Duel sous la coupole : La bataille du Petit Trianon de Jorge Amado

 acabré

Jorge Amado, La bataille du Petit Trianon, Stock, 2011, trad. A.Aillard (édition brésilienne originale : 1979)

La couverture de l’édition française du livre de Jorge Amado représente, sous le bandeau rose traditionnel de la collection « Cosmopolite », deux rangées de pions, l’une blanche, l’autre noire, toutes deux tirées d’une boîte d’échecs et placées dans un décor gris indistinct. Le titre, La bataille du Petit Trianon, évoque au lecteur français Marie-Antoinette et Versailles, 1789 et la Révolution. Si, sans connaître le moins du monde le contenu du livre, vous imaginez qu’il s’agit là d’un roman historique consacré à une partie d’échecs entre la reine Marie-Antoinette et le comte Fersen, eh bien, vous avez tout faux. Le choix du traducteur (ou de l’éditeur) est assez bizarre, et je ne crois pas que de jouer sur des référents connus du public français ait beaucoup contribué au succès du livre. Le titre original portugais est Farda Fardão, camisole de dormir (Fardão est l’uniforme, en portugais, ce qui permet de mieux deviner le thème du récit que l’étrange titre français) ; le titre anglais, Pen, Sword, Camisole est plus proche du sens portugais. Il est bien question, en effet, de stylo, d’épée et d’uniforme, bref… d’Académie.

En 1940, Antonio Bruno, un poète brésilien, séducteur, francophile et délicat, membre de l’Académie des lettres brésiliennes, meurt subitement d’une crise cardiaque quelques semaines après l’annonce de la chute de Paris. Le vacarme de la Seconde Guerre Mondiale atteint les rivages neutres de Rio. Un fauteuil est donc vacant ; les académiciens doivent élire un nouvel « Immortel ». Le lecteur français n’est pas dépaysé. L’Académie des lettres brésiliennes, fondée par Machado de Assis, est un beau témoignage de l’influence des lettres françaises sur le Brésil : son bâtiment est une réplique du Petit Trianon – d’où le titre du roman – et ses statuts sont copiés de ceux de son homologue du Quai Conti, y compris les procédures de cooptation, les visites préalables aux académiciens, les discours de réception et les uniformes.

Sur les conseils d’un des Académiciens, juriste ambitieux et carriériste, qui compte bien se voir récompenser de son initiative à l’avenir, se présente le Colonel Agnaldo Sempaio Pereira, anti-communiste notoire, auteur d’un essai sur la conciliation de l’aryanité et de la « brésilianité », et surtout chef de la police spéciale de l’Estado Novo, le régime autoritaire instauré en 1937 par Getulio Vargas. À l’époque, le régime brésilien, bien que neutre, ne cache pas une certaine sympathie pour les régimes fascistes européens, même si la copie brésilienne du fascisme, l’intégralisme de Plinio Salgado fut écrasé lors de son soulèvement en 1938 (voir, de Sergio Correa da Costa, Le Nazisme en Amérique du Sud, chronique passable sur le sujet). Amado présente son récit comme une « fable » ; point besoin d’y chercher des précisions historiques réalistes, car le Brésil n’a pas été, malgré son régime autoritaire, l’État sud-américain le plus proche de basculer dans l’Axe (ce serait plutôt le cas de ses voisins méridionaux) ; il déclara la guerre assez rapidement au IIIe Reich (en 1942) ; le racisme, consubstantiel au nazisme, n’a d’ailleurs jamais été acclimaté dans ce pays métissé, même par les intégralistes ; la droite autoritaire brésilienne s’est plutôt inspirée des solutions du professeur Salazar, l’économiste et dictateur portugais ; en outre l’Académie ne s’est pas beaucoup illustrée par son courage pendant les années de l’Estado Novo.

Le colonel Pereira, caricature drolatique de censeur borné, a donc écrit quelques livres de stratégie militaire et  de théorie politique, ainsi que, dans sa jeunesse, un médiocre recueil de vers symbolistes qui fait de lui, à ses dires, un poète. Il est surtout un partisan fanatique de l’amitié germano-brésilienne, croit et espère en la victoire allemande contre le Royaume-Uni et professe des thèses proches de celles du sinistre Alfred Rosenberg ; il dirige en sus les services de censure de l’Estado Novo. L’enjeu apparaît clair : l’élection de Pereira enverrait un signal positif aux agents de la fameuse « cinquième colonne » allemande, dénoncée par Roosevelt à la même époque. Vaniteux et arrogant, Pereira rêve de plus en plus ardemment à la célébration de ses mérites par l’Académie ; le désir de reconnaissance littéraire et d’estime intellectuelle existe aussi chez les tyrans et leurs sicaires (après tout, Mao écrivit des poèmes et des aphorismes, Staline se voulait un théoricien essentiel du marxisme, Goebbels publia un roman).

