Le-livre-que-je-viens-de-lire, extrait de Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino

Shakespeare & co

Donc, tu as lu dans un journal que venait de paraître Si par une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino, qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es passé dans une librairie, et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.

Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t’es aussitôt frayé chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres-que-tu-n’as-pas-lus, qui, sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent les livres-que-tu-peux-te-passer-de-lire, les livres-faits-pour-d’autres-usages-que-la-lecture, les livres-qu’on-a-déjà-lus-sans-avoir-besoin-de-les-ouvrir-parce-qu’ils-appartiennent-à-la-catégorie-du-déjà-lu-avant-même-d’avoir-été-écrits. Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ce-qu’ils-sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres que-tu-as-l’intention-de-lire-mais-il-faudrait-d’abord-en-lire-d’autres, des livres-trop-chers-que-tu-achèteras-quand-ils-seront-revendus-à-moitié-prix, des livres-idem-voir-ci-dessusquand-ils-seront-repris-en-poche, des livres-que-tu-pourrais-demander-à-quelqu’un-de-te-prêter, des livres-que-tout-1e-monde-a-lus-et-c’est-donc-comme-si-tu-les-avais-lus-toi-même. Esquivant leurs assauts, tu te retrouves sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception des livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l’intention-de-lire, des livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver, des livres-qui-concernent-justement-un-sujet-qui-t’intéresse-en-ce-moment, des livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance, des livres-que-tu-pourrais-mettre-de-côté-pour-les-lire-peut-être-cet-été, des livres-dont-tu-as-besoin-pour-les-aligner-avec-d’autres-sur-un-rayonnage, des livres-qui-t’inspirent-une-curiosité-soudaine-frénétique-et-peu-justifiable.

Bon. Tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres-que-tu-as-lus-il-y-a-si-longtemps-qu’il-serait-temps-de-les-relire, et des livres-que-tu-as-toujours-fait-semblantd’avoir-lus-et-qu’il-faudrait-aujourd’hui-te-décider-à-lire-pour-de-bon. Tu te libères en quelques zigzags et pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés-dont-l’auteur-ou-le-sujet-t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées des défenseurs. Tu les divises en nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-déjà-connus (de toi ou dans l’absolu) et nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-totalement-inconnus (pour toi du moins). Et tu répartis l’attraction qu’ils exercent sur toi selon le besoin, ou le désir, que tu as de nouveauté ou de non-nouveauté (de nouveauté dans le non-nouveau et de non-nouveau dans le nouveau).

Tout cela pour dire qu’après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés, tu as dirigé tes pas vers une pile de Si par une nuit d’hiver un voyageur tout frais sortis de chez l’imprimeur, tu as saisi un exemplaire, et tu l’as porté à la caisse pour qu’on établisse ton droit de propriété sur lui.

En passant, tu as jeté aux livres alentour un regard douloureux (mieux : ce sont les livres qui te regardent de cet air douloureux qu’ont les chiens quand ils voient du fond des cages d’un chenil municipal l’un des leurs s’éloigner, tenu en laisse par son maître venu le reprendre). Et tu es sorti.

Extrait de Si par une nuit d’hiver un voyageur, Italo Calvino, Points Seuil, 1995, pp. 10-12

