Autour de Staline V, Père et Tyran : Le Divan de Staline de Jean-Daniel Baltassat

Likhani

Cet article me permet de renouer avec le cycle Autour de Staline, dont les articles sont disponibles sous l’onglet « Tout le blog en une page ». Les quatre précédents volets traitaient du Premier Cercle d’Oleg Khlevniouk, des travaux de Nicolas Werth, de l’étude Pour l’amour de Staline de Jean-Michel Goulemot et du roman La Lanterne verte de Jerome Charyn.

Nous vivons, sans sentir sous nos pieds le pays.

A dix pas, nos voix ne sont plus audibles.

Mais un demi-mot suffit

Pour évoquer le montagnard du Kremlin.

Le montagnard du Kremlin,

Le corrupteur des âmes, l’équarrisseur des paysans.

Ses doigts épais sont gras comme des vers,

Il assène ses mots comme des poids de cent kilos.

Il rit dans sa moustache de gros cafard,

Et ses bottes étincellent.

Un ramassis de chefs au cou mince l’entoure,

Il s’amuse des services des demi-humains.

L’un siffle, l’autre miaule, un troisième geint,

Lui seul frappe du poing, tutoie et tonne.

Il forge oukase sur oukase, en forgeron,

Atteignant tel à l’aine, tel à l’œil, tel au front ou au sourcil.

Chaque exécution est un régal,

Dont se pourlèche l’Ossète au large poitrail.

 

Le montagnard du Kremlin, Ossip Mandelstam (1933)

 

Le divan de Staline, Jean-Daniel Baltassat, Le Seuil, 2013

À mesure que s’éloigne l’expérience sensible, directe, des grandes dictatures du XXe siècle, naît et prospère une littérature que je qualifierais, faute de mieux, de « totalitaire », un genre de plus en plus couru qui, de Jonathan Littell à Pierre Jourde en passant par Jean-Daniel Baltassat, met en scène, de l’intérieur, l’exercice de la dictature. Bien sûr, les grands sud-américains (Asturias, Carpentier, Vargas Llosa, Fuentes) ont tous livré leur portrait, en pied, du dictateur. Bien sûr, la peinture littéraire du tyran n’est pas neuve, elle remonte à l’Antiquité grecque. Néanmoins, il s’agit désormais moins de montrer une tyrannie en actes que d’en peindre la manifestation la plus outrée, la plus exagérée, la plus absolue, pour reprendre l’épithète utilisée par Pierre Jourde dans son roman de l’an dernier. Je distinguerais donc volontiers, si mes lecteurs me le permettent, deux sous-genres : le classique roman du tyran (militaire, démagogique, etc) et le roman du dictateur totalitaire (qui peut remonter jusqu’à Jünger ou Broch, Kadaré ou Soljenitsyne). Ce dernier sous-genre prend ses racines dans l’expérience concrète du siècle dernier, qu’il utilise comme un répertoire de situations susceptibles d’éclairer notre compréhension de l’incompréhensible, de ce non-sens sur lequel plane encore l’interdit d’Adorno, de ce basculement de la civilisation dans la barbarie, dans l’industrialisation de la destruction de la vie humaine, pour des motifs idéologiques et politiques. Depuis Le Premier cercle, où Soljenitsyne le mettait en scène, dans son bureau du Kremlin « coryphée des sciences », durant la composition de son grand traité sur la linguistique, Staline s’est imposé comme une des figures les plus utilisées, les plus riches et les plus denses de la littérature « totalitaire ». Sa personnalité et sa notoriété en font, par nature, un personnage riche, suffisamment riche pour justifier une exploitation artistique et philosophique. Staline est devenu un archétype, une concentration de traits autoritaires qui, au-delà de l’expérience historique, synthétisent un aspect particulier de l’exercice du pouvoir. Il figure une manière de gouverner exacerbée, radicale : brutal, méfiant, implacable, imprévisible, manipulateur, il est bien l’effrayant « Ossète au large poitrail » du terrible poème de Mandelstam.

