Fantaisie d’un lecteur

Grandville, le rat de bibliothèque

Illustration : J.J.Grandville, Le Rat de bibliothèque.

Vous êtes un lecteur, oui, oui, un vrai lecteur, ce que les statistiques officielles appellent, en hésitant entre deux épithètes, craignant de fâcher, un grand lecteur, un gros lecteur. Vous n’êtes pas de ces flâneurs qui peinent sur un livre par mois, ou de ces paresseux qui, en moyenne, lisent un livre par an, non, vous êtes d’une autre trempe, vous lisez plusieurs livres par semaine, parfois même plusieurs livres par jour. Ce n’est pas un passe-temps, c’est une quête. Vos proches vous passent votre lubie des livres. Soit ils vous ressemblent dans votre folie, soit elle les met si mal à l’aise, socialement, culturellement, qu’ils ne s’autorisent pas le moindre reproche, même si ce que vous lisez est parfois indigne de vous. Le livre impressionne. Le livre en impose. De toutes les passions qui tenaillent un homme, la seule qui puisse passer pour une sagesse et non pour une pulsion, c’est bien la lecture. Vous en connaissez les dangers, bien sûr, le Quichotte et Madame Bovary, le fou de la Manche et la chimérique normande ne vous sont pas inconnus, mais vous n’êtes pas, vous-même, un personnage de roman. Non, vous êtes un lecteur, à peu près sain d’esprit, comme peut le demeurer une personne vivant dans le tissu des pensées, des fantaisies et des folies des autres. Vous vous saisissez de vos livres, l’œil endurci, le regard un peu blasé, la main sûre : rien ne vous résiste vraiment. Vous lisez. Avec fermeté, régularité, efficacité. Les lignes se suivent, les pages se tournent, les volumes s’accumulent. Si vous n’y prenez pas garde, la lecture devient un réflexe, une habitude, une forme de manie. Vous le savez, parfois, il vous arrive de sauter des lignes, de passer d’un livre à l’autre, d’aller à sauts et à gambades. Cela ne regarde que vous. La plupart du temps, vous creusez, grattez l’écorce des mots, pénétrez sous les apparences du texte. Si vous n’avez pas été éduqué à la lecture par un maître, votre maître, ce sont ces livres. Le bildungsroman de votre vie tient sur vos étagères.

Ils constituent une communauté. Vous ne pouvez l’expliquer qu’à un lecteur : ils se répondent, ils se parlent, ils se lient et se brouillent. Le dialogue de ces livres, leur bruissement de pages, leur chuchotement de papier, si vous n’y preniez garde, vous assourdirait. Le silence clos d’une bibliothèque bruisse de conversations inaudibles, de controverses étouffées, de bouffées d’amour et de haine, assourdies pour qui ne sait entendre. Entre les pages, les hurlements, les larmes et les exultations. Le silence dans une bibliothèque ? Impossible, jamais on ne l’imposera à ses pensionnaires.

Vous avez une vie, des amis, une famille, un travail. Vous les maudissez quand ils vous arrachent à vos chères briques de bois mâché ; pourtant, ils vous sauvent la vie, car plane sur vous le risque de devenir un reclus, enfermé dans sa folie, immobile dans le Verbe. Rayons-les un instant. Ils n’existent plus. Vous vous en doutez, vous vivez deux vies, deux existences. Votre masque vit à votre place. Laissez-le là où il est ; il se tirera de tout mieux que vous. Venez. Passez la porte. La Tour se referme, vous gravissez les marches d’un escalier dont nul ne redescend. Pourquoi avez-vous un jour fui la plaine, dans laquelle jouent les autres hommes ? Vous ne souhaitez pas répondre à cette question ; vous en savez la réponse. Vous reprenez votre ascension ; vous n’atteindrez jamais le sommet (car il n’y a pas de sommet) ; vous ne redescendrez plus (car il n’y a plus de sol, l’oubli le dévore déjà). Vos épaules sont lourdes. Un désir vous tenaille, un désir de possession et d’appartenance. Ils sont à vous. Vous êtes à eux. Un feu vous embrase, lire, lire, lire. Sur les murs du colimaçon de la Tour, des tranches de livre, des dos, à l’infini. Vous entendez un écho. C’est vous-même ; c’est vous que vous chercherez et que vous entendrez pendant votre parcours.

