Traduttore, traditore : Morale et politique dans l’Europe moderne de Michael Oakeshott

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Morale et politique dans l’Europe moderne, Michael Oakeshott, Les Belles Lettres, 2006 (éd. originale, 1993) (traduction Olivier Sedeyn)

Pour les raisons qui seront exposées plus loin, cette note sera moins une recension qu’une critique de traduction ; amis littéraires, ne fuyez donc pas le blog à la lecture du titre, passablement austère, de l’ouvrage de Michael Oakeshott, travail d’archéologie philosophique et politique qui aurait pu s’avérer parfaitement lisible et instructif sans sa problématique traduction.

Je serais tenté de répartir les traductions vers le français en deux groupes principaux, deux grands genres : fiction et non-fiction. Il me semble que la traduction de romans, de poésies, de pièces de théâtre, bénéficie, en France, de soins particuliers. Nous traduisons et retraduisons chaque année plus de livres de l’anglais que, par exemple, les Américains n’en ont traduit, toutes langues confondues, depuis dix ans. Les maisons les plus littéraires rivalisent entre elles pour livrer les traductions les plus modernes et les plus fidèles des grands auteurs : récemment, Henry James (La Différence, Le Bruit du temps et La Pléiade/Gallimard) ou Dostoïevski (Folio, Actes Sud) en ont été de parfaits exemples. Le lecteur français de Dostoïevski a même droit à des traductions relevant de philosophies très différentes, et pourra choisir entre le lissé de Gallimard et le rocailleux d’Actes Sud. En matière de traduction littéraire, la France a trouvé et consacré parmi les plus grands auteurs étrangers du dernier siècle, Gombrowicz, Borges, Soljenitsyne, Conrad, Kundera, Wilde et bien d’autres encore. Si quelques grandes œuvres échappent encore à leur traduction française, je pense au difficultueux The Making of Americans de Gertrude Stein, à The Apes of God de Wyndham Lewis ou à l’œuvre de H.L.Mencken, notre langue accueille volontiers chaque année des traductions nouvelles, de qualité, d’auteurs anciens et contemporains.

En matière de non-fiction, les choses se présentent un peu différemment. En effet, historiquement à l’avant-garde littéraire, la France philosophique et sociologique, jadis volontiers fermée, repliée sur elle-même, engoncée dans ses certitudes idéalistes, n’a pas toujours été la première à reconnaître les mérites de tel ou tel penseur étranger, Max Weber, Husserl ou, plus récemment, Christopher Lasch. C’est peu dire qu’en la matière, hélas, la France a parfois pris un ou deux trains de retard. Certaines œuvres essentielles ont ainsi mis près de cinquante ans à franchir le Rhin (Weber bien sûr, mais aussi, plus récemment, l’ouvrage phare de Martin Broszat, L’Etat hitlérien) ou l’Atlantique (Veblen ou, il y a peu, Le style paranoïaque de Richard Hofstadter). Il faut donc saluer à sa juste valeur l’initiative des Belles Lettres, maison qui a construit une réputation amplement méritée sur ses grandes traductions des textes classiques de la pensée grecque et latine : la collection Bibliothèque classique de la liberté présente un catalogue original et permet la (re)découverte des grands auteurs libéraux et conservateurs classiques, souvent très ignorés et mal lus. Jefferson, Lippmann, von Mieses, Hayek, Ortega y Gasset, etc. quoi que l’on pense du fond de leur pensée, méritaient d’être soigneusement édités, remis ainsi à la disposition du lecteur français. Seulement, pour mettre un texte étranger à la disposition du lecteur français, il faut embaucher un traducteur, le faire travailler et le relire. J’espère, à ce titre, que la traduction de Morale et politique dans l’Europe moderne n’est qu’un accident.

