des Girondins de Bordeaux, la sélection nationale de rugby, le dernier match de Jo-Wilfried Tsonga. Ah, la parole aux auditeurs, c’est tout ce qui manque encore à France-Culture pour devenir une radio comme les autres, où pourra, comme sur le net, s’étaler fièrement la bêtise humaine. Ce moment footbalistique n’est pas un cas isolé. J’ai noté, depuis quelques mois, pèle mêle, des émissions de FC consacrées à Jo Dassin, au rap, etc.

J’entends déjà la traditionnelle objection : « vous êtes un vieil élitiste ». Non, cher lecteur, je suis tout l’inverse. Je suis le premier à défendre l’éclectisme, à condition qu’il aille dans les deux sens. Si France-Culture diffuse une spéciale Jo Dassin, j’exige que RTL diffuse une émission spéciale consacrée à Dietrich Fischer-Dieskau. Pourquoi décide-t-on d’infliger à un auditeur de France-Culture une émission sur Claude François alors qu’on n’oserait jamais infliger à celui d’une station plus populaire une émission consacrée au Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima de Penderecki ? Puisque le public plus restreint des émissions culturelles est convié à s’intéresser à ce qui ne l’intéresse pas (ou qui l’intéresse (j’aime le sport), mais ailleurs), contraignons le public plus large à s’intéresser, lui aussi, à ce qui ne l’intéresse pas. Sauf que ça ne marche pas dans ce sens-là : ce serait de « l’élitisme » (le vilain mot, la vilaine chose, l’Ennemi) ou du « snobisme ». Raffinement ? Profondeur ? Complexité ? Science ? Taratata ! É-LI-TI-SME ! É-LI-TI-SME ! (et donc sentiment anti-démocratique). Voilà l’ennemi. Pour faire tomber l’élitisme, il faut araser la vieille culture, dynamiter les vieilles forteresses, moquer les vieilles exigences. On aimera Astérix autant que Mozart, Naruto autant que Mishima, le jeu vidéo autant que l’opéra. Tout est légitime. France-Culture évoquera donc Astérix, Naruto et le jeu vidéo. Étrangement, les médias populaires n’évoqueront pas plus qu’avant Mozart, Mishima et l’opéra, mais il ne faut pas s’inquiéter, c’est normal, l’anti-élitisme ne cherche pas à sortir la culture du coffre-fort bourgeois pour la diffuser à l’extérieur, il veut jeter le coffre-fort. Il y a de la rancœur, du dépit, du dégoût derrière tout ça.

Pourquoi ne pas paisiblement laisser à 300 ou 400 000 personnes le loisir d’écouter une émission consacrée à l’œuvre de Sà-Carneiro, à la peinture de von Honthorst ou à l’architecture perse sur le seul canal qui puisse le permettre ? Jo Dassin, le football ou Astérix sont partout ailleurs. Cela ne suffit pas, un endroit leur était encore interdit, il faut que ce lieu soit ouvert, pénétré, ravagé. Et les 300 à 400 000 paisibles auditeurs ? Qu’ils se démettent ou se soumettent ! (je suis tenté de me démettre).

A quoi sert encore le service public ?

France-Culture est une radio spécialisée. Elle doit se consacrer, en principe, à la culture et non au divertissement, au commentaire et non à l’actualité, à la parole du savant et non à celle de l’ignorant. J’ai écouté, lors de nuits d’insomnie, des émissions passionnantes, vieilles d’un demi-siècle ou plus (les entretiens avec Léautaud, un débat Sartre/Aron/Camus, une interview de Borges, Guillemin sur Flaubert, etc). Même des gens que je n’apprécie pas (Pleynet ou Sollers) s’y révélaient intéressants à écouter (avec Pleynet, dans une émission de 1979 ou 1980, on eut même le droit à une formidable leçon de terrorisme intellectuel et élitiste comme plus personne n’oserait en professer de nos jours). De bons contradicteurs, une certaine tenue, de l’exigence, et France Culture effectue sa mission. Que l’ignorance journalistique, la connivence et le débraillé prennent le pouvoir et cette station tombe au niveau de n’importe quelle généraliste, où l’on occupe gaiement l’espace sonore entre deux (insupportables) publicités pour les magasins Leclerc. Je ne crois pas que ce soit beaucoup demander à une radio prétendument culturelle de rester dans son pré carré : arts plastiques, économie, danse, musique, littérature, science, philosophie, etc. Je pourrais même trouver justifiée une émission abordant le football à la marge, comme phénomène sociologique, économique ou littéraire (voir quelqu’un comme Nick Hornby). Mais ce n’était pas le cas cette semaine. La station est même tombée très bas, car ses propres journalistes semblaient mal à l’aise pour parler un peu « sérieusement » du match de la veille. Comme souvent, ça sentait l’impréparation et l’amateurisme – les matinales sont généralement affligeantes si l’invité n’y brille pas. Il existe des stations pour le football et le sport, et même une station publique disponible pour ça (France Inter a tout de même inventé le « multiplex »). Ne confondons pas tout.

France Culture va prochainement pouvoir devenir France Cultures. Ce mouvement horizontal, cet éclectisme relève d’une excellente initiative économique, qui permet d’araser les différences entre les stations du groupe Radio France. La situation économique, sociale et budgétaire de la France va empirer d’ici dix ans. Quand il s’agira de faire de vraies économies, on pourra se féliciter de disposer, au sein du groupe Radio France, de trois stations à peu près généralistes et grand public, produisant toutes la même bouillie : un peu de divertissement, un peu d’actualité, un peu de culture. On fusionnera gaiement Info, Inter et Culture en une seule station, ce qui occasionnera de très utiles économies à la collectivité. Je le répète, c’est une excellente initiative. Je ne suis pas certain, en revanche, que ses promoteurs aient tout à fait perçu les conséquences finales de ce mouvement de perte d’identité : la compression, la fusion, la disparition.

