Nixon, Liddy et le Watergate, extrait de Nixon, d’Antoine Coppolani

Ce soir, un long extrait de l’excellente biographie d’Antoine Coppolani, Richard Nixon, publié aux Éditions Fayard en ce mois d’octobre. J’avais déjà chroniqué un bon livre sur Nixon, de Romain Huret  (https://brumes.wordpress.com/2010/01/13/de-quoi-nixon-est-il-le-nom/). Le travail massif de Coppolani (une biographie que je qualifierais de définitive en français : 1200 pages, 3500 notes) ne contredit pas les principales analyses de Huret. Même si l’auteur s’intéresse surtout à la « grande histoire », et réévalue avec un grand sérieux et une équité remarquable le bilan du président Nixon, il évoque, à l’occasion, certaines anecdotes particulièrement navrantes. La suivante me semble être particulièrement représentative de l’univers de « coups » illégaux dans lequel barbotait la Présidence des États-Unis, avec Nixon, mais aussi avec ses prédécesseurs immédiat Kennedy et Johnson (qui avait avoué à Nixon, début 69, lors de la passation de pouvoirs entre eux, qu’il l’avait mis sur écoute toute la campagne).

Nous sommes début 1972. Le président des États-Unis, Richard Nixon est en train d’achever son premier mandat et envisage de se représenter. Il a créé une structure, le CRP, chargée de préparer la réélection. À la tête de cette institution, Jeb Magruder, 35 ans, proche du Secrétaire général de la Maison-Blanche, Haldeman. Autour de lui, sont nommés des anciens de la CIA, Hunt, McCord et, surtout, un ancien agent du FBI, ancien Procureur, l’homme par qui tout allait arriver, Gordon Liddy. Liddy, dont Gordon Strachan, l’adjoint de Haldeman disait « C’est un petit Hitler, mais au moins c’est un Hitler de notre bord. » La scène qui suit est proprement effarante et se passe de commentaires. Que des actions illégales aient pu suivre cette réunion de janvier 72 n’a rien d’étonnant si l’on songe que tout cela se fit à la connaissance du Ministre de la justice américain en personne.

Liddy

« Le 27 janvier 1972, dans le bureau de l’Attorney General des États-Unis [le Ministre de la Justice John Mitchell], Gordon Liddy, comme à son habitude impeccablement sanglé dans un costume trois pièces, avait apporté avec lui des tableaux et graphiques en couleur, que les services de la CIA avaient obligeamment réalisés à sa demande. John Dean [l’avocat de la Maison-Blanche] et Jeb Magruder assistèrent à l’exposé. Durant trente minutes, ils écoutèrent le plan intitulé Gemstone, « Pierre précieuse », une litanie d’actions illégales que Liddy, lui-même ancien procureur [!], proposait au Ministre de la Justice, à l’avocat du président John Dean et à Magruder, le seul homme dans la pièce à ne pas être juriste. Liddy commença par dire qu’il avait été chargé par Dean de mettre au point ce programme. Puis il en déclina chaque opération. Il commença par celle appelée « Diamant ». Pour éviter que la convention républicaine ne soit perturbée par des manifestants, elle consistait à faire enlever leurs leaders, à les droguer et à les maintenir en détention au Mexique jusqu’à ce que les républicains aient désigné leurs candidats. Fidèle à lui-même, Liddy avait emprunté aux Nazis l’expression Nacht und Nebel pour désigner ces opportunes disparitions. Des Sections spéciales devaient être chargées du travail. Lorsque Mitchell lui demanda des éclaircissements, Liddy emprunta un autre terme à son vocabulaire préféré pour expliquer sa démarche : les sections seraient des Einsatzgruppen (les commandos chargés de perpétrer la Shoah par balles en Europe de l’Est). Il s’adressait au ministre de la Justice en l’appelant General le diminutif de son titre officiel. Liddy avait une idée claire de qui composerait ses Einsatzgruppen : Hunt lui avait dit pouvoir compter sur des tueurs professionnels ayant à leur actif pas moins de vingt-deux morts, déjà, « dont deux pendus à une poutrelle dans un garage« . Lorsque Mitchell lui demanda où il comptait trouver de tels hommes, il répondit que ce serait dans le crime organisé. Mitchell s’enquit du prix. Et il ajouta « Ne contribuons pas au-delà de nos moyens aux finances de la Mafia« .

Liddy se demandait si le ministre était sérieux ou ironique. Il était déçu de ne pas être soutenu par Dean et Magruder. Il poursuivit néanmoins. L’opération « Rubis » visait à implanter des espions chez les candidats démocrates. Celle baptisée « Emeraude » était particulièrement farfelue : un avion bourré d’électronique permettrait aux républicains d’intercepter les communications téléphoniques de leurs adversaires. « Topaze » aurait pour but de photographier des documents secrets des démocrates. « Quartz » se proposait d’utiliser les techniques soviétiques d’interception des télécommunications. « Cristal » préconisait de louer un yacht qui, à quai, permettrait à la fois de pratiquer de l’espionnage électronique lors de la convention de Miami et d’accueillir les ébats dûment enregistrés de prostituées de luxe avec des hiérarques du Parti démocrate. « Turquoise » envisageait le sabotage de la climatisation pour que la convention démocrate soir gâchée par l’humidité et la chaleur étouffante. Et ainsi de suite.