Ce livre de Michael Oakeshott, livre de conférences sur la morale et la politique dans l’Europe moderne, présente une intéressante approche « popperienne » de l’histoire des idées politiques. Comme Popper dans La société ouverte et ses ennemis, Oakeshott dépasse l’habituelle césure progressisme/conservatisme en se centrant sur la question de l’autonomie individuelle. Pour Oakeshott, la vraie rupture dans notre pensée politique se situe moins dans notre appréhension de l’évolution de nos sociétés, entre tradition et progrès, que dans notre conception du rôle de l’État et de la place accordée à liberté individuelle. Il trace une opposition majeure, qui traverse la pensée politique post-médiévale : « individualistes » contre « collectivistes ». D’un côté, des théories estiment que le bien réside dans l’exercice du libre-arbitre individuel, sous la protection moralement neutre d’un État arbitre ; de l’autre, des philosophies insufflent au corps social constitué qu’est l’État une « mission », de dire ce qu’il convient à l’individu de faire ou de penser. La première pensée estime que la société est une association d’individus ; la seconde une communauté. La première engendrera une éthique de la liberté ; la seconde une morale de l’égalité. Oakeshott, s’il prend explicitement partie pour une lecture favorable à l’individu et à sa liberté montre bien que c’est moins l’existence séparée de ces philosophies que leur existence conflictuelle et dialectique qui fit émerger les différents systèmes de pensée contemporains : libéralisme, nationalisme, socialisme, productivisme, « distributivisme », etc. Ces conférences, prononcées dans les années 50,  sont assez synthétiques, et, bien que didactiques, plus tranchées qu’elles n’y paraissent. Oakeshott se livre à une honorable introduction à une pensée politique libérale, plaçant l’affrontement entre l’individu et la collectivité au cœur de la dynamique politique historique. Ses pages sur le caractère innovant de la pensée de Montesquieu dans la pensée politique montrent bien, par exemple, à quel point le philosophe français a pu être l’un des premiers à comprendre théoriquement les ruptures survenues historiquement dans l’histoire politique européenne immédiatement antérieure : naissance de la souveraineté moderne, réflexions sur la légitimité, meilleure compréhension de l’étendue des pouvoirs gouvernementaux souverains, etc.

Oakeshott profite donc de ces conférences pour présenter avec didactisme sa pensée et l’étayer par plusieurs exemples tirés des grandes œuvres classiques, de Locke, Montesquieu, Bentham ou Marx.

Je ne vais pas résumer plus longtemps l’ouvrage car son caractère le plus notable, dans l’édition française, reste hélas sa traduction. Ouvrons donc le livre, à la préface du traducteur, page 12, et lisons cette première citation, ce premier extrait d’Oakeshott, qui doit donner le ton du livre :

« les associations sont proches de la dissolution dans lesquelles les croyances concernant l’attribution de l’autorité et la constitution appropriée des gouvernements sont vagues et fragiles »

Je défie le traducteur, Olivier Sedeyn, comme l’éditeur des Belles Lettres, de me soutenir qu’il s’agit bien là de la meilleure manière de traduire en français la pensée d’Oakeshott ! Si le livre présente, heureusement, après ce coup de poignard de la page 12, une traduction plus compréhensible que cet extrait le laisse à supposer, il est hélas représentatif d’un certain style de traduction de non-fiction, lourde, pénible, opaque, qui ne laisse pas un instant le lecteur oublier qu’il affronte une translation, une transposition, d’une maladresse permanente. Je ne crois pas avoir senti, à un seul moment, que ce texte n’était pas originellement anglais. Ainsi, Olivier Sedeyn n’utilise que le substantif « écrivain » pour qualifier Hobbes, Hume, Bentham, Mill ou Kant. Cet usage sonne étrangement pour un français. Le français préférera toujours utiliser « auteur », « penseur » ou « philosophe », plutôt qu’écrivain, qui, dans notre langue, est indissociable du bien écrire, du style. Quiconque a fait l’expérience de lire Emmanuel Kant sait que tout estimables, profonds et passionnants que sont ses livres, leur style est littéralement atroce. Jamais un français ne qualifierait spontanément Emmanuel Kant d’écrivain, il utiliserait des synonymes plus adaptés, comme penseur, auteur ou philosophe. Jamais Sedeyn ne choisit auteur plutôt qu’écrivain et je crois que ce choix est révélateur d’une stratégie de fidélité excessive à la surface du texte, fidélité formelle et inutile, qui fatigue le lecteur sans jamais servir la pensée de l’auteur.  De même, le traducteur utilise parfois « pensée » à la place de « réflexion » ou de « théorie » comme dans « je veux examiner un autre aspect du contexte de la pensée européenne moderne sur le gouvernement » (p. 51). Souvent « pensée » s’accompagne de lourdeurs et de maladresses particulières, comme dans « elle ressemble à la pensée concernant le fait de construire des maisons ou d’écrire de la poésie ou de vivre une vie religieuse. » (p. 48)