Longtemps, ce livre figura parmi les livres-dont-je-ne-connaissais-pas-l’existence. J’étais un peu inculte à l’époque, je ne savais pas encore à quel point cette catégorie pouvait être vaste… je devais aussi m’en moquer un peu. Pour être parfaitement honnête, je n’ai plus souvenir du temps où Si par une nuit d’hiver un voyageur figuraient dans ces livres à moi inconnus, car, voici des années, il entra dans la catégorie des livres-achetés-sur-impulsion-subite-parce-que-la-littérature-italienne-c’est-important-quoi, à ne pas confondre avec ses catégories voisines des livres-achetés-sur-impulsion-subite-parce-que-la-littérature-espagnole-c’est-important-quoi ou des livres-achetés-sur-impulsion-subite-parce-que-la-littérature-allemande-c’est-important-quoi. Dès le départ, l’immense Italo Calvino était destiné à rejoindre Buzzatti et Pirandello, Pavese et Soldati, Luzi et Ungaretti dans le rayon des livres-italiens-qu’il-me-plaît-de-lire-parce-que-l’italien-c’est-une-belle-langue-même-si-je-la-lis-en-traduction. Je me demande d’ailleurs si Calvino n’a pas précédé tous ses compatriotes ? Non, non, Buzzatti était là avant, c’est certain, je le lisais adolescent, Pirandello aussi peut-être, Pavese et Soldati, j’en suis moins sûr, quant à Luzi, Ungaretti et Montale, ils sont venus postérieurement. À peine arrivé chez moi, le roman de Calvino se trouva des camarades dans l’immense catégorie des livres-achetés-pour-être-lus-un-jour-qui-n’arrivera-que-dans-longtemps, catégorie toujours grossissante que je suis hélas incapable de différencier de celle des livres-pas-encore-lus-qui-le-seront-demain-mais-qui-ne-le-savent-pas-encore et, pire encore, la hantise de tous les lecteurs, de celle des livres-qui-ne-seront-jamais-lus-et-qui-encombreront-des-décennies-ma-bibliothèque-alors-que-l’espace-manque-déjà-cruellement. Je le posai dans son rayon, où il resta quinze ans à attendre sagement, à déménager de temps à autre, comme le font tous les-livres-à-lire, ne se distinguant guère, en la matière, des livres-lus, qu’ils relèvent des livres-lus-dont-on-se-souvient-comme-si-on-les-avait-lus-hier ou des livres-que-bon-sang-on-a-lu-ça-un-jour-?. A certains moments, il devenait un-livre-que-je-veux-lire-bientôt. Cela durait peu et puis il redevenait un-livre-à-lire-dans-un-futur-plus-lointain. Je peux en revanche certifier qu’il ne devint jamais un-livre-quoi-j’ai-acheté-ça-un-jour-mais-pourquoi-donc, et encore moins un-livre-que-je-veux-refiler-revendre-donner-ou-jeter-pour-m’en-débarrasser-très-vite. Comme Calvino a disparu des étalages des librairies pendant des années, et que Si par une nuit d’hiver un voyageur est toujours épuisé, j’aurais même pu faire de lui un-livre-revendu-à-un-tarif-prohibitif-parce-qu’il-est-épuisé.

Dimanche, Si par une nuit d’hiver un voyageur entra dans la plus noble des catégories, la plus éphémère aussi, celle des-livres-que-je-suis-en-train-de-lire. Il accusait son âge, le pauvre poche : il venait tout droit de l’enfer des livres-qui-attendent-depuis-si-longtemps-qu’ils-ont-jauni. Je l’ai lu avec plaisir, et, depuis mardi, il figure dans la pile des livres-que-je-viens-de-lire-et-dont-je-me-souviens-bien. Dans quelques temps, il rejoindra ses petits camarades italiens dans le rayon dédié et demeurera un livre-que-j’ai-lu-et-que-j’ai-aimé-et-que-je-pourrais-bien-relire-à-l’avenir.

Depuis, la catégorie des livres-que-j’ai-achetés-en-me-laissant-encore-une-fois-tenter-ce-n’est-que-la-énième-fois-ce-mois-ci, s’est encore agrandie, aujourd’hui d’une poignée de livres-essentiels-qu’il-me-fallait-maintenant-tout-de-suite-sans-attendre-alors-que-si-j’étais-raisonnable-je-pourrais-m’en-passer. Allez, je vous laisse et pars retrouver mon livre-que-je-vais-finir-ce-soir-si-je-ne-mollis-pas.

