À qui s’adresse-t-il ?

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M comme Médiocre ; M comme Monnayé ; M comme Mal nécessaire ?

Les journalistes de M, le magazine-prospectus du Monde, s’adressent-ils véritablement à quelqu’un ? Qui ne se le demande pas chaque vendredi (ou chaque samedi) lorsqu’il a l’occasion de toucher au supplément désastreux du grand quotidien vespéral ? Chaque semaine je suis plus consterné par l’indigence, la superficialité et la vulgarité phénoménales de ce torchon. Pour paraphraser Desproges, je fais chaque semaine une expérience profondément sartrienne : je le déballe et j’ai La Nausée ; je l’ouvre et j’ai Les Mains sales ; je chasse bientôt Les mouches qui s’y posent ; moi, face à lui, c’est L’être et le néant ; je ne trouve plus mes Mots ; c’est pire que de discuter avec L’idiot de la famille ; je suis face à un Mur, enfermé dans un Huis Clos, hébété, abasourdi, comme un Séquestré d’Altona dans La République du silence.

Semaine après semaine, j’ai tenté de lui échapper, de le punir, de m’en débarrasser. Je l’ai jeté à travers la pièce, je l’ai déchiré méthodiquement ou frénétiquement, je l’ai jeté sans l’ouvrir, je l’ai jeté après l’avoir ouvert, je l’ai brûlé, scarifié, déchiqueté, je l’ai évidé de ses publicités, je l’ai évidé de ses articles, je l’ai dépaginé pour le froisser en une centaines de petites boules de papier, je l’ai transformé en un immense M de pages publicitaires, et pourtant, chaque semaine, il revient, inlassablement, encombrer ma boîte, encombrer ma table, encombrer ma vie. Je ne peux croire qu’il s’agisse là du même monument que je contemplais, intimidé, à 16 ans, lorsque je venais, à la bibliothèque du lycée, jeter un œil hors de ma réalité triste et bornée, feuilletant Le Monde pour oublier ma province, ma banlieue, mon statut. C’était, en ces temps antérieurs à l’Internet, ma seule fenêtre sur l’univers, un pays exotique et admirable, une promesse, un ailleurs. Je pensais que jamais je ne pourrais surplomber et mépriser le quotidien janséniste et austère, quoique déjà dévoyé par des équipes moins honnêtes, moins morales que les précédentes (ce que je n’ai su que plus tard). J’espérais m’élever pour le rejoindre ; il est tombé bien plus vite que je ne suis monté ; nous nous sommes croisés ; je le regarde continuer à chuter.

Feuilletons le dernier numéro de M, qui, pour une fois, ne met en couverture ni la mode masculine (un numéro spécial par bimestre), ni la mode féminine (un numéro spécial par mois), ni un acteur de cinéma, ni un chanteur populaire : un article, critique, sur Vincent Bolloré (le seul grand patron, peut-être, à ne pas financer des espaces publicitaires dans ce supplément? Lagardère et son hétaïre eurent le droit – injustifiable – à un portrait extatique il y a deux ans), un article sur un jeune joueur de poker devenu millionnaire, un article sur des retraités (CSP+++) qui divorcent (pour enfin vivre seuls dans leur appartement du VIIe arrondissement…), un article sur une mannequin, superficielle et laide comme elles se sont toutes, qui se met en scène 24h/24h sur l’Internet, un article sur les trentenaires qui osent spéculer sur… pardon, collectionner des œuvres d’art contemporain (je voudrais bien oser moi aussi la collection d’art), etc. Avant cela, quarante tristes pages photographico-publicitaires de promotion de Chanel, Dior, Guerlain, BMW ou Givenchy ; après cela, quarante tristes pages de pseudo-conseils de consommation, avec exposition de produits coûteux… sans leurs prix.

N’en jetez plus ! Il se dégage une ambiance de « consommation » obligatoire, une sorte d’encouragement déprimant à dépenser son temps et son argent, pendant le week-end. Just buy it. Ce que vous achetez est ce que vous êtes. Je ne connais rien de plus sinistre ni de plus vieillot. A chaque page, on retrouve la même superficialité fière d’elle-même, le même goût du faux, du clinquant, de l’argent, cette fastidieuse manie du « style », ironique venant d’un organe qui prouve chaque semaine à quel point il peut en manquer.