 Cette répétition du substantif « écrivain », cet usage bizarre de « pensée » ne sont certes que des détails, que je n’aurais pas même notés si certains passages ne m’avaient exagérément agacé, comme celui-ci (p.179) :

« Par conséquent, brièvement, la théorie politique du collectivisme est de ce point de vue une lecture de la tâche propre du gouvernement qui requiert d’avoir tranché de manière positive la question de savoir s’il y a une occupation propre au genre humain, un modèle unique d’activité supérieur à tous les autres et d’avoir tranché la question de savoir quel est le caractère de ce modèle d’activité. »

Ici le texte est plus compréhensible, par rapport à l’étalon de médiocrité de la page 12, cité plus haut. Et pourtant, quelle lourdeur ! Quelles maladresses ! Quelle faiblesse d’expression ! Quelles répétitions ! Le texte a-t-il été sérieusement relu, amendé, corrigé ? Le lecteur de textes de science politique est habitué à ne pas trouver de grand style – hostile à la parfaite expression d’une idée abstraite, puisque non-métaphorique – dans ce qu’il lit. Mais il s’attend au moins à ne pas se débattre avec un texte opaque, obscur, incompréhensible, non du fait de l’auteur, mais du fait du traducteur. Qu’un texte ne se livre pas aisément parce qu’il est complexe, manifestation d’une pensée complexe, quiconque l’acceptera évidemment ; qu’il ne se livre pas car un intermédiaire l’a compliqué inutilement, personne, en revanche, ne le tolérera. Que signifie « la théorie de la tâche du gouvernement liée à l’individualité » (p. 126) ? Non seulement le lecteur doit faire l’effort de comprendre Oakeshott, mais il doit aussi  faire l’effort de comprendre ce qu’en a restitué Sedeyn. Son intéressante préface démontre d’ailleurs qu’il n’y a pas à douter de la compétence philosophique du traducteur. Seulement, sa traduction, en l’état, n’aurait jamais dû passer le filtre de la publication.

« Et le passage de la proposition « voilà ce à quoi ressemblent les hommes » à la proposition « voilà comment ils doivent se comporter » s’effectue avec la compréhension [je souligne] que « c’est ainsi que Dieu les a créés, c’est là le précepte de la loi morale naturelle » »(p. 134-135). Quel francophone utiliserait spontanément « compréhension » à cet endroit ? Adapter un texte d’une langue à l’autre ne se limite pas à recopier mot à mot d’une langue à l’autre, Google Translate y suffit désormais largement. Autre exemple, incompréhensible, de ce compréhension : « J’entends par politique de l’individualisme une certaine compréhension de la tâche du gouvernement qui est apparue lentement en réponse aux nouvelles conditions du gouvernement et qui coïncida avec une disposition morale qui elle aussi est apparue peu à peu. La figure générale de cette compréhension de la tâche du gouvernement nous est assez claire [ claire ? Vraiment ?]… » (p.98). Vous m’objecterez que ce qui est dit ici est à peu près accessible à notre entendement – je n’ose plus utiliser compréhension – et vous aurez raison. Est-ce néanmoins un texte lisible, pleinement lisible, sans obscurités rajoutées çà et là par un traducteur trop pressé, sans relecture éditoriale sérieuse ? Je ne le crois pas et les 197 pages du livre me l’ont amplement prouvé.

Un autre exemple : « Le processus au cours duquel la compréhension du fait de gouverner comme une autorité souveraine émergea et s’instaura fut celui d’une modification longue et complexe des idées et des pratiques médiévales sur le gouvernement. » Comme c’est élégamment tourné… J’ai la même sensation qu’à la lecture d’une traduction faite par un amateur : je la comprends, ce n’est pas totalement mauvais, comme exercice universitaire, Sedeyn obtiendrait sa moyenne, mais ce n’est pas suffisant pour un livre sérieux, publié et vendu (cher pour ses 200 pages).

