Fiction et écriture de soi : Le Roman d’un lecteur, de Jean-Benoît Puech

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Le Roman d’un lecteur, Jean-Benoît Puech, P.O.L., 2013

« Il y a, dans la réception du roman, un effet “inspiration autobiogra­phique”, la fiction le sait et elle peut s’en servir pour construire, en filigrane de ses fantaisies, dans un flou faussement pudique, une vie au second degré qui aurait été celle de l’auteur. Cette vie est bien entendu le comble de la fabulation. » Jean-Benoit Puech, 2012, entretien avec Michael Sheringham.

Depuis trente ans désormais, J.-B. Puech, écrivain subtil, développe, par des publications régulières, l’exégèse de l’œuvre de l’écrivain Benjamin Jordane (1947-1994) : extraits du Journal, résumés de romans, analyse critique, etc. Son activité d’éditeur scientifique l’a conduit à mener un dialogue fécond avec le critique Yves Savigny (voir Une biographie autorisée, chez P.O.L.) et, à l’occasion, à préciser ou enrichir la compréhension de l’œuvre jordanienne, secrète, dissimulée et pourtant cruciale pour ses admirateurs. Du travail immense de J.-B.Puech, rien ne déborde au fond de l’activité commune d’un chercheur et d’un professeur de littérature spécialisé dans une œuvre singulière, si ce n’est un détail, « pessoesque » en diable : Benjamin Jordane, pas plus qu’Yves Savigny, n’existent ou n’ont existé. Que Pessoa me pardonne d’employer à propos de l’œuvre de Puech ce beau substantif d’hétéronyme, car c’est bien de cela qu’il s’agit : trois auteurs, quatre même si l’on tient compte du maître de Jordane, Pierre-Alain Delancourt, articulent un projet littéraire comme Bernardo Soares, Ricardo Reis et Alvaro de Campos, parmi bien d’autres, nourrissent celui du poète secret et génial de Lisbonne.

Aux frontières de l’identité de l’auteur, Jordane, Savigny et Delancourt constituent des facettes, des développements potentiels de la personnalité de leur créateur, de ce qu’il admire, vise ou aurait pu viser. Leur mise en relation est une fictionnalisation de l’expérience du lecteur critique, permettant, par les libertés que permettent les jeux de l’art, d’affiner, d’aiguiser les aspects les plus fondamentaux du dialogue entre des œuvres et des écrivains.

M. Puech donne probablement à ses créations, à l’occasion tel ou tel trait, telle ou telle expérience, telle ou telle idée, tous piochés dans l’immense répertoire de son existence passée – car nulle fiction, même expressément dédiée à l’imaginaire, semblant ne relever que du pur exercice de la fabulation ne peut s’abstraire de l’expérience et de la sensibilité de son auteur. Le Roman d’un lecteur, sans relever du « Cycle de Jordane », constitue un enrichissement notable du projet de M. Puech. Le livre se compose de neuf résumés de livre et d’une reprise autobiographique : huit des ouvrages étroitement résumés, recensés d’un regard critique aiguisé, ont été écrits par des auteurs fictifs, français ou étrangers. Chaque roman relève d’un genre propre, thriller psychologique, roman d’aventures, science-fiction américaine (hommage à Bolaño et à son petit chef-d’œuvre, La littérature nazie en Amérique ?), bildungsroman, roman historique, nouvelle (superbe, de Henry James), etc. Ce sont moins les auteurs qui intéressent M. Puech que leurs œuvres : Gérard Musson, Bernard Lavarenne, Pierre Davoine, ou Eric Swedeberg ne semblent pas devoir devenir de nouveaux Benjamin Jordane dans la galaxie de l’écrivain. Il se livre surtout, avec délices, au résumé et à l’analyse de récits n’ayant jamais existé. La plupart d’entre eux, sinon tous, constituent des trames romanesques très prometteuses et le lecteur se surprend à vérifier sur Internet si, réellement, ces œuvres si diverses, aux caractéristiques si détaillées, ne sont que pure fiction. Chaque texte, développé en roman, aurait pu être, pour M. Puech, l’occasion de se livrer à cet exercice impossible pour lui, l’écriture directe, sans médiation, sans deuxième ou troisième degré critique, de fiction.

Un exemple sera plus explicite. Dans La Veille de Thierry Pradelier, un ingénieur américain d’origine allemande, Samuel Friedewald (en français « Forêt de la paix ») raconte, dans son Journal intime, qu’il est espionné par des inconnus, de plus en plus insistants à mesure que l’intrigue progresse. L’action se déroule dans les années 60. Le lecteur ne parvient pas à déterminer, dans les faux-semblants d’une narration à la première personne si Friedwald est paranoïaque ou s’il est effectivement poursuivi par quelqu’un… Est-il un ancien nazi ? Est-il traqué par le Mossad ? Par des émigrés allemands ? Le récit joue de l’ambiguïté pour soutenir l’attention du lecteur. La trame ainsi résumée, sans sa chute, que M. Puech analyse mais que je ne livrerai pas ici, aurait probablement pu faire l’objet d’un excellent livre. Seulement, comme il l’admet par ailleurs, J.-B. Puech n’est pas capable de se livrer à ces récits en première intention, il lui est nécessaire de les examiner par le biais d’un médiateur, le résumé d’un livre, sa lecture critique, qui lui donnent suffisamment de distance par rapport à son propre travail. L’aveu d’impuissance romanesque n’est pourtant pas un aveu d’impuissance littéraire.