Très visiblement, Jean-Daniel Baltassat, pour son Divan de Staline, paru cet automne dans une relative indifférence, s’est abreuvé aux meilleures sources historiques : Nicolas Werth, qu’il cite en remerciements, mais aussi Sebag Montefiore, dont le portrait intimiste du dictateur est probablement le plus complet et le plus fouillé à ce jour (À la cour du Tsar rouge, titre racoleur, mais contenu magistral). Comme Sebag Montefiore, c’est l’homme Staline qui intéresse Baltassat. Il le saisit en 1950, vieilli, vainqueur incontesté de la dernière guerre, mais toujours dangereux, à la veille de nouvelles exécutions, de nouvelles purges. Staline vient prendre quelques jours de repos dans une villa géorgienne, où il retrouve sa maîtresse ; celle-ci veut lui présenter un jeune peintre brillant, Danilov, qui doit lui présenter l’œuvre qu’il désire faire installer sur la Place Rouge, hommage délirant et flagorneur au « Petit Père des Peuples ». Comme le titre le laisse à penser, avec ses réminiscences freudiennes assumées, ce roman livre une esquisse psychanalytique de Staline. Trois fils narratifs tissent autour de Staline une toile intimiste : sa relation avec sa maîtresse ; sa « psychanalyse »; sa rencontre avec le peintre Danilov. Le Staline de Baltassat est figuré mezzo voce, entre deux décisions historiques, au repos. Le lecteur l’observe pendant un temps mort, à l’automne 1950, alors que l’affaire de Leningrad est terminée, que le Politburo vient d’être une nouvelle fois purgé (Voznessenski et Kuznetsov principalement) et que l’URSS se refuse à intervenir dans la guerre de Corée.

Si la littérature historique se limitait à illustrer, avec fidélité, un personnage, une situation ou une époque historique, le livre de Jean-Daniel Baltassat proposerait un portrait assez crédible de Staline : grisonnant, l’œil jaune, le bras paralysé, le regard scrutateur, les remarques blessantes, il répand, même dans l’intimité, par sa méfiance, une crainte, une terreur même, qui irrigue toutes les scènes, surtout celles dont il est absent. Du premier regard jusqu’au dernier, ce Staline est vraisemblable, même s’il n’est ni le monstre grotesque des Hauts de Moscou, ni tyran pathologique du Premier Cercle. M.Baltassat évite de prendre parti contre son personnage, qu’il semble laisser agir à sa guise, durant tout le roman. Son comportement envers Danilov représente même une étonnante lecture de la complexité stalinienne : entre l’âpre refus des honneurs et le désir forcené d’adoration, entre le goût de la manipulation et l’obsession de la vérité, il se livre à un féroce jeu de destruction, loin de la simpliste manifestation paranoïaque attendue. Jouant des sentiments et des peurs de ses proches, c’est un despote virtuose de la psychologie qui agit devant nous. A l’arrière plan, le fidèle secrétaire Poskrebychev et le garde du corps Vlassik apparaissent comme l’histoire les a décrits, l’un comme l’autre obstinément fidèles, aussi méfiants que leur maître et bientôt liquidés par lui. L’illustration historique ne suffit pas pour autant à écrire de la bonne littérature : l’écrivain doit trouver un axe autour duquel gravite son récit, penser son sujet, le mettre en scène jusqu’à son épuisement. Cet axe, c’est la lecture de Staline par le père.