Vous êtes installé dans cette Tour depuis la première fois que votre mère vous a poussé à ouvrir un livre. Abandonnons cette parabole ; Borges a fait mieux. De toutes vos lectures, accumulées depuis votre premier ABC, vous n’avez pas tout compris, de larges pans vous restent obscurs, et ne s’éclairciront jamais – si vous compreniez tout, vous ne seriez pas un lecteur, vous seriez un naïf. Vous avez choisi d’être un lecteur ; l’espèce n’est pas un bloc ; qu’êtes-vous ? Homme de la Renaissance, vous lisez et relisez un ensemble d’inégalables et antiques classiques, et vous tenez, sur un carnet, les citations qui vous frappent, vous divertissent ou vous réjouissent. Esprit de l’âge classique, vous cherchez l’élévation morale, la beauté parfaite et la grandeur, vous condamnez presque tout et chérissez le peu qu’il vous reste. Bel esprit du siècle des Lumières, vous lisez mû par un appétit encyclopédique, un désir jamais satisfait d’omniscience. Romantique, vous ouvrez un volume, au hasard, vous êtes ébloui, vous relevez la tête, vous rêvez, l’œil errant, assis devant l’immensité obscure, que vous aimeriez embrasser de tous vos sens. Bourgeois du XIXe, vous touchez une rente d’ouvrages coûteux, vous bâtissez, en votre bibliothèque, un patrimoine de forts volumes, bellement reliés, richement illustrés, qui demeureront, peut-être vierges de toute lecture, aux endroits les plus heureux de votre cabinet de travail. Consommateur de l’âge industriel, vous acquerrez, vous revendez, vous troquez, vous empruntez, et gonflez votre bibliothèque de tous ces ouvrages incontournables, ces chefs-d’œuvre, « monuments of unageing intellect » qui voisinent hélas, car vous êtes aussi de votre temps, avec les plus périssables des créations non advenues, de ces livres sans objet, sans sujet et sans but, de ces pures pulsions d’acheteur qui encombrent.

Vous avez les moyens d’acquérir à peu près tous les volumes qui vous font envie, sans vous restreindre outre mesure. Vous en achetez, comme tout véritable lecteur, vous en achetez trop, toujours trop. Les entrées se multiplient et les sorties, elles, se raréfient. Un livre en appelle un autre ; plus vous lisez, plus vous lisez ; vous feuilletez, vous papillonnez ; vous plongez, vous accumulez. Un bubon d’intérêt naît pour la théologie médiévale, l’histoire de la Perse, la littérature estonienne et, déjà, des dizaines d’ouvrages sur le sujet viennent encombrer votre logement. Rien n’arrêtera l’invasion. Vivez, lisez. Peut-être êtes vous un spécialiste, une référence, une autorité, au dédain facile, à l’intérêt précis ? Vous avez tout sur presque rien quand tant d’autres ont presque rien sur tout. Votre hantise ? la perte de vos précieux introuvables. Souvenez-vous du Professeur Kien. Ça ne vous dit rien ? Si je vous dis Auto-da-fè ? Vous frémissez ? Vous vous souvenez ? Le sinologue en son bûcher. Je n’ai pas besoin de vous en dire plus.

Vous collectionnez peut-être ? Attention à vous, la bibliophilie n’a pas grand chose à voir avec la manie de la lecture : fétichisme de l’objet ou passion du texte ? Les deux ? Lisez vous pour lire ? ou pour avoir lu ? Vous souvenez-vous de vos lectures ? Notez-vous les références quelque part ? Faites-vous confiance à votre mémoire ? Tant de questions, tant de types de lecteurs. Je suis comme vous, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère. Mes bibliothèques débordent, mes étagères craquent, mes notes volètent sur mon bureau. Je cesse de penser à vous, reprends mes volumes et mon rangement ; je crois entendre mes milliers de livres, ils m’appellent, leur voix de papier me hèle du fond des âges. In the prison of his days, teach the free man how to praise.

Comme vous, je suis un homme livre.

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