L’Immensità dell’attimo (L’Immensité de l’instant) et quelques remarques sur La Barque/Avènement Nocturne, de Mario Luzi

barque

Petit intermède de poésie entre deux recensions plus ou moins critiques. L’illustration de l’article est un peu « premier degré », vous me le pardonnerez j’espère.

 Mario Luzi, La Barca, 1935 ; en français : éditions de la Différence 1991, traduction J.-Y.Masson

La semaine dernière, alors que notre toute puissante sommité des lettres, docte éditorialiste littéraire du Figaro, homme d’influence et, très accessoirement écrivain, Yann « et moi, et moi et Moix » recevait un prestigieux prix littéraire pour services journalistiques rendus (ou à rendre) aux jurés, je me suis replongé dans les poésies de Mario Luzi. Il faut savoir, en matière littéraire, opérer des choix, sélectionner, trier : le livre que je lis m’empêchant de lire tous les autres, il faut donc qu’il les surpasse tous – ou qu’il ait une chance de les surpasser, qu’il s’impose à moi, qu’importe ce qui le précède et le suit. Je ne me suis pas trompé avec ce beau recueil du poète florentin. Loin des brumes, dans l’éclat de la Toscane antique, j’ai retrouvé les lumières enchanteresses et énigmatiques d’un passé évanoui.

 L’Immensità dell’attimo,

Quando tra estreme ombre profonda
In aperti paesi l’estate
Rapisce il canto gli armenti
E la memoria dei pastori e ovunque tace
La segrea alacrità delle specie,
I nascituri avvallano
Nella dolce volontà delle madri
E preme i rami dei colli e le pianure
Aride il progressivo esser dei frutti.
Sulla terra accadono senza luogo,
Senza perché le indelebili
Verità, in quel soffio ove affondan
Leggere il peso le fronde
Le navi inclinano il fianco
E l’ansia de’ naviganti a strane coste,
Il suono d’ogni voce
Perde sé nel suo grembo, al mare al vento.

Mario Luzi, in La Barca

L’Immensité de l’instant (trad. J.-Y.Masson)
 
Quand au milieu d’ombres extrêmes s’enfonce
Dans les pays ouverts l’été,
Qu’il ravit leur chant aux troupeaux
Et la mémoire des bergers et que partout se tait
La secrète alacrité des espèces,
Les enfants à naître s’affaissent
Dans la douce volonté des mères,
Et sur les branches des collines et les plaines
Arides pèse l’être progressif des fruits.
Sur la terre adviennent sans lieu
Sans pourquoi les indélébiles
Vérités, dans ce souffle où les ramures immergent
Légères leur poids
Les navires inclinent leur flanc
Et l’inquiétude des navigateurs vers d’étranges côtes,
Le son de chaque voix
Se perd dans son propre sein, va à la mer, au vent.

Je ne veux pas ici résumer le long parcours de Luzi qui couvre trois quarts du dernier siècle, seulement rappeler quelques faits bien connus. Luzi, né à Florence, est moins connu en France qu’Ungaretti ou Montale, deux autres grands noms de la poésie italienne du siècle dernier. Comme eux, Luzi, passeur de Mallarmé en Italie, fut, un temps, hermétique, avant de revenir à une poésie moins maniérée, moins difficile d’accès mais toujours subtile, mystique et profonde. Dans La Barque, sa première publication poétique, Mario Luzi ne s’abandonne pas encore aux obscurités d’Avènement nocturne, son second recueil ou d’Une libation, son troisième. L’hermétisme de Luzi, à une époque où l’explicite est banni de la poésie, cet hérmétisme est commun à toute une poésie immédiatement contemporaine (Montale et Ungaretti, bien sûr, mais je pense aussi à quelques mystérieux poèmes d’Aleixandre en Espagne, ou de Char en France), hermétisme auquel il renoncera à partir de la publication du recueil Les prémices du désert en 1952. Ici, c’est encore, pour peu de temps, l’œuvre de jeunesse d’un poète de la terre et des paysages, auteur d’une poésie de champs, de fleuves, de saisons, de jeunes femmes énigmatiques, de mystères païens et de divinités antiques. Odes à la nature, odes à la persistance des éléments, la première poésie de Luzi ne manifeste encore ni les obscures « épiphanies » qui rendent si fascinante sa seconde manière, ni les sourdes angoisses qui étreignent et éteignent sa poésie des années 60 et 70. La chaleur enveloppe encore le paysage toscan, les arbres portent « l’être progressif des fruits », du monde émane l’énigmatique présence de la mère, de la nourricière, à l’essence imprécise et pourtant inaltérable. Le soir, bientôt, viendra attiédir la plaine asséchée et « mouiller les volontés malléables des vagabonds » (poème Le Soir). À peine né à la poésie, Luzi compose, autour de thèmes récurrents, ceux d’une réalité élémentale et sensitive, une œuvre singulière dont émane, pour l’homme du nord que je suis, d’originales formes chaudes, antiques, italiques.