A l’issue de cet exposé troublant, Mitchell, tirant calmement sur sa pipe, se borna à déclarer que ce n’était pas tout à fait ce qu’il avait imaginé. Il demanda à Liddy de brûler les tableaux et graphiques qu’il venait de dévoiler. Mais Mitchell ne fit pas limoger Liddy, pas plus qu’il ne le fit arrêter : il lui demanda simplement de revoir ses plans. Quelques jours plus tard, les mêmes personnages se retrouvèrent dans le même bureau. Liddy avait revu ses projets à la baisse. Le budget global était d’un demi-million de dollars, moitié moins que ce qu’il avait initialement prévu. Plus d’enlèvement. Plus de prostituées. Les opérations se concentreraient désormais sur l’espionnage électronique et la photographie de documents. Il semblerait que des noms, comme celui de Larry O’Brien [organisateur des campagnes présidentielles démocrates ; son bureau est dans l’immeuble du Watergate] aient été prononcés, comme cibles des activités d’espionnage. Si l’on en croit du moins les témoignages de Dean et Magruder devant la Commission sénatoriale d’enquête sur le Watergate, en juin 1973, Liddy se souvient que Mitchell, sans donner le feu vert au plan, ajourna la réunion. Dean prétend, quant à lui, qu’il s’en serait chargé en déclarant que de tels sujets ne devraient pas être discutés dans le bureau du ministre de la Justice. [en effet…]

Les plans de Liddy furent, en effet, discutés une dernière fois en présence de John Mitchell, mais en l’absence de Liddy et de Dean. Peu après avoir démissionné du poste d’Attorney General, Mitchell, le nouveau directeur du CRP, se rendit en Floride pour y passer quelques jours de repos. Dans une des villas de Bebe Rebozo [un milliardaire proche de Nixon], à Key Biscayne, les trois hommes passèrent en revue une trentaine de documents requérant l’approbation ou le refus de Mitchell. Le dernier de ces documents concernait le plan Gemstone. LaRue [un des membres du CRP] et Mitchell ont toujours nié que le second ait approuvé le plan lors de cette réunion. Mais Magruder affirma en mai 1973, devant le jury d’accusation réuni après le cambriolage avorté du Watergate, que les trois hommes avaient donné leur aval. Il fournit une version analogue à la Commission réunie par le Sénat. Magruder fut le premier responsable de l’Administration Nixon à démissionner à cause du Watergate. Après la peine de prison qu’il purgea pour son rôle dans cette affaire, Magruder obtint un diplôme de théologie de l’Université de Princeton et devint un pasteur presbytérien. Dans le livre qu’il publia en 1974, il affirme que Nixon n’était absolument pas au courant de l’autorisation qui venait d’être donnée de cambrioler le quartier général du Comité national démocrate. En 2003, toutefois, dans un entretien accordé à la chaîne de télévision PBS, Magruder changea de version et assura que Nixon avait téléphoné à Mitchell, le 30 mars 1972, à Key Biscayne, et donné personnellement son feu vert. Magruder est toutefois le seul homme à avoir jamais pointé une responsabilité directe de Nixon dans le cambriolage du Watergate. Son témoignage tardif doit donc être pris avec les plus grandes précautions.

Un autre homme semble avoir joué un rôle non négligeable dans l’ordre initial, direct ou indirect, implicite ou explicite, qui fut donné à Liddy et à sa bande de desperados : Charles Colson [un des proches conseillers de Nixon]. En effet, après leurs deux entretiens infructueux avec Mitchell, Liddy et Hunt allèrent sonner à la porte de Colson. Ils se plaignirent de ne pas savoir si, oui ou non, ils pouvaient mettre leur plan à exécution. Magruder témoigna devant la Commission d’enquête sénatoriale que Colson avait fait pression sur lui pour qu’une décision soit prise.

Liddy et Hunt, de leur propre chef ? Colson ? Magruder ? Mitchell ? Dean ? Haldeman ? Nul ne sait vraiment qui a ordonné le cambriolage du Watergate. Il n’est pas impossible que l’opération de Liddy et Hunt se soit déroulée en l’absence d’une consigne explicite. C’est dans un contexte où les directives réitérées que Nixon faisait peser sur des collaborateurs pour obtenir à tout prix des informations secrètes et pour battre ses ennemis avec leurs propres armes, illégales, que l’opération eut lieu, fin mai, puis le 17 juin 1972 (Les micros posés lors de la première effraction fonctionnaient mal et devaient être ajustés lors d’une seconde). Bob Haldeman a donné son interprétation de l’origine du cambriolage. Selon lui, Nixon était obsédé par Larry O’Brien, le président du Comité national démocrate. Le président voulait démontrer que le démocrate avait des liens financiers embarrassants avec le fantasque milliardaire Howard Hughes. Il s’en serait ouvert à Colson, qui à son tour en aurait parlé à Hunt. De conserve avec Liddy, les deux hommes auraient décidé de poser des micros dans les bureaux de O’Brien. Haldeman est allé plus loin : il a écrit que le Parti démocrate était au courant de ce qui ses tramait et que ses responsables avaient délibérément chois de laisser l’effraction avoir lieu. Car Haldeman était de ceux qui considéraient que la CIA, dont deux anciens membres, McCord et Hunt, faisaient partie de l’équipe des saboteurs, avait étroitement surveillé le déroulement des opérations et que son échec découlait d’un sabotage délibéré de sa part. Ces dernières allégations n’ont jamais été prouvées.»

in Richard Nixon, Antoine Coppolani, Fayard, 2012, pp. 846-849

Publicités

Une réflexion sur “Nixon, Liddy et le Watergate, extrait de Nixon, d’Antoine Coppolani

  1. Pingback: En clair-obscur : Richard Nixon, d’Antoine Coppolani | Brumes, blog d'un lecteur

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s