Sans être un chef-d’œuvre, le roman de M.Baltassat mérite, à mon sens, l’attention. Bien écrit, organisé autour d’une alternance de scènes très théâtrales, il dépasse bien la simple illustration de faits historiques. Le divan de Staline n’est d’ailleurs pas une peinture de genre et décevra peut-être les plus historiens de ses lecteurs ; il évite les pirouettes imposées pour mieux mettre en scène, en creux, la réalité concrète du premier cercle du tyran, flagorneur, hypocrite et terrifié. Nul besoin d’être un aboyeur fou ou un monstre machiavélique pour effrayer. Ce Staline-là peut parcourir toute la gamme des comportements, de l’affection à la haine. Jouant un ton en dessous, Jean-Daniel Baltassat a tout loisir de ménager une fin stupéfiante. La lente montée en puissance du texte, peut-être exécutée avec trop de précautions, ne prépare pas, en effet, le lecteur à sa chute, à la fois pétrifiante et (un peu trop) pressée. Parmi les moindres réussites du livre, la présentation d’un Staline désirant, sinon amoureux (difficile d’utiliser cette épithète ici), ne m’a pas totalement convaincu : le récit prend alors longuement ses aises pour montrer un Staline à nu dont l’intérêt littéraire reste à démontrer. Certes, la nudité psychologique que supposait la « psychanalyse » de Staline pouvait appeler, en parallèle, une nudité sensuelle, l’expression d’un désir sexuel ; hélas, comme Staline s’explique mal, pour M.Baltassat, par ses pulsions sexuelles, tout cet aspect du roman convainc moins. La maîtresse de Staline apparaît surtout comme un faire-valoir du désir du dictateur d’expérimenter la méthode freudienne, qu’elle parasite. L’auteur montre Staline enfonçant, impitoyable, un coin dans une relation amicale et amoureuse de plus de vingt ans avec une économie de moyens presque regrettable. Staline joue à pas feutrés ; le destin de la maîtresse n’est pas connu ; tout se dit à demi-mot. Était-ce le meilleur moyen de saisir la singularité de Staline ? N’y avait-il pas plus de risques explicites, pour la maîtresse, à s’être livrée à la psychanalyse du dictateur ? Au regard de la révélation finale, la relation de Staline et de Lidia parasite quelque peu la ligne narrative du livre ; pour qu’elle soit pleinement nécessaire, peut-être aurait-il fallu étoffer le roman ?

La lecture psychanalytique de Staline, en revanche, comme son jeu avec le peintre, est plutôt réussie. C’est moins la séance psychanalytique, à laquelle le dictateur, rétif, met rapidement fin, qui intéressera le lecteur que la mise en scène de thématiques freudiennes. Par les rêves de Staline, M.Baltassat soulève un questionnement central : le rapport au père – au père politique, Lénine, ainsi qu’au père biologique. Cette relation père-fils, qui tient une certaine place dans mon analyse, je la tiens du livre, lorsque Staline, notamment s’écrie « Mon Petit Père Lénine » (p. 192) – bien d’autres exemples parsèment le texte. À peine arrivé dans la villa, Staline se livre à une célébration publique des mérites de Lénine ; ses hommes ont installé, dans le grand salon de la villa, le masque mortuaire du révolutionnaire ; Staline le regarde, l’approche en silence, touche le haut du visage, le caresse, respectueux, sans jamais, indice révélateur, approcher les lèvres, sources de la trahison et du silence. Ces marques de respect, données avec une componction outrée, ne détonnent pas encore pour le lecteur. Ce qu’il découvrira plus loin, l’opinion de Staline sur Lénine, éclairera sous un autre jour cette manifestation superficielle de piété. Si Lénine est véritablement ce que Staline en dit, pourquoi ce respect, ce cérémonial intime ? C’est le respect du fils dû au père. C’est aussi un des éléments complexes de notre compréhension de Staline, qui perpétue et trahit l’héritage léniniste dans un seul mouvement historique. Même si le personnage ne semble pas s’en rendre compte, c’est un conflit avec le père qui le hante, avec la trahison des pères, avec leur dédain des fils : il est l’héritier hanté d’un « père » qui l’a rejeté – le passage célèbre du testament de Lénine, dirigé contre Staline, est explicitement cité un peu plus loin. Staline répète, après ses aveux, cette cérémonie de dévotion, dont le caractère problématique apparaît alors très distinctement au lecteur.