Les thèmes luziens apparaissent déjà dans ce recueil dans toute leur étendue. Impossible de ne pas pressentir, à la lecture, même superficielle, de certains poèmes du recueil, une dimension mystique, une quête, philosophique ou métaphysique, de l’essence spirituelle des choses. La chaleur palpitante de vie d’un paysage toscan, repose sur d’incertaines fondations. Parfois émerge une Présence, parfois seulement son soupçon, d’autres fois l’inquiétude du néant, de la pure minéralité, du silence. Cette poésie, si matérielle, chargée d’odeurs et de torpeurs, de plantes et d’êtres, d’hommes et de mythes, révèle peu à peu son angoisse essentielle, angoisse ontologique, angoisse d’un silence fondamental où s’épuiserait sans retour la voix de l’homme. Luzi redoute, sous la surface des richesses luxuriantes du monde, l’existence d’un désert. Son bel univers païen, géorgique, se charge alors d’une incertitude fondatrice, de la possibilité d’un sens, de la crainte d’une absence. L’art luzien hésite, oscille entre une parole humaine impossible et une révélation poétique incertaine, comme dans le beau poème Periodo qui s’ouvre sur « La parole esiliate » (parole exilée) et se ferme sur le caractère éternel de nos propres interrogations face au ciel comme face à nos chimères. Parfois, le second Luzi cède à une forme de sentimentalisme spirituel. Parfois aussi, son hermétisme devient maniérisme. Son parcours poétique ultérieur le montrera amplement, Luzi ne sera jamais le dupe de sa propre poésie, de son angoisse spirituelle manifestée en obscures concaténations, ponctuées de « silence », de « voix », de « désert » et de « parole ». L’œuvre théâtrale, dont Le livre d’Hypatie, magnifique mise en scène du conflit entre la dernière philosophe alexandrine néoplatonicienne et des premiers théologiens chrétiens, le montre amplement : la quête de Luzi est ouverte, incertaine, recherche spirituelle dynamique, jamais fixée dans l’incertitude de l’instant autrement que par un poème. Quant à la nature de l’esprit qui meut la matière, Luzi y accède par les soubassements mythologiques de notre culture : les sibylles de Cumes – un poème élégiaque leur est consacré – émettent de bien incertains oracles que leur auditeur doit apprendre à interpréter. De même, les poèmes de Luzi, s’ils s’attachent aux signes du réel, en restituent les incohérences, les incertitudes. Au lecteur de suivre cette quête jamais épuisée de sens et d’idéal.

Ce n’est certes pas une poésie étroitement moderniste, célébrant le monde nouveau et les découvertes du psychisme, ce n’est ni une poésie futuriste, ni une poésie surréaliste. Sa recherche est métaphysique ; une lumière, lumière divine, lumière de l’esprit, irradie le questionnement du poète ; entre le néoplatonicisme et le christianisme, Luzi dégage les fondations d’une longue quête.