L’Académie, par nature conservatrice, semble pouvoir élire le Colonel Pereira, seul candidat à la succession du poète. Pereira ne veut pas seulement « le fauteuil d’immortel », il désire l’unanimité sur son nom. Deux des académiciens, vieux libéraux républicains, vont néanmoins chercher à lui barrer la route. Hélas ! Qui pourrait vouloir s’opposer au chef de la police spéciale du régime et maître de la censure  ? Peu de monde sinon un autre gradé, si possible d’un rang supérieur, à la fois écrivain et républicain. Cette perle existe, elle rêve même déjà d’entrer pour ses écrits dans une petite Académie de province, c’est le général à la retraite Waldomiro « Maginot » Moreira, que les adversaires du Colonel vont convaincre de se présenter. L’homme est un phraseur ? un écrivain médiocre ? un aigri ? un puriste fanatique de la langue portugaise ? un stratège raté qui se ridiculisa dans une série d’articles ineptes pendant la Campagne de France ? Qu’importe, il est républicain et il peut faire obstacle aux visées du Colonel. S’engage alors une campagne électorale faite de rebondissements et de coups bas qu’Amado narre avec une ironie délicieuse. Le dénouement de la « fable », que je n’évoquerai pas ici, est une merveille de cruauté, et signe la victoire de la littérature et de l’esprit sur la brutalité et l’encasernement. La bataille du Petit Trianon joue une partition légèrement immorale, presque grinçante pour signifier, in fine, l’exigence éthique irréfragable de la résistance intellectuelle.

Le récit est loin de se limiter à la campagne électorale et à la moralité attendue qui en découle. De fréquents retours en arrière permettent aussi et surtout de tracer le beau portrait d’Antonio Bruno, le poète décédé dans les premières pages du roman. Si Bolaño inventa des archétypes d’auteurs « nazis » dans son excellent La littérature nazie en Amérique, c’est toute l’histoire d’une littérature brésilienne de langue portugaise, humaniste et délicate, mêlée de culture française qu’Amado dessine avec Antonio Bruno. La plupart des grands auteurs sud-américains hispanophones et lusophones de l’après-guerre, Cortazar, Fuentes, Vargas Llosa, Paz, Ocampo, Carpentier ou Amado, ont nourri des rapports étroits avec la France, son histoire littéraire et son modernisme (Borges constitue à cet égard une notable exception, par sa plus grande proximité avec la littérature de lange anglaise). Contraints de construire la légitimité de leur littérature contre celle de la métropole linguistique dont elle dépendait, ils ont recherché, à Paris, la reconnaissance que Madrid, Barcelone ou Lisbonne ne leur avaient pas accordée. Ils trouvèrent aussi dans les modes, les sociabilités et les formalismes parisiens (au moins jusqu’aux années 70), la solution de modernité qui manquait à leur langue et à leur univers post colonial et provincial.

Antonio Bruno est l’archétype des précurseurs de ces grands sud-américains, passeur des grands poètes français vers le Brésil, connaisseur de Verlaine, du symbolisme et d’Apollinaire. Jouisseur apolitique, séducteur, poète aimé et célébré, Bruno est l’incarnation d’un certain univers insouciant, désengagé, qui s’efface avec la guerre. La fable quitte périodiquement les rives de l’amusante comédie de mœurs pour celles de l’élégie, menée avec sobriété et retenue. Amado, narrant la vie du défunt, célèbre une culture, il célèbre aussi un monde englouti. Le grand poème de Bruno, son dernier poème, son seul poème politique, Le chant d’amour pour une ville occupée, écrit lors de la chute de Paris, en hommage à celle-ci et diffusé clandestinement dans toute la haute société brésilienne lettrée, signifie le déssillement final du poète, son passage de l’art désengagé à l’art engagé, dans le meilleur sens du terme. Aux modèles de brutes galonnées que sont Pereira et Moreira, qui, bien qu’opposés politiquement constituent les deux faces d’une même pièce (on notera, outre la proximité sémantique des noms, le caractère assez proche, borné et rétrograde des deux badernes), Amado oppose la liberté du poète et de l’esprit. Écrit en 1979, alors que l’Amérique du Sud peinait à se débarrasser des dictatures militaires, La bataille du Petit Trianon, roman léger et amusant, se veut aussi un antidote, par le rire, aux tyrannies de son temps.

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