Sur le divan, Staline explique à sa maîtresse un de ses rêves, dans lequel Lénine joue le rôle du père aveugle, du père traître, du père privé de visage, privé de parole, qui abandonne Staline au milieu de la taïga, le piétinant avec son cheval et l’éventrant. Face à sa maîtresse, qui lui explique qu’il doit, s’il veut suivre les préceptes freudiens, interpréter lui-même son rêve, Staline explicite, liquide Lénine, la légende de Lénine, la parole de Lénine. Peut-être n’y a-t-il plus dès lors, d’équivoque possible pour Lidia, prise dans la ruse stalinienne ? Avoir entendu Staline briser l’icône la condamne à terme. Ce jeu de la vérité, joué par un dictateur, signe la proscription de son faire-valoir. Staline a, au fond, rompu avec l’ordre du père, l’ordre de son père biologique, le cordonnier ivrogne de Géorgie, comme celui de son père politique, Lénine. Peu après, se définissant comme un homme d’action, Staline établit la nature de son opposition à l’homme de parole (fausse), l’homme qui écrit (faux), l’intellectuel assis (bourgeois) qu’était Lénine. L’obsession de vérité du paranoïaque Staline, que tous doivent regarder au fond des yeux lorsqu’il parle, répond au mensonge du père ; la trahison se fait dans le silence mais la parole est mensongère ; pour obtenir la vérité, il faut donc fouiller au plus profond des silences, pénétrer l’épaisseur des discours, pour faire advenir une trace de vérité, sanglante… La perversion de Staline est là : parole et silence sont deux trahisons ; le complot, la traîtrise, le mensonge étant certains, tout usage de la force, de la contrainte permet donc de faire dialectiquement naître la vérité ; c’est cette fouille psychique qui brusque ses victimes, et en toute logique, les conduit à avouer des crimes qu’elles n’ont pas commis et donc à mentir. Cercle vicieux, cercle fermé, cercle stalinien. La quête de la parole d’autrui se substitue à l’impossible parole du père ; son père biologique ? un taiseux qui le battait ; son père politique ? un bavard qui l’abandonna. Entre le mensonge et le silence, entre la violence et l’abandon, Staline est saisi en quête d’une vérité impossible. La défiance, cette défiance qui caractérise plus que tout l’ère stalinienne, cette défiance maladive, folle, pathologique qui la rend si incompréhensible au regard de ce qui la précède et la suit, est lue par M. Baltassat, comme la conséquence d’une aporie, le rapport impossible de Staline au père, à la paternité, à l’héritage. La confiance n’existe pas. On le sait, également, Staline qualifia un jour ses collaborateurs de « chatons aveugles » : ce géniteur sans visage, sans yeux, sans regard n’annonce-t-il pas, par contraste, la double-vue de Staline, qui, croyant voir clair dans le jeu des proches de Lénine, les liquidera presque tous ? À l’aveuglement du père succède l’éblouissement du fils.

Staline s’imagine alors non comme un être confronté à l’imperfection de la parole humaine, mais comme le devin, rationnel et clairvoyant, du monde des ténèbres, son regard perçant l’ombre neigeuse pour trouver, au fond des âmes, les racines de la trahison.

Le jeune peintre Danilov, orphelin adopté par une femme seule, est lui-même un homme en quête de père, qu’il pense avoir trouvé dans « le Petit Père des Peuples » : l’œuvre qu’il envisage de présenter sur la Place Rouge représente un condensé de toutes les formes de l’idolâtrie flagorneuse des pays de l’Est. Persuadé, tout comme l’est Lidia, que son projet plaira au dictateur, il ne peut s’attendre à la révélation que ce dernier, père de parole, père de vérité, lui fera, quitte à le briser absolument. Le dictateur joue le rôle paternel qu’il s’est assigné dans un sens très différent de ce que Danilov attendait de lui. Il n’est pas possible de dévoiler ici cette révélation abominable, et hélas, historiquement fondée ; son caractère inattendu et odieux, la férocité de cette vérité soudainement révélée, sans nécessité, témoignent aussi du machiavélisme de Staline, qui brise le jeune peintre flagorneur et assume, ainsi, contre les pères mensongers et silencieux, le rôle du père sévère et châtieur, auquel nul n’échappe. La fin du livre rattrape ses hésitations antérieures : le climat paisible, quoique inquiétant, du roman n’y préparait pas, ménageant ainsi un effet maximal au dénouement. Les motivations de Staline resteront obscures, livrées à la sagacité du lecteur : jalousie ? vengeance ? refus de la flagornerie ? doutes artistiques ? guerre du père au fils ? Comme toute œuvre respectable, Le Divan de Staline permet différentes explorations, différents questionnements.