J’aime aussi la chaleur rayonnante qui émane de l’œuvre de Luzi, même dans ses poèmes les plus sombres, ancrés dans une mythologie infernale. La seconde manière de Luzi, celle de l’intrigant (À Éleusis, les cyprès admirables hésitaient), malgré ses passages admirables (Là dormono con te istrioni dorati / nei tufi silenziosi i negli scrigni / la lacrime di tempi dimenticati / il sorriso giallo dei basilei ; Là-bas dorment avec toi des histrions dorés / dans les tufs silencieux et dans les écrins / les larmes de temps oubliés / le sourire jaune des basileus.) me semblait un peu trop énigmatique, comme ce sourire de portrait byzantin, pour offrir, sur ce blog, une mince parenthèse poétique. Ce genre de poème ne se dévoile, dans toutes ses profondeurs, qu’à sa fréquente relecture, D’autres poèmes, plus clairs, comme le Cimetière des jeunes filles auraient pu aussi trouver leur place mais j’ai préféré celui-ci, L’immensità dell’attimo. Les vérités, sans cause et sans lieu, indélébiles, éternelles et instantanées, intemporelles, adviennent dans un souffle qui incline l’œuvre humaine – les bateaux – et en étouffe la parole. La mer et le vent, forces « élémentales », absorbent ces voix perdues alors même que se taisent les troupeaux et que se suspend « l’alacrité » (la joie, l’ardeur, la vigueur) des espèces ; que la vie même s’affaisse, dans le ventre de la mère, comme à la surface de la terre. Ce souffle, cette vérité indélébile, nous n’en saurons pas la nature, ni l’origine. Rien ne la meut, rien ne la provoque. Elle « est », tandis que la vie, elle, n’apparaît que dans un « esser progressivo » (un être progressif selon la très belle expression de Luzi, un devenir, une position fœtale, inachevée, dans l’antichambre de l’existence pleine et entière). Les navigateurs, nochers de l’espèce humaine, s’inquiètent, la matière vivante se suspend à l’instant, une vérité se manifeste et aucune parole humaine ne pourra l’interpréter, la transmettre, la diffuser. Notre langue n’est pas à la hauteur des mystères qui l’entourent et de l’immensité de ce qui nous transcende.

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5 réflexions sur “L’Immensità dell’attimo (L’Immensité de l’instant) et quelques remarques sur La Barque/Avènement Nocturne, de Mario Luzi

  1. Merci de ce très beau texte . Mario Luzi fut l’amour impossible d’une autre grande poétesse italienne, Cristina Campo. C’est lui qui a fait découvrir Simone Weil à Cristina en lui offrant « La pesanteur et la grâce » en français, en 1950. En Italie,la philosophe française n’était connue que d’un cercle restreint ( Mario Luzi, Ignazio Silone, Gianfranco Draghi). C’est Cristina qui introduisit Simone Weil en Italie en traduisant « La pesanteur et la grâce ». Ce fut une découverte essentielle pour elle, dont toute l’œuvre ultérieure est imprégnée.
    Amour impossible : Cristina Campo était libre, Mario Luzi, marié.
    Voici le très beau poème de Cristina inspiré par Mario Luzi et qui lui est secrètement dédié,dont je ne vous donne que la version française:

    Nous mourrons éloignés. Et ce sera déjà beaucoup
    si je pose ma joue dans ta paume
    au jour de l’an; et si dans la mienne tu contemples
    la trace d’une autre migration.

    De l’âme nous savons
    bien peu. Elle boira, peut-être, aux bassins
    des nuits creuses, sans pas,
    ou reposera sous d’aériennes plantations
    germées parmi les pierres…

    Ô seigneur et frère! Mais de nous
    sur une seule châsse de cristal
    des peuples studieux écriront,
    peut-être, dans mille hivers:

    « aucun lien n’unissait ces morts
    dans la nécropole déserte ».

