Le monde se revendique primate : Le singe vient réclamer son crâne, de Youri Dombrovski

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Le singe vient réclamer son crâne, Youri Dombrovski, 1958

Alors qu’il purge une peine d’isolement au Kazakhstan, l’écrivain soviétique Youri Dombrovski, écrit un étrange roman, au titre non moins étrange, Le singe vient réclamer son crâne. Situé dans une projection idéalisée de la France, où l’écrivain ne mettra jamais les pieds, il décrit le progressif délitement de la civilisation face à la barbarie. Le jeune journaliste Hans Maisonnier rencontre, par hasard, quelques années après la seconde guerre mondiale, Gardner, l’agent nazi qui a causé la perte de son père. Libéré pour raisons de santé, Gardner s’apprête à reprendre des fonctions pour le compte de son gouvernement. Maisonnier dénonce dans son journal cet élargissement anticipé et cause, involontairement, la mort du gestapiste, assassiné quelques jours après la publication de l’article accusateur. Même s’il débute comme un roman policier, le livre de Dombrovski n’est pas une enquête criminelle. La mort de Gardner pousse  en effet le jeune Maisonnier à revenir sur les évènements qui ont touché sa famille quinze ans plus tôt. Le cœur du roman est là, aux premiers mois de l’occupation nazie, alors que les services spéciaux allemands tentent d’obtenir le ralliement à leur cause du paléoanthropologue Léon Maisonnier. Internationalement reconnu, docteur honoris causa des plus prestigieuses universités, le scientifique s’oppose aux assertions paléontologiques fallacieuses des nazis. Son équipe, composée de brillants chercheurs, le suit d’abord dans ce combat intellectuel.

Pour gagner Maisonnier à leur cause, les nazis utilisent les moyens les plus brutaux : ils effraient, torturent, assassinent. Le roman prend la forme d’un huis-clos terrifiant. Face au retour de la barbarie, que valent les diplômes, les recherches, le savoir ? Comme le dira le seul survivant de l’équipe, que sa lâcheté aura sauvé, « le singe vient réclamer son crâne » et face à cette agression, aucun recours n’est possible. Le monde que croient connaître les chercheurs s’est dissipé. Les termes de l’équation ont changé. Dans un univers où l’intellect, les arguments, la connaissance représentaient la plus haute valeur d’échange, ils pouvaient lutter – et l’emporter – avec leurs propres armes. L’arrivée de Gardner change la donne. Maisonnier, Hanka et Lanet, car c’est sur eux que se concentre le récit, vont devoir se battre pour leur survie – physique et morale – dans un univers dont ils ne maîtrisent aucune règle. Pour les envoyés du régime d’occupation, un seul objectif, que le professeur Maisonnier renie l’ensemble de ses travaux précédents, non conformes à l’idéal racial nazi. Ils ont deux atouts, la détermination glaciale de Gardner et les liens de famille du professeur Maisonnier avec un de leurs agents, Kurtzer. Le lecteur assiste au ballet des deux hommes qui réduisent peu à peu l’institut de paléoanthropologie à une coquille vide. C’est de la défaite de la culture, de l’effondrement de la pensée que traite Dombrovski. Le voile de conventions civilisées se dissipe et émerge la vraie nature de ces hommes de chair et de sang.

Si les bourreaux se ressemblent, singes brutaux et cruels auxquels Dombrovski, délibérément ou non, affecte un attribut physique de couleur jaune, les victimes, elles, sont restituées dans toute leur complexité. Hanka, atteint de crises d’hystérie, perd le contact avec lui-même lors de son emprisonnement. Il ne s’agit pas, assis dans un fauteuil, de proclamer son courage, sa détermination, son éthique comme on disserterait de l’amitié entre Goethe et Schiller. Hanka est confronté, sans préparation, à ses propres défauts, enfouis en temps de paix sous des pelletées de conventions sociales. Lanet, lucide, trop lucide, abdique  immédiatement tout espoir et préfère sacrifier son honneur au bénéfice de sa survie. « Un millier d’Achilles morts ne valent pas un déserteur vivant » explique-t-il au professeur Maisonnier. Face aux monstres qui infestent son époque, il se terre, incapable, physiquement et moralement, de les affronter. Il trahit, et pourtant Dombrovski ne le juge pas. Quand on a affronté les interrogatoires du NKVD, la vie sous Staline et les internements, on est moins prompt au manichéisme. Enfin Maisonnier, cible de toutes les attentions allemandes, préfèrera s’empoisonner, ses travaux achevés et mis en sécurité, plutôt que de céder aux barbares.  Le singe vient réclamer son crâne et le monde ne se ressemble plus : Dombrovski montre le dérèglement général, qu’il accentue par une écriture parfois elliptique, brouillonne. Les silences, les non-dits, l’espace vidé de ses mots en révèle plus que tous les discours. L’étrange jardinier des Maisonnier, Kurt, fugitif tzigane et ancien cobaye d’expériences nazies, semble maîtriser des fils dont aucun des protagonistes ne devine l’existence. Et seule la sagacité du lecteur éclairera la vraie nature du personnage.

Les règles du jeu ont changé, les mots, eux-mêmes, se vident de leur sens. Les dialogues perdent peu à peu leur précision, le monde des doctes bavards doit se conformer à un nouvel univers et en dire le moins possible. Au fur et à mesure du livre, les nazis conquièrent le monopole de la parole. Les singes aux araignées noires – c’est ainsi que Dombrovski parle des croix gammées – discourent, dissèquent, assomment. Ils sont les maîtres. Les autres personnages leur répondent par des demi-silences, des paroles voilées, des allusions. Le rapport de force s’est inversé. Les brutes sont bavardes. Et ne se feront silencieuses qu’après leur défaite. Le jeune Maisonnier, ce n’est pas un hasard, achèvera la vie de Gardner par un article de presse fracassant. Comme si, après avoir contraint le monde à se taire, les singes devaient subir le réveil de la parole. Le singe vient réclamer son crâne n’est pas un roman historique. Si le pays décrit par Dombrovski s’apparente à la France, les conditions d’occupation, elles, ressemblent beaucoup à ce qu’elles furent sur le front de l’est. Peu importe. Car l’essentiel n’était pas là. La hache du bourreau est dégainée, la civilisation vacille, aucune fondation ne tient plus. Le monde se revendique primate. Et chacun de répondre comme il le peut à ce défi qui le dépasse.

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