Prudence ! : Histoire du climat, de Pascal Acot

Histoire du climat, Pascal Acot, 2009

Certains maux sont les emblèmes noirs de leur époque : l’inflation dans les années 70, le chômage et le SIDA lors des deux décennies suivantes. Nous vivons à l’époque du réchauffement climatique, totem des angoisses de l’occident. Les sociétés industrielles et consuméristes s’inquiètent des conséquences que pourrait avoir leur choix de société sur l’avenir de la civilisation. Le confort matériel se paie d’une crainte sourde, que l’aisance ne soit qu’un illusoire prélude à la chute. L’abondance engendre un double sentiment de culpabilité : vis-à-vis de nos contemporains et vis-à-vis des générations futures. Les sociétés moins développées inspirent ainsi à