    Cristina Campo, traduction Monique Baccelli « Le Tigre Absence » (Arfuyen, 1996)

    • Chère Elisabeth Bart,
      je vous remercie de ce beau poème. Luzi avait effectivement une très grande connaissance de la culture française, je ne m’étonne pas qu’il ait joué un rôle de passeur auprès de ses compatriotes. Puisque vous évoquez Campo, que je ne connais que de nom (hélas comme bien d’autres), que me conseilleriez-vous d’elle ? Avez-vous lu Les Impardonnables, chez L’Arpenteur ? J’avais remarqué ce livre il y a quelques années, mais je ne l’ai pas acquis, faute peut-être d’incitation suffisante.

  2. Bonjour Brumes.

    Je ne sais pas quoi vous conseiller. Cristina Campo a peu écrit et chacun de ses livres est un chef d’œuvre! De plus, à ma connaissance, cinq de ses ouvrages seulement ont été traduits et publiés en France:
    « Les Impardonnables » est un livre sublime qui collige des textes publiés dans différentes revues italiennes de 1962 à 1975. C’est un recueil de méditations poétiques sur de grands auteurs tels que Proust, Borgès, William Carlos William etc, sur le conte, la poésie, la liturgie qu’elle concevait comme la suprême poésie.L’Arpenteur n’a pas réédité ce livre publié en 2002 et vite épuisé. Vous pouvez essayer de le trouver sur Priceminister ou Amazon.
    « La noix d’or » publié aussi chez Gallimard, collection l’Arpenteur en 2006, plus facile à trouver, je crois. C’est le même type de recueil, textes écrits et publiés entre 1952 et 1977.
    « Le Tigre Absence », éd. Arfuyen, 1996: l’ensemble de son œuvre poétique , dont le cycle des poèmes liturgiques écrits dans les dernières années de sa vie.
     » Entre deux mondes » éD Ad Solem, 2006. Ce recueil reprend uniquement le cycle de poèmes liturgiques avec un traducteur différent et une préface érudite très éclairante.
    Vous trouverez un ensemble de textes sur l’œuvre de Campo ici:
    http://www.juanasensio.com/archive/2012/02/03/cristina-campo-dans-la-zone.html

    Votre blog est riche, je n’ai pas encore eu le temps de bien l’explorer. J’aurais voulu lire votre critique de « L’Ange incliné » de Pierre Mari, un roman que j’ai beaucoup aimé, mais je ne l’ai pas trouvée bien qu’elle soit dans la liste de vos lectures. Votre critique de son très beau roman, « Les grands jours », est fine et pertinente.

    • Chère Elisabeth Bart, je vous remercie de vos compliments, du lien comme du temps que vous avez consacré à collationner ces références. Je viens de vérifier sur Amazon, « Les Impardonnables » y sont disponibles (12 exemplaires en stock), je suppose que L’Arpenteur a dû réimprimer ce volume.

      Il est parfaitement normal que vous n’ayez pas trouvé de chronique sur « L’Ange incliné », que je n’ai pas commenté (comme l’absence d’astérisque dans ma liste de lectures 2013 l’indique). Écrire sur chacun des livres que je lis, même dans le cas, assez improbable, où j’en serais intellectuellement capable (nous avons tous nos limites), me demanderait trop de temps et d’énergie. Je peinerais, par exemple, à dégager le temps nécessaire pour écrire une note sérieuse sur la poésie de Piero Bigongiari (florentin que je viens de découvrir mais que vous devez connaître), poésie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne se livre pas aisément à son lecteur. Je n’évoque donc ici, par choix, qu’une fraction assez limitée de ce que j’ai lu (et j’essaie d’équilibrer les notes littéraires et les notes historiques). Cela donne probablement à mon blog un contenu assez hétérogène, que je regrette parfois. Hélas, le temps disponible n’est pas extensible quand on travaille, à temps plein, à côté.

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