« Vous n’êtes pas obligé de rester abonné. »

Certes, j’entends bien… mais en attendant de définitivement couper les ponts avec le « quotidien d’excellence » ou « de pénitence » comme le qualifiait le virevoltant Philippe Muray, j’observe chaque semaine le devenir de ce qui fut, jadis, le miroir des aspirations de l’élite. Nous savons désormais, sans fard, à quoi pensent ceux qui nous dirigent : la bassesse et la corruption contemporaines n’ont hélas pas de Juvénal pour les fustiger comme elles le mériteraient.

Bien évidemment, déverser ces ordures chaque semaine ne réjouit pas tous les employés du journal – il en reste des intègres, avec, en tête, les impératifs moraux de Beuve-Méry. Hervé Kempf semble l’avoir montré assez récemment en démissionnant avec fracas. Malheureusement, rien ne sera favorable à ces héritiers dépossédés. La tendance, pour la presse, est à la réduction d’effectifs, à la compression façon César. L’indépendance est devenue une subor(di)nation ; le grand journal est une danseuse de vieux millionnaire (Bergé, Dassault,…) ; tout est permis à qui veut survivre.

M est, pour l’ex-grand quotidien de référence, le Mal nécessaire, la dernière ligne de défense, la dernière concession pour tenir quelques années de plus.

M tient en vie Le Monde, grâce à toutes les publicités qu’il parvient à se faire payer ; il ne faut pas être naïf, sans ce supplément, le quotidien anciennement indépendant s’asphyxierait. On l’imagine, cette subordination a un coût : il n’est plus question désormais de s’attaquer aux grandes firmes qui le financent, aux quelques oligarques nationaux du luxe et de la mode. M donne en outre un intéressant point de vue sur les élites actuelles, ces élites qui n’en sont plus. Chaque semaine, les journalistes se livrent à une compétition effrénée pour « écrire » l’article le plus bas, le plus matérialiste, le plus avili, le plus frivole possible. Et, s’ils s’inquiètent parfois de la qualité de ce qu’ils publient, un simple regard vers Le Figaro et Libération saura les rassurer : même en descendant très bas, ils ne peuvent égaler les glorieuses pages, emmougeottisées, du Figaro consacrées aux phares de la pensée contemporaine que sont Cyrille Hanouna, Justin Timberlake et Yann Moix (abonnez-vous à la newsletter « culture » du Figaro, c’est édifiant de stupidité).

Dans un monde pourri par le divertissement, où l’austérité n’existe plus que dans les budgets des États, je rêve d’impossibles ascèses, de sublimes dépouillements, de stoïques gravités ; je veux de la culture high-brow, je veux de la profondeur, de la subtilité, de la beauté, je veux cet univers pénétrant, pétillant et spirituel que j’ai cru entrevoir, au loin, là-bas, brillant dans la grisaille de mes 16 ans (je devais être myope). Je me sens trahi : j’ai fait un long voyage, j’ai beaucoup appris, je suis là, près d’eux, mais la citadelle est vide, le vent souffle dans les ruines de la ville et des saltimbanques ratés croient s’amuser sous une tente sinistre. 

Chaque M m’emporte plus loin du pays promis.

M comme Maudit.

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3 réflexions sur “À qui s’adresse-t-il ?

  1. Excellent. Bon retour ! Je partage votre avis sur ce supplément dont le premier numéro m’avait indigné – comme, quelques années avant, le supplément « Argent » du même journal.
    Mais je sépare, dans votre billet, le jugement sur le journal et le désenchantement dû au fait que comme vous l’écrivez, vous êtes passé de l’autre côté du décor.

  2. Perdre la gauche fait mal, gardez-vous que la droite ne s’hypertrophie !
    La faillite intellectuelle de la pensée politique progressiste de gauche (il en existe aussi une de droite, mais discrète) et sans doute irrémédiable ; la vengeance de Tours 1921 ? ou Alger 1961 ? Camus manque, à la vie mais au(x) cœur(s) aussi ; après tout Renaud n’est pas si loin d’Albert … dis, sommes-nous loin de Montmartre ? aurait dit le manchot superbe, qui rue de Solférino sait de quoi nous parlons alors qu’ils parlent si mal notre langue, prêt à la sacrifier sur l’autel d’un anglais mondial servant leurs petits intérêts de néo-aristocrates sans noblesse d’une province sud-européenne !
    Vous évoquiez Beuve-Mary, n’oublions jamais son « si Monsieur Hitler nous fait l’Europe, et bien tant mieux ! », Le Monde est revenu à sa source provinciale, anti-jacobine, anti-colbertiste, pro-allemande, Vichyste en somme.

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