Je passe sur « idéals » (p. 192), ou sur de bénignes confusions entre imparfait du subjonctif et passé simple, qui sont peut-être de simples coquilles. Que dire, alors, d’un texte pareil ?

Saluer l’éditeur – que j’apprécie généralement pour son courage éditorial et ses choix ambitieux – et se plaindre du traducteur ? Certes, mais cela ne suffit pas ; l’éditeur est le premier responsable, malgré tout, de cet ouvrage. En l’espèce, j’espère que cette médiocre traduction est le malheureux résultat de circonstances : absence de relecture, traducteur trop pressé, délais trop courts, etc.

Cela révèle autre chose : un véritable problème de la traduction de non-fiction. Contrairement à la littérature, dont les traducteurs sont souvent d’éminents anglicistes, lecteurs réguliers de fiction, très sensibles à la question de la langue et du style, la traduction de non-fiction est parfois laissée à des spécialistes d’une discipline, très éloignés des problèmes que peut poser, en pratique, la lecture d’un texte transposé. Sedeyn est un philosophe qui fait de la traduction, pas un traducteur qui fait de la philosophie… et ça se sent. La fidélité à l’idée abstraite commande souvent, chez le traducteur, notamment dans une langue très proche comme l’anglais, une fidélité du phrasé, un rendu « de proximité », le plus près possible de la syntaxe anglaise. Pourtant rien n’est aussi faussement proche du français que l’anglais, qui présente des risques majeurs de contresens, de faux-amis, de fautes de style, de phrases interminables et lourdes, etc. L’anglais a pris au français une bonne partie de son vocabulaire abstrait – mais ni la syntaxe, ni le vocabulaire concret, qui constitue plus largement la matière des romans et laisse moins place aux contresens. De cette familiarité des langues, les traducteurs infèrent souvent une facilité du texte anglais, une traductibilité qu’ils n’attribueraient jamais, spontanément à des textes allemands ou russes, plus éloignés de leur langue. Il n’existe que deux manières d’éviter cet écueil : humilité du traducteur, qui relit et amende son texte avec le plus grand soin ; contrôle drastique de l’éditeur, qui vérifie la plus grande partie de ce qu’a fait le traducteur. Je crains que ce Oakeshott n’ait eu ni traducteur humble, ni éditeur vigilant.

Le vocabulaire anglais distingue editor (celui qui accompagne l’auteur ou le traducteur du livre, le corrige ou oriente des corrections) et publisher (la société qui édite le livre) quand le français ne connaît qu’un seul mot, éditeur. Ce qu’il  a manqué à cet ouvrage, ce n’est pas un publisher, c’est un editor.

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2 réflexions sur “Traduttore, traditore : Morale et politique dans l’Europe moderne de Michael Oakeshott

  1. Puisqu’il était question de Calvino récemment, je me souviens de l’énorme coup de gueule que celui-ci eut, peu avant sa disparition, à l’égard de la traduction française des œuvres de Cesare Pavese. Je crois en effet que toute publication demande en amont un vrai travail d’édition, d' »établissement de texte ». Il n’y a d’ailleurs pas, selon moi, que la traduction, littéraire ou scientifique, qui mériterait que l’éditeur moderne se remette à plancher un peu sur son métier. Il faut rendre hommage ici à beaucoup de petits éditeurs qui, négligeant les ronds de jambes et le chiffre de vente, privilégient encore la qualité sur la quantité.

    • Le niveau de soin d’une traduction témoigne souvent du niveau d’implication de l’éditeur. On sent parfois un petit défaut, de temps à autre, une formule maladroite, un substantif qui n’est pas à sa place, notamment dans les textes de non-fiction, même quand ils sont traduits par l’omniprésent Dauzat, et ses 6 ou 7 traductions annuelles. On peut encore le pardonner si le reste se tient…
      Quant à privilégier la qualité, je crois que ça dépend, aussi, de la personnalité et de la compétence de « l’editor ». Une petite maison littéraire joue plus facilement son existence sur une traduction un peu ambitieuse, elle y portera peut-être une attention supérieure (je pense aux très beaux livres du Bruit du Temps, du Passage du Nord-Ouest ou des éditions Toussaint Louverture). Cela dit, j’ai aussi lu de belles traductions au Seuil, à Actes Sud ou chez Gallimard.

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