Autre tentative d’esquisse psychologique menée par M.Baltassat : l’homme Iossif Vissarionovitch Djougachvili existe sous le regard et sous la pression de sa propre construction, de sa création sans cesse corrigée, d’une création presque indépendante de lui, « Staline ». Lorsqu’un homme occupe trop longtemps une fonction, il lui devient consubstantiel, perd la trace consciente de son identité, de ses identités, de ce « chapelet d’êtres-moi reliés par un fil de mémoire » comme disait Pessoa. C’est ainsi, je pense qu’il faut comprendre les échos du projet pictural de Danilov dans les rêves de Staline. Danilov veut utiliser, pour son chef d’œuvre, des centaines de portraits officiels de Staline. Il les a réunis dans le hangar où est stocké son matériel. Le dictateur les examine et, la nuit suivante, rêve qu’il fait face à ces centaines de têtes, les siennes, sur des piques, piaillant et saignant, privées de corps. Elles lui parlent, l’appellent, de tous ses diminutifs et surnoms, fragments de sa jeunesse clandestine. Elles désirent, elles aussi, figurer sur le monument. Le rêve s’interrompt alors que le personnage du « père » réapparaît. Si l’homme Staline est multiple, son unicité d’homme d’État ne doit pas être remise en cause. Lui qui apparaît, ubiquiste redoutable, dans toute l’URSS, dans toutes les places et dans tous les foyers, ne peut concentrer une série de représentations de lui, divergentes, puisque non contemporaines, sur un mur, comme le voudrait Danilov : se diffracter en une série de lui-mêmes tous différents serait peut-être, alors attenter à l’unicité de son œuvre ?

En s’emparant d’un personnage historique aussi connu, M.Baltassat prenait deux risques : celui du chromo sans intérêt, celui de l’absurdité historique. Par une lecture intimiste et psychanalytique plutôt réussie, il parvient à éviter ces deux écueils. Sa lecture de la folie de Staline par son rapport problématique au père, à l’héritage et à l’autorité, se tient, même si elle obère trop, à mon sens, les aspects proprement religieux du Stalinisme (adoration sous forme d’icône, sainteté des textes fondateurs, piété envers le chef, confessions, aveux, quête de vérité révélée). Quelques défauts, en outre, affaiblissent un peu l’intrigue : longueur de la mise en place, fadeur des faire-valoir (que compense certes le jeu, presque comique, du duo Vlassik – Poskrebychev), exploitation parfois hasardeuse de la relation de Staline avec sa maîtresse. Ce récit historique, théâtral, articulé par des confrontations fortes, plutôt bien menées, montre, malgré ses faiblesses, de grandes qualités d’écriture et d’organisation qu’un sens peut-être plus dostoïevskien de la folie stalinienne aurait néanmoins pu enrichir. Ces réserves mises à part, Le divan de Staline apparaît comme une des bonnes surprises de cet automne 2013.

