Mal écrire est un art aussi

Un mauvais roman, c'est une histoire dans laquelle le soleil couchant éclaire les amants à travers les stores...

Depuis près de trente ans, l’université de San Jose organise un concours littéraire, ouvert à tous, d’un genre un peu particulier. Il ne récompense ni livres, ni écrivains. Ses lauréats sont ceux qui auront composé la pire première phrase de roman possible. Intitulé Bulwer-Lytton Fiction Contest, en hommage à l’auteur des Derniers jours de Pompei, peu avare en formules creuses, grandiloquentes et clichesques, il est attribué chaque année à des amateurs qui ont ciselé leur phrase pour l’occasion. Les lauréats se distinguent par des phrases longues, gavées d’adjectifs, d’adverbes et de lieux communs. L’un des morceaux de bravoure de Bulwer-Lytton est placé en exergue du site internet du prix, pour rappeler à l’impétrant le chemin qui lui reste à parcourir avant d’égaler cet illustre précurseur : « It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents–except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness. » Le texte commence par un summum de banalité, la référence météorologique, avant d’enfiler les clichés « comme des perles » – pour utiliser moi aussi un lieu commun : la pluie tombe à torrents, le vent, violent, souffle bruyamment, il agite même furieusement les minces flammes des lampes qui luttent – quelle emphase inutile ! – contre les ténèbres… Et je passe sur la maladroite parenthèse pour annoncer que l’action se déroule à Londres. Bref, c’est – presque – du niveau de la phrase désormais célèbre de Marc Lévy, « Green Street est une jolie rue bordée d’arbres et de maisons« .

Le concours de l’université de San Jose pourrait probablement être plus grinçant s’il récompensait des livres publiés, des auteurs consacrés. En France, Pierre Jourde s’amuse souvent à extraire les phrases mal construites, peu inspirées d’écrivains reconnus. Son dernier article de blog épinglait ainsi Philippe Djian, auto-proclamé « grand styliste », capable de mêler imparfait du subjonctif et langage relâché dans un indigeste galimatias. Si les lauréats ont ici parodié une littérature existante, leurs phrases ont été construites en vue du concours, et leur objet est ludique avant d’être littéraire. Les règles sont strictes, les candidats ne doivent pas avoir publié leur production avant de la soumettre. Pas de perles ici, ni de mises en accusation, le concours Bulwer-Lytton est un jeu. Voici les productions de quelques lauréats:

1984 – Steven Garman

The lovely woman-child Kaa was mercilessly chained to the cruel post of the warrior-chief Beast, with his barbarous tribe now stacking wood at her nubile feet, when the strong, clear voice of the poetic and heroic Handsomas roared, « Flick your Bic, crisp that chick, and you’ll feel my steel through your last meal. »

A la manière d’un – très mauvais – roman de gare, Garman ouvre le récit à un instant dramatique. « L’adorable femme-enfant », enchaînée « sans pitié » par un « cruel guerrier », visiblement anthropophage, attend sa dernière heure, ses « pieds nubiles » reposant sur le tas de bois destiné à la consumer. Par bonheur, le héros survient et « rugit » : « allume ton briquet, croque cette poulette et tu sentiras mon acier passer à travers ton dernier repas ». La traduction perd d’ailleurs les sonorités de cette sentence. Je ne crois pas qu’il soit possible de faire plus mauvais dans ce genre-là!

1986 – Patricia Presutti

The bone-chilling scream split the warm summer night in two, the first half being before the scream when it was fairly balmy and calm and pleasant for those who hadn’t heard the scream at all, but not calm or balmy or even very nice for those who did hear the scream, discounting the little period of time during the actual scream itself when your ears might have been hearing it but your brain wasn’t reacting yet to let you know.

Si vous ne frissonnez pas – de rire – avec celle-ci, je ne peux rien pour vous. Le cri « glace le sang » et coupe la « chaude nuit d’été » en deux. Presutti accumule les adjectifs, se répète (« tranquille et calme »), pour bien marquer le contraste entre la douceur de la nuit et l’atrocité d’un cri que les personnages ressentent physiquement avant de le comprendre – comme c’est original.

1988 – Rachel Sheeley

Like an expensive sports car, fine-tuned and well-built, Portia was sleek, shapely, and gorgeous, her red jumpsuit molding her body, which was as warm as the seatcovers in July, her hair as dark as new tires, her eyes flashing like bright hubcaps, and her lips as dewy as the beads of fresh rain on the hood; she was a woman driven–fueled by a single accelerant–and she needed a man, a man who wouldn’t shift from his views, a man to steer her along the right road, a man like Alf Romeo.

Ah! la métaphore. Un art compliqué. Que Rachel Sheeley mène à un sommet absolu grâce à cette comparaison. Portia est comme une voiture de course, sa combinaison moule un corps « chaud comme les sièges d’une voiture en juillet », ses cheveux sont noirs « comme des pneus neufs », ses yeux brillent « comme des enjoliveurs », ses lèvres sont fraîches « comme la rosée sur le capot ». Ce qu’elle cherche, de toute évidence, c’est un « mâle », « un mâle qui la conduirait sur la bonne route », « un mâle comme Alf Romeo ». Un roman à l’eau de rose qui commence comme ça, je suis certain que toutes les femmes en rêvent…

1994 – Larry Brill

As the fading light of a dying day filtered through the window blinds, Roger stood over his victim with a smoking .45, surprised at the serenity that filled him after pumping six slugs into the bloodless tyrant that mocked him day after day, and then he shuffled out of the office with one last look back at the shattered computer terminal lying there like a silicon armadillo left to rot on the information superhighway.