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10 réflexions sur “Le-livre-que-je-viens-de-lire, extrait de Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino

    • N’hésitez pas ; c’est un délicieux croisement de « premiers chapitres » de tous genres littéraires et de l’histoire d’un Lecteur parti à la recherche de son « vrai » roman de Calvino.
      Cela dit, l’oeuvre de Calvino n’est pas toujours facile à trouver (et notamment celui-là) : les volumes Seuil sont épuisés et Gallimard n’a pas encore tout réédité.

  1. Longtemps, ce livre a appartenu à la catégorie des « livres-dont-la-lecture-m’a-chamboulé-à-leur-sortie-et-qui-ont-solidifié-ma-volonté-d’en-écrire-à-mon-tour ». J’étais très jeune alors, presque enthousiaste encore. Ensuite, l’œuvre tout entière de Calvino, mon compatriote, passa peu à peu dans la catégorie des « livres-que-je-citais-fréquemment-en-référence-mais-sans-me-souvenir-tout-à-fait-de-leurs-arguments ». La lecture de votre critique aujourd’hui vient cependant de renouveler la donne et le classement : « Si par une nuit d’hiver… » vient d’atterrir tout en haut de la pile des « livres-qu’il-est-grand-temps-que-je-relise-pour-vérifier-s’il-demeure-quelque-chose-de-mon-enthousiasme-juvénile ».

    • J’ai lu quelques Calvino depuis un an (Le Baron perché, Le Chevalier inexistant, Le Vicomte pourfendu, Les Villes invisibles et Si par une nuit d’hiver un voyageur) et je suis d’accord avec vous, il s’agit de livre enthousiasmants, permettant plusieurs degrés de lecture, susceptibles de plaire au lecteur jeune comme au moins jeune. Je ne peux m’empêcher de penser à Perec (que j’aime beaucoup) quand je le lis.
      Que me conseilleriez-vous d’autre de lui ? Peut-être les avez-vous lus en italien ? Quel livre-de-Calvino-de-moi-inconnu-et-qu’il-me-faudrait-acquérir-rapidement voyez-vous ?
      De ce que je sais – attention scoop – l’oeuvre de Calvino profiterait de son passage chez Gallimard pour connaître la consécration sur papier bible. D’ici là, tous ses ouvrages devraient être (enfin !) republiés.

      • Hum ! Difficile de répondre : je lis Calvino en VO et tout n’a pas été traduit (Ceci dit sans prétention : l’Italien est ma langue d’origine). Mais pour une connaissance plus exhaustive de l’auteur, pourquoi ne pas aborder aussi ses premières œuvres ? Composées après-guerre, dans la mouvance néo-réaliste, elle contiennent déjà les germes du réalisme magique de la maturité. Un titre ? « Le sentiers des nids d’araignées ».

    • Pas de fausse modestie, il doit y en avoir bien d’autres ; je ne suis néanmoins pas certain, connaissant tes centres d’intérêt, que tous soient des livres-que-je-pourrais-lire (je pense notamment à de lourds traités de sociologie dont tu maîtrises les mystérieuses arcanes, chose dont je serais incapable) ;).

  2. Ah! il reste encore au moins Journée d’un scrutateur que j’ai lu et que tu n’as pas lu!
    Rien à voir avec ses recherches littéraires, un regard très réaliste sur une journée électorale en Italie. Ca se rapproche d’ailleurs de l’intérêt sociologique dont tu parles 😉

  3. <>

    Ne serait-ce pas plutôt:

    « Celle des livres-qui-ne-seront-jamais-lus-et-qui-encombreront-des-décennies-ma-bibliothèque-alors-que-le-temps-manque-déjà-cruellement. »

    ? 😉

    Je rêve toujours d’apprendre l’italien pour pouvoir un jour lire Calvino, Barrico, Wu Ming, ou Franco Ferrucci en VO.

    Cat

    • Oui et non. Je pensais très prosaïquement à l’espace fini de stockage dans lequel certains volumes prennent de la place « pour rien ». Seulement, je suis à peu près incapable de désigner nommément ces squatteurs…

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