Vers l’anomie : Tout s’effondre, de Chinua Achebe

cérémonie nigéria

Tout s’effondre, Chinua Achebe, Actes Sud, 2013, (éd. originale 1958, traduction Pierre Girard)

Certains écrivains n’ont pas besoin de coup d’essai. Leur premier roman les montre déjà, maîtres d’eux-mêmes et de leur art, menant d’une main ferme un récit signifiant. Leur écriture sonne juste ; leur construction romanesque repose sur de solides et profondes fondations ; leur narration, sobre et subtile, semble déjà tendue comme la corde d’un arc, saturée, prête à propulser énergiquement une flèche romanesque effilée dans le cœur du lecteur le plus endurci. Ces auteurs sont jeunes et pourtant leur récit n’a pas d’âge ; ils atteignent ce que personne n’a encore atteint, très exactement le point le plus central et, partant, le moins traversé de la création humaine ; ils démarrent, confondants de facilité, là où arrivent, après des années, les vieux maîtres laborieux, à la maturation lente, aux efforts incessants. C’est Camus et L’Étranger, Mann et Les Buddenbrook, c’est aussi Achebe et Things fall apart, Tout s’effondre, en français.

Mal connue dans notre pays, peu traduite, mal publiée, depuis longtemps indisponible, l’œuvre d’Achebe figure pourtant parmi les plus importantes du dernier demi-siècle anglophone. Fable tragique, aussi subtile que signifiante, Tout s’effondre est un récit universel, une élégie raisonnée, rendue avec une économie et une densité de moyens remarquable. Il faut féliciter Actes Sud d’avoir redonné au public français une œuvre qu’il ne pouvait hélas plus juger depuis bien longtemps. Ce roman, concis, retenu, sans pourtant paraître dépouillé, se présente très explicitement comme le récit d’une chute, celle d’un homme, Okonkwo, mais aussi celle d’une culture, d’une civilisation, le Nigeria profond des ibos à l’arrivée des missionnaires et des soldats blancs. Sa tripartition, qui reprend et inverse le vieux schéma de Dante, présente successivement Okonkwo dans son « Paradis », son « Purgatoire » et son « Enfer ». Tout lecteur comprend, aux quelques lignes tracées ci-dessus, que le « Paradis » est un monde noir traditionnel, de villages agricoles inaltérés perpétuant une tradition immémoriale ; que le « Purgatoire » est un monde peu à peu envahi, sapé de l’intérieur, où doivent cohabiter, pour une durée évidemment réduite, valeurs blanches et noires ; que « l’Enfer » est le monde colonial, la victoire inéluctable d’une civilisation sur l’autre, qui signe la fin de l’ancienne société. Okonkwo est banni du « Paradis » à la fin de la première partie et tous ses efforts pour y revenir, sa détermination, son courage, ne suffiront pas à le retrouver. Son « Paradis » ne peut demeurer intact pendant un exil. Les blancs le sapent. Le retour de l’exilé le déçoit. Okonkwo ne retrouvera jamais le monde originel, mais un monde altéré, bouleversé, corrompu ; la chute de cette société signifiera aussi la sienne.

Sans dévoiler outre mesure l’intrigue, je voudrais revenir sur quelques aspects du fonctionnement de Tout s’effondre.

Le génie d’Achebe, c’est de ne pas rester à la surface didactique et apparemment simpliste du récit historique. Contrairement à ce que le résumé ci-dessus peut laisser penser, Achebe n’a pas écrit un roman à thèse ; la richesse de ces 250 pages réside dans la pluralité et la profondeur des interprétations possibles. Ce n’est pas une œuvre de combat, conçue seulement dans la perspective de la légitimation culturelle du combat pour l’indépendance. La société traditionnelle ne possède pas de supériorité morale sur la société nouvelle, pas plus que la nouvelle n’en possède sur la traditionnelle. Aucun mode de vie n’a de précellence sur les autres. Les structures sociales sont observées en action, une action tantôt oppressante, tantôt libératrice, tantôt chaleureuse, tantôt glaciale. Achebe ne passe pas sous silence les aspects les plus indignes à nos yeux du fonctionnement social traditionnel : capture d’otages, meurtre sacrificiel, abandon d’enfants, épidémies, sécheresses, dépendance envers les éléments, c’est la vie villageoise africaine rendue à son antique tragédie, à sa réalité la moins romantique, saturée de détails, de proverbes, de « couleur locale ». C’est aussi une vie villageoise heureuse, rythmée par les célébrations, les cérémonies et les vieilles coutumes. C’est la vie bruyante du monde ancien, avant qu’une chape de silence n’ensevelisse la vieille Afrique – frappantes à cet égard la dernière partie et ses résonances de tombeau. Les blancs apportent certes la médecine ; ils apportent aussi le fer, le feu et la mort.