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3 réflexions sur “Autour de Staline V, Père et Tyran : Le Divan de Staline de Jean-Daniel Baltassat

  1. Bonjour,

    On vient seulement de me faire parvenir votre blog et donc cette lecture critique du Divan. Je veux vous en remercier. Elle me parait étonnement juste, intelligente et profonde, y compris bien sûr dans ses critiques (Ce Divan n’est certes pas, hélas, un chef d’œuvre!!) Mon seul désaccord est au sujet de Lidia, le seule personnage qui pose la question de la vérité ( et non pas Staline lui-même qui seulement « la veut » à tout les sens du terme) ainsi que certains personnage du théâtre antique. Et sa disparition est pour moi un hommage aux millions d’hommes et femmes ainsi « disparus » d’un palier, d’un appartement communautaire ainsi que des bulles de savons. Mais bon, entre l’intention romanesque et sa réussite, il y a l’abîme du faire et c’est vous le juge en l’affaire.
    Par ailleurs vous avez raison au sujet de la lenteur de la mise en place. C’est lent. Mais vous connaissez « l’histoire stalinienne » donc vous connaissez l’exposition avant elle-même, si j’ose dire. Je peux vous assurer que c’est désormais un savoir devenu continent de l’oubli dans le lequel il faut prendre le visiteur par la main.
    On en revient aux limites de ce qui n’est pas chef d’œuvre (Dostoïevstkien, c’est très juste. Lui ne se serait pas soucié de cette contrainte !) mais « œuvre respectable (ça me parait déjà bien beau en mon cas.
    Enfin, il s’agit effectivement, aussi de théâtre: c’est à dire d’une scénographie qui ne se veut surtout pas réaliste mais « loupe » (= limites) et où l’intrique à moins d’importance (pour moi) que la connaissance par la sensualité des émotions (d’où le nu…)

    Quoiqu’il en soit permettez moi de vous remercier très sincèrement. Et pour votre amusement, sachez que j’ai trouvé le bon titre de ce roman il n’y a que quelques semaines. Il aurait bien mieux valu l’appeler : « les divans des Staline »…
    Bien à vous.
    jd B

    • Cher M.Baltassat,
      je vous remercie pour votre commentaire élogieux. Je suis toujours très positivement étonné de ce que permet l’Internet comme « dialogue » – ou tout du moins comme « contact » – entre un créateur et ses lecteurs.
      Une œuvre, et votre livre est une œuvre, au sens plein du terme, c’est un texte et c’est aussi sa réception par ses lecteurs. Votre livre se prêtait, à mon sens, à plusieurs lectures, que ma recension ne prétendait pas épuiser.
      Il se trouve que j’ai choisi de l’articuler autour de la question du père parce qu’il m’avait semblé, à vous lire, que vous touchiez là quelque chose d’intéressant, d’assez neuf au fond, dans notre appréhension de l’exercice stalinien du pouvoir (et de la terreur). La Révolution est une forme de rupture des fils avec les pères. A-t-on suffisamment interrogé le rapport de la fonction dictatoriale à la fonction paternelle ? Probablement pas. Même les grands sud-américains ont un peu évité cet axe de composition dans leurs grands romans sur les dictateurs. Vous saisissez ce rapport en véritable romancier, sans didactisme superflu, par une scénographie, des dialogues, des mouvements, des descriptions, un « théâtre » (Jacques-Pierre Amette a trouvé, lui aussi, que votre roman était très théâtral – et plaisant). Vous nous montrez Staline à la fois comme fils – malgré tout son pouvoir, plane encore au-dessus du vieil homme les ombres du père biologique et du père politique – et comme père – par sa relation avec son entourage comme avec Danilov. C’est, selon moi, la réussite majeure du livre (avec l’ambiance automnale).
      Vous l’avez compris, je suis moins convaincu par le personnage de Lidia. Protectrice madrée de Danilov, maîtresse de Staline depuis des années, habituée des intrigues du Politburo, je me suis demandé comment elle avait bien pu garder intacte, au fond d’elle, ce désir de vérité (vous me direz qu’il ne s’agirait pas du premier exemple de double bind du Premier cercle, rappelez-vous la femme de Molotov pleurant de douleur et de tristesse au retour du Goulag lorsqu’elle apprit, de la bouche de Beria lui-même, que Staline – qui l’avait envoyée au Goulag – venait de mourir !).
      Bien sûr, à y réfléchir, sa disparition, ou, plutôt, son effacement du roman, son remplacement par le jeune balafré, présente une forte analogie avec ces célèbres photographies de l’ère stalinienne, où étaient effacés les visages des victimes des purges. Je dois admettre que je n’avais pas envisagé aussi nettement cet aspect de sa disparition lors de ma lecture. Pour le reste, vous avez eu raison d’expliquer votre conception du personnage, d’autres lecteurs que moi, d’autres sensibilités que la mienne liraient peut-être autrement que moi votre ouvrage.
      Je suis rassuré de ne pas vous avoir vexé en déniant à votre roman le qualificatif de « chef-d’œuvre » (à combien peu de livres l’attribuerions-nous ?) : vous avez écrit un bon livre, théâtral, intéressant et sensible, sur une thématique où il est difficile à un auteur français de « sonner juste » et, en tant que lecteur, je vous en remercie.