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5 réflexions sur “France-Culture est-elle toujours une station culturelle ?

  1. Sans parler précisément de France Culture, cette « bouillie » médiatique est représentative d’une peine profonde à trouver son public. En essayant de se diversifier, les médias (et pas la radio uniquement) s’éloignent de leur ligne éditoriale d’origine et perdent le plus souvent en qualité. Je suis entièrement d’accord avec vous, la dynamique va dans un seul et même sens. Faute de trouver son audience, la tendance va dans un sens unique.

    Laissons la culture aux snobs, le peuple veut du pain et des jeux !

  2. Merci !

    Vous conviendrez (je n’ai pas encore osé) que dire de France-Culture qu’elle n’est plus une station de radio culturelle est du dernier élitisme ! Déjà qu’il me faut faire un effort considérable pour avouer à mes amis que j’écoute France-Culture tous les matins en me levant… Si je devais en plus leur dire que cette station n’est plus vraiment culturelle…

    Je suis heureux de découvrir qu’il existe des blogs littéraires sérieux !

    • Bienvenue Ivan,

      je vous remercie de votre compliment (je prends « sérieux » comme tel).
      Si vous dites à vos amis que ce n’est plus culturel, peut-être que votre aveu passera mieux !

      Blague à part, je me permets de vous corriger, de ma part, ce n’est pas de l’élitisme, mais de l’exigence, formulée, certes, de manière provocatrice. Il faut bien faire réagir un peu. Pour être moins polémique, je dirais donc que France Culture est très inégalement culturelle. Il y a des heures où cette radio se ressemble et d’autres (trop à mon goût) où elle ne se ressemble plus. On y parle beaucoup d’actu (qui n’est pas la culture, mais enfin, il paraît que ça plaît…), on y brasse beaucoup d’écume, on y glose beaucoup, on y bavarde beaucoup, de choses et d’autres, et pas toujours de façon particulièrement pertinente.

      Aux heures matinales de grande écoute, je n’exige pas d’eux une conférence de Mme Tiercelin sur « Fait / Valeur » de Putnam (ils l’ont diffusée à 1h du matin), je n’attends pas d’eux une émission sur la pratique de l’amodiation par les monastères cisterciens du bas-Poitou sous le règne de Louis VIII, je n’espère pas entendre une conférence sur la poésie objectiviste de Louis Zukofsky ou de George Oppen, je ne demande qu’un peu de respect (ne serait-ce que syntaxique) pour les oreilles et la culture moyenne des auditeurs. Aux heures où je l’écoute (les pires, de l’avis général, celles où sévit Marc V.), je trouve que le contenu général ne vole pas bien haut (quoique ce soit parfois supportable, comme l’autre jour avec Daniel Cordier ; personne n’a brillé, mais enfin ça se tenait). Passons sur l’animation bécassine, les remarques qui sautent du coq à l’âne, le manque de profondeur des « débats », les questions naïves, l’inculture crasse, parfois… J’ai encore en tête l’enjouement de Marc V. au moment de diffuser une chanson de Claude François pour l’anniversaire de sa mort… (Claude François sur France Culture ! Inversons la proposition : à quand le Thrène en la mémoire des victimes d’Hiroshima de Penderecki sur Rires&Chansons ?) Il y avait aussi la diffusion d’un titre de Diana Ross très mal choisi (Upside down) peu après une émission sur la sécurité aérienne… ou encore celui d’un morceau de Lady Gaga en l’honneur de Laurent Wauquiez, ministre, normalien, agrégé, énarque et ravi (ravi ?) (ravi !) d’entendre Lady Gaga sur France-Culture.
      Vous me direz que c’est anecdotique. C’est vrai. Je trouve pourtant cela très révélateur de l’essor d’un certain climat anti-intellectuel (médiocrité qu’on maquille courageusement en esprit d’ouverture, en éclectisme et en anti-élitisme) dans une des dernières forteresses médiatiques de l’exigence intellectuelle, artistique et culturelle (les murailles sont éventrées, le donjon est tombé, le pont-levis est baissé mais appelons encore ça une « forteresse »)
      Programmer les mêmes musiquettes que Nostalgie, NRJ ou MFM, je n’appelle pas ça faire de la radio culturelle.

      Quelques îlots se maintiennent. Pour rester dans les remarques de forme, il suffit de comparer la diction moyenne de Marc V., l’animateur des matinales, à celle de la journaliste qui présente les Nouveaux chemins de la connaissance pour saisir quelles différences il peut y avoir entre ce qui est et ce qui n’est pas admissible sur ces ondes.

  3. Merci pour cette réponse très développée !

    Je voudrais ajouter qu’une station, à mon humble avis, demeure un « îlot » d’une certaine exigence intellectuelle : France Musique. Les programmes y sont dans leur quasi totalité de très bonne qualité ; les animateurs, journalistes, chroniqueurs s’expriment correctement ; la « grande musique » y est privilégiée, alors qu’on aurait pu s’attendre à une invasion de la musique pop-rock, à laquelle une petite place est quand même réservée, celle qu’elle mérite peut-être… Quel bonheur d’allumer mon poste et d’entendre un interprète expliquer dans le détail, et avec un piano, une œuvre classique ! Quand je pense que le jingle des matins de France Culture est une composition d’un producteur pop qu’on entend partout depuis un an… Vive la jeunesse ! Dépoussiérons cette vieille station un peu trop sérieuse et élitiste ! Navrant.

    Cordialement.

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