Les croyances sociales sont observées et mises en scène avec le même soin, le même équilibre. Le pouvoir des dieux s’avère possible et incertain : une jeune fille guérit après les interventions de la sorcière de la communauté – les deux faits se suivent sans être explicitement présentés comme une chaîne de causalité ; les missionnaires blancs soignent sans peine des villageois pourtant condamnés par les dieux noirs. Qui croire lorsque deux modèles se croisent et se compénétrent, avec une semblable efficacité ?

Les trois univers sont observés du point de vue d’Okonkwo. Le « Paradis », c’est évidemment la vieille civilisation intangible, statique, des fétiches, des sorciers et du retour éternel des saisons, sphère de croyances parfaitement imbriquées et cohérentes. Tout se tient ; les dieux ne sont jamais soupçonnés d’incapacité ou d’indignité ; des rites auxquels tous adhèrent cimentent la communauté. L’éthique collective est celle de la transmission, de l’héritage, du passage parmi la litanie des générations d’une sagesse aux racines incertaines et lointaines, que symbolise la prééminence des anciens, des sages, sur la collectivité. L’ancien, le Père règne. Le « Purgatoire » de Tout s’effondre émerge comme un no man’s land, un monde intermédiaire entre l’ancien et le nouveau. Les certitudes s’estompent ; le vieil ordre s’effrite, se désagrège ; le légitime devient illégitime ; la jeunesse s’empare du vieux flambeau des sages, des transmetteurs, des pères et l’éteint. Les « fils de » deviennent des « enfants de personne ». Les lignes historiques se brouillent. Le trône du Père est menacé. Plus rien n’est certain ; suspendu entre deux mondes, entre deux époques, ce « Purgatoire » présente un temps ouvert, dans l’attente d’un quelconque irrémédiable pour le définir et le contraindre. Enfin « l’Enfer », c’est la nouvelle société, ses nouvelles caractéristiques, ses nouveaux maîtres, ses nouvelles lois, ses nouveaux dieux, sapant les anciennes valeurs, distribuant un nouveau jeu. Les masques de cérémonies sont arrachés : le visage des dieux est nu, humain, trop humain. Le fils d’Okonkwo, perçu par son père comme un être faible et inapte, heurté par l’indignité des lois traditionnelles, se convertit à la nouvelle foi, protestante, dont il devient un missionnaire zélé. Le père est vaincu. Sa chute précède le probable salut du fils, qui disparaît du roman à partir de sa conversion et dont le lecteur devine qu’il pourra profiter, par la suite, de la nouvelle donne pour réussir là où son père a échoué.

Le monde originel auquel tient tant Okonkwo, observé du ras du sol narratif, dans son fonctionnement le plus nu, est une matrice sociale comme une autre, ni plus, ni moins morale qu’une autre. Il lui attribue pourtant une valeur très forte, si forte qu’il est rapidement évident que tout accommodement sera impossible. Il ne pourra pas vivre dans le nouveau monde de sujétion qui s’offre à lui, par l’entremise doucereuse ou brutale des missionnaires. Les personnages les plus sages (Obierika, l’ami fidèle, Uchendu, le vieil oncle) parviennent à prendre avec fatalisme les injustices et les excès auxquels les confronte leurs univers, originel et final. Ce n’est pas la position d’Okonkwo, dont toute la tragédie va venir précisément de son refus des fatalités : sa volonté conservatrice, puis restauratrice, est une position éthique superbe, fière, altière, mais intenable seul ; lorsque des blocs se détachent à grande vitesse d’un édifice social, un homme, si justifiée que soit sa lutte, ne peut rien.

Le personnage d’Okonkwo se présente comme la description particulièrement pénétrante d’une adhésion excessive, déraisonnable aux valeurs d’une société. Cette adhésion a ses raisons. Par réaction contre son père, paresseux et incapable, Okonkwo a adopté les valeurs de la société traditionnelle dans laquelle il cherche à s’élever. Contre l’insouciance et l’indolence d’un père incapable même de souffrir de ses propres humiliations, Okonkwo se forge une philosophie personnelle de l’effort, du travail, du combat, de la détermination, au service d’un héritage perçu comme inaltérable. Ses actes ne sont pas commandés par l’héritage transmis par le père, nécessairement humain, modéré, tempéré ; ils le sont par un héritage fantasmé, celui d’un père social, irréel, une exigence excessive. Parce qu’il fut privé de structuration intérieure par l’indignité de son père, Okonkwo s’impose sans mesure les devoirs sociaux de son groupe. Le fils du paresseux indigne et futile devient un magistrat exigeant, sombre et sans pitié.