Autre exemple de la richesse de cette démarche, la nouvelle de Henry James présentée est plus jamesienne que la plus jamesienne des nouvelles de l’auteur : on se prend à rêver, comme Pierre Bayard lorsqu’il chercha à améliorer des œuvres « ratées », ce que donnerait cette méthode de lecture critique et fabulatrice sur des corpus constitués. M.Puech se surprend en lecteur de James ; dévoile-t-il là une de ses sources d’influence ? Joue-t-il simplement, comme tant d’autres depuis quelques années, avec le vieux maître comme un merveilleux sujet de fiction ? Pastiche-t-il les célèbres (et brillantes) « nouvelles sur la littérature » (Le Motif dans le tapis, Le legs Coxon, La Prochaine fois, etc.) dont l’influence est encore pérenne sur la réflexion littéraire aujourd’hui ? La question reste ouverte.

Résumé après résumé, texte après texte, le lecteur surprend, à la surface de récits n’ayant aucun rapport formel entre eux, l’émergence de fils narratifs, de situations, de détails communs. Les neuf fictions, loin de n’être qu’un collage gratuit de fantaisies éparses, décidé de manière plus ou moins opportune en vue une publication, se répondent entre eux. Sous le vernis de la diversité des situations, le lecteur perçoit des convergences : des thématiques reviennent, et, peu à peu, sous des ornementations divergentes se fait jour un système commun. Le dernier récit, adieu autobiographique au roman réaliste, texte qui, autonome, eut paru bien inutile, éclaire les impressions du lecteur.

Les grands thèmes des récits, exil, affection et brouille fraternelle, mort des parents, comme les détails les plus insignifiants, modélisme aéronautique, russes blancs, loups, décors naturels, sont tous issus de l’expérience personnelle de l’auteur. Toutes ces ressemblances entre les résumés, ces retours, ces similitudes thématiques, ces détails étranges, minuscules ou grotesques se font donc écho dans un dernier texte qui reprend et renoue, d’une main légère, amusée, presque résignée les fils tissés dans les neuf résumés. M.Puech se défend, dans son dernier « chapitre », d’être en mesure d’écrire le « grand roman réaliste » auquel il rêva si longtemps, roman qui eut repris et agencé la somme essentielle de ses expériences, l’articulant avec des détails vécus, l’ornant des épiphénomènes les plus accessoires de sa propre existence. Pourtant, qu’a-t-il fait d’autre au long de ces neuf résumés critiques ? Au massif du roman réaliste, il a préféré une série de petits textes, purs objets de fabulation, qui, agencés, constituent en réalité un unique Roman, très original.

Si l’autofiction peut être une source enrichissante de réflexions sur l’écriture romanesque, la littérature ou, plus modestement, l’écriture de soi, c’est par des démarches aussi astucieuses, ce me semble, qu’elle sera la plus féconde. L’exposition brute et vulgaire des faits est très commune depuis vingt ans en littérature française. Même lorsqu’elle se veut fabulatrice ou fantasmatique, ou encore délibérément irréaliste, je lui préfère nettement la construction distanciée, cultivée, profondément littéraire, de M.Puech. Son texte est une chambre d’échos qui dévoile les structures et mécanismes de l’écriture littéraire fictive, saisit l’écrivain sur le vif, en sa position de créateur. Toutes les fabulations s’entrecroisent ici ; Jean-Benoît Puech sort du massif de son œuvre comme il s’écarte un peu de l’enchevêtrement de ses encombrants masques hétéronymiques ; il présente en liberté le rapport qu’entretiennent entre elles et dans son œuvre sa vie vécue, ses vies rêvées et ses vies possibles. Chaque texte présente un roman de soi potentiel, liant fiction et vérité dans un entrelacs d’expériences et d’inventions. Au lecteur de débrouiller l’ouvrage et de, lui aussi, subtilement, juger de la pertinence de cet emboîtement fictionnel ouvert.

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3 réflexions sur “Fiction et écriture de soi : Le Roman d’un lecteur, de Jean-Benoît Puech

  1. Je suis très impressionné par votre liste de lectures : en dix mois, je crois bien que je ne serais pas parvenu au tiers de ce que vous avez lu ! Rien que pour « Les Deux Étendards », lu il y a quelques années, je crois bien qu’il m’a fallu un bon mois pour en venir à bout ; et je ne parle pas des « Confessions » ou de la « Divine Comédie » qui sont des montagnes dont l’ascension ne se fait pas en quelques heures, même si l’on est très bien entraîné… Bravo pour votre blog, que je découvre avec plaisir !

    • Merci Emmanuel pour vos encouragements.
      J’ai beaucoup lu depuis deux ans, plus que jamais. Je n’en tire pas de fierté ; j’y consacre une large partie de mon temps ; la liste de mes lectures n’était là que pour m’encourager à reprendre ce blog, elle disparaîtra à la fin de l’année.
      Les Deux Étendards sont un immense pavé, effectivement, un monstre que nous sommes finalement plus nombreux à avoir lu que je ne pensais (vous n’êtes pas le premier lecteur de ce roman que je croise). Le « chef-d’œuvre » secret de la littérature française l’est-il tant que ça ? La personnalité sulfureuse de son auteur ne doit pas être étrangère à cette survie de l’œuvre, en creux de toutes les tendances littéraires contemporaines.
      Quant à la Divine Comédie, l’avoir lue une fois ne peut suffire, mais il faut l’avoir fait, une fois, de bout en bout pour y revenir moins de manière moins systématique plus tard.
      Et le pavé qui m’a donné le plus de mal cette année est Wallenstein d’Alfred Döblin. J’en ferai peut-être une note.

  2. Moi j’aime bien tes « une année de lecture », j’y retrouve une partie de mes envies de curieux que je lirais peut-être un jour. De toute façon c’est bien simple, je pense que la majorité de mes lectures récentes, ces dernières années, sont dues à une recension de ta part. Donc n’efface pas tes listes, STP, ça me donne des repères, et une base pour te demander ton avis. 😛

    Amitiés,

    Cat

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