Quant on ne sait pas comment décrire une scène, le meilleur moyen de se tromper, c’est de parler du temps ou de la lumière, qui n’ont en l’occurrence, pour Larry Brill, rien à voir avec le reste de l’action de ce début de roman noir. Le pistolet « fume », Roger vient de tuer son patron qui l’humiliait « jour après jour », il est « serein », s’en va et ne jette qu’un dernier regard sur la scène, à destination du terminal informatique cassé, qui ressemble, tenez-vous bien, « à un tatou en silicone laissé là pour pourrir sur les autoroutes de l’information ». Deux phrases plus loin, si Larry Brill avait continué, je suppose que Roger aurait allumé une cigarette, bu une rasade de whisky et pris sa Ford pour emprunter l’autoroute de Pasadena face au coucher du soleil…

1999 – David Chuter

Through the gathering gloom of a late-October afternoon, along the greasy, cracked paving-stones slick from the sputum of the sky, Stanley Ruddlethorp wearily trudged up the hill from the cemetery where his wife, sister, brother, and three children were all buried, and forced open the door of his decaying house, blissfully unaware of the catastrophe that was soon to devastate his life.

Le début d’un roman, c’est l’occasion de marquer une tendance, un genre, un ton. Avec David Chuter, le lecteur sait où il est : un après-midi morose de fin octobre, près d’un cimetière, sur une route aux « pavés fêlés et glissants », sous « les crachats du ciel ». Et le héros? Stanley rentre chez lui, « en traînant les pieds péniblement » – on le comprend, vu le décor, et on le comprend d’autant mieux en apprenant que « sa femme, sa soeur, son frère et ses trois enfants » (rien que ça) y sont enterrés. « Heureusement », il ne sait pas encore qu’une « catastrophe » va bientôt dévaster sa vie… Au point où il en est, y a-t-il vraiment de quoi dévaster ce qui lui reste de vie ?

2007 – Jim Gleeson

Gerald began–but was interrupted by a piercing whistle which cost him ten percent of his hearing permanently, as it did everyone else in a ten-mile radius of the eruption, not that it mattered much because for them « permanently » meant the next ten minutes or so until buried by searing lava or suffocated by choking ash–to pee.

Je sais, j’abuse souvent des tirets – qui permettent d’insérer un élément qui ne justifierait pas la rédaction d’une phrase entière et complète une sentence qui pâtirait peut-être de l’absence de cette information, mais qui, en contrepartie, l’étire au-delà des normes généralement tenues pour acceptables et contraint le lecteur, comme l’auteur, a un effort certain pour revenir au sujet central d’une phrase qui a tant dévié qu’elle aurait bien mérité d’être rédigée autrement – j’abuse, donc, des tirets, comme Jim Gleeson, qui insère une merveilleuse digression sur la durée des effets « d’un sifflement dans l’oreille » lié au déclenchement une éruption volcanique qui pourrait tuer le héros, entre « commencer » et « à uriner ». Je crois qu’il serait difficile de composer cette phrase de manière plus parfaitement nulle que Jim Gleeson, qui a lui aussi bien mérité son prix.

Ce petit échantillon vous incitera, j’espère, à aller jeter un œil sur le palmarès du prix. Certains valent le détour.

« It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents–except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness. »

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7 réflexions sur “Mal écrire est un art aussi

  1. Et celui qui l’accueillit ou qui parut comme fortuitement
    sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une
    intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu
    de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet
    homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat
    blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au
    seuil de sa maison démesurée n’avait plus rien, se dit aussitôt
    Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse
    auparavant si mystérieusement constante qu’elle semblait
    impérissable.

  2. Oui,

    En même temps, je me souviens de l’incipit de l’Homme sans qualité de Musil, phrase d’une page entière sur des considérations météorologiques, et pourtant assez génial.

    Il n’y a finalement que des clichés. Le savoir et en jouer est peut-être une forme d’émancipation littéraire, non ?

  3. @ Fabrice S. : il ne vous reste plus qu’à le traduire en anglais pour candidater. J’aime beaucoup la métaphore de l’ampoule au néon!

    @Mikael : peut-être, mais l’accumulation de clichés n’est jamais bon signe! (je n’ai toujours pas trouvé le courage de me lancer dans Musil alors je ne peux pas juger, mais j’irai fureter). Il est néanmoins plus aisé de les traquer chez les autres que chez soi. D’ailleurs je ne crois pas qu’on puisse les éradiquer.

  4. @Brumes : Je crois, si mes souvenirs sont exactes, que Fabrice cite Marie N’Diaye. Les droits de traduction appartiennent donc à Gallimard :)…mais vous pouvez candidater, rue Sébastien Bottin…le courrier suivra…

  5. Ah ah ah! Je n’avais pas reconnu!
    Et bien vous voyez, le lyrisme de Marie N’Diaye me laisse froid. C’est ça de ne pas lire la production courante des rentrées littéraires (et quand j’en achète, je les lis cinq après…).

  6. La phrase de Marc Lévy peut faire un excellent début… pour un roman dans l’esprit de Revolutionary road, par exemple. Il suffit juste à l’auteur de changer toutes les phrases qui suivent…

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