Il n’est pas un père, il est le Père.

Okonkwo l’a décidé, il sera respecté par son village et par les villages voisins ; il a des objectifs très précis ; pour faire oublier la macule paternelle, il appliquera sans états d’âme les décisions de sa communauté, qu’importe qu’elles paraissent inacceptables ou intolérables aux siens. Okonkwo est un « pilier de la société », aveugle à l’appréciation subjective de ses actes, croyant plus que quiconque en leur légitimité, leur justesse objective et sociale. Il est excessif, pour le bonheur de ses proches – sa vigueur, son sérieux, son labeur – comme pour leur malheur – son obstination, sa violence, sa normativité. Ce portrait sombre ne doit pas tromper : l’auteur ne délégitime pas le combat d’Okonkwo, sa révolte contre le monde colonial. Le jugement du lecteur est suspendu : le vieil oncle Uchendu, représentant d’une sagesse morale ouverte et intelligente, souvent suspicieux envers les débordements d’Okonkwo, finira, devant les menaces qui pèsent sur la société traditionnelle par le rallier. Qui croire ? Le père ou le fils ? La puissance de l’héritage ou la faculté d’adaptation ? L’éthique de conviction ou l’éthique de responsabilité ? Le père, quoi qu’il en soit, court à sa perte.

Son adhésion aux valeurs traditionnelles est pathologique, elle est un zèle, presque un fanatisme. Hôte pendant trois ans d’un jeune garçon, otage pris à un village voisin, Ikemefuna, Okonkwo est informé par les sages du village que cet enfant doit être sacrifié aux dieux pour mettre fin à une terrible sécheresse. Ikemefuna est pourtant devenu le meilleur ami du fils aîné d’Okonkwo, presque un membre de la famille, un fils. Okonkwo accepte son exécution sans rechigner – stoïcisme résolu qu’attendaient de lui les sages du village – et – ce qui, en revanche, les scandalise –  y participe. Le « héros » adhère à son univers social : il s’agit de ne pas faillir, de ne pas montrer de faiblesses et d’appliquer sans états d’âme les décisions de la communauté. Il est un maximaliste, un radical, d’où ce conservatisme qui devient réaction. Après la mort d’Ikemefuna, Okonkwo souffre quelques jours, physiquement – physiquement seulement car ce meurtre n’émerge pas sous forme de remords dans sa pleine conscience – puis oublie. Le fils, lui, n’oubliera pas. Abraham sacrifie Isaac. Pour être le Père, dans toute l’étendue de ses devoirs sociaux,, Okonkwo doit renoncer à être un père, à protéger les siens avant l’ordre social. Il sacrifie son fils adoptif et repousse son fils naturel quand la société l’exige de lui : il se conforme à la fiction sociale plutôt qu’à la mission biologique. Okonkwo a combattu son père, il combat son fils, car ils ne sont pas dignes de transmettre, d’incarner la fantasmatique Paternité sociale, la normativité et la transmission de valeurs intangibles auquel il adhère plus que tout. Achebe saisit les pathologies de la transmission et de l’héritage, au moment où elles sont le plus sensibles, dans une société en plein effondrement, en pleine mutation.

Tout s’effondre, ce n’est pas le roman de la révolte des fils, c’est celui de la révolte des pères, révolte condamnée d’avance, révolte inutile, révolte inévitable pourtant. En garantissant la transmission d’un héritage, Okonkwo maintient le sens historique de son existence, de la construction que fut sa vie, contre l’indignité de son propre père. Il veut tenir de ses seuls bras l’édifice du temps. Things fall apart. Il faut donc les retenir, refuser le monde qui vient, refuser le chaos, l’effondrement ; bref, il faut se battre.

Lui, le pilier de la société, le conservateur, devient révolutionnaire par réaction.

Okonkwo, révolté contre le nouvel ordre, soucieux de sauvegarder son caractère de garant social normatif, de Père social de la collectivité finira par rencontrer une alternative dans laquelle aucune des voies proposées n’est un bien. Le conservatisme est impossible, la réaction est condamnée. La dernière des trahisons du roman sera celle d’Okonkwo, contre précisément tout ce qu’il pensa incarner : la paternité biologique comme la paternité sociale. Il n’y avait pas d’issue. L’acte final signe le démantèlement du vieux monde. Débarrassée du père, de l’encombrant passeur des générations, de ses excès comme de ses bienfaits, la société nouvelle se présente déstructurée, en ruines : s’ouvre, pour reprendre le titre de Wole Soyinka, l’autre grand romancier nigérian, Une saison d’anomie.

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