      Bien à vous.

  2. Cher monsieur,
    Un petit rebond, après quelques détours spatiaux qui me fond découvrir votre « réponse » seulement maintenant.
    D’abord merci de ce dialogue. Ensuite, j’aimerai approfondir encore un peu autour de Lidia (et de ses limites). Votre critique (ou manque d’adhésion) m’intéresse beaucoup car elle fait écho à nombre de questions (= incertitudes) qui se sont posées pendant la rédaction: ne pas en faire un faire valoir ni un personnage forcé (qu’il y est au moins une femme dans le paysage…) etc… C’est ce qui m’a poussé à en faire un personnage non réaliste, une manière de « pythie portative », quasi imaginaire de Staline: la seule qui pourrait être à la fois fantasmes et paroles vraies (il est évident qu’au pays de la disparition de l’innocence, elle ne peu pas en être l’unique survivante!!). Cela conforté par cet univers de culture séminariste que Staline possédait (référence à Isis etc), son goût du sexe et des femmes sans jamais savoir (mère- épouse-fille-pute) quelle place leur accorder et joindre cela à cette phrase citée qui est bien de lui: « Ce que le désir de Staline a créé, le désir de Staline peut l’effacer ».
    Mais une fois encore: c’était l’intention… le résultat est une autre affaire, hélas. cependant vous avez tout à fait raison concernant le sentimentalisme bolchevik; le sentimentalisme tordu de Molotov dans ses mémoires (concernant sa femme) est sidérant et exemplaire.
    Je suis tout chose, comme on dit, (mais certainement vous devez être le seul) que vous ayez « lu » le remplacement de Lidia par Denikine comme le pendant des « mutations par photos ». C’était le but (pour le moins crypté!!) du jeu.

    Ce que vous dites de l’affaire du Père et des romans sud-américains me va droit au cœur. Je suis/fus un grand admirateur/lecteur des sud-Américains (Terra Nostra, par exemple est pour moi un chef d’œuvre, en voilà un!! Ou : Paradisio de L. Lima; en voilà deux etc…) Mais, j’ai été très insatisfait, particulièrement, du roman de Vargas Llosa « la fête du bouc » (je crois). Et c’est à travers ces faiblesses que l’idée du roman-théatre du dictateur m’est venue: pourquoi ne pas utiliser l’outil même dont use ces hommes, précisément la représentation théâtrale d’eux-mêmes dans un effacement des réalités? (Voir aujourd’hui la Corée du nord…) et oui, je crois que l’idée même de « révolution » — dans sa forme —est une question du Père et de fils… La dictature (sa folie) pouvant apparaitre comme le désir d’être le « Dernier Père » ou le Père non reproductible (celui de tous les fils qui ne deviendront jamais des pères…)

    Je vous remercie de cet échange, (et des compliments aussi — et suis évidemment bien content d’apprendre que J.P Amette dont je connais l’exigence, a trouvé ce bouquin plaisant — mais j’ai bien conscience des limites du livre ). Votre fine lecture pourrait nous laisser l’illusion qu’écrire des romans aujourd’hui a encore quelque chose à voir avec le partage des consciences.
    jdB

    Ensuite, bien sûr que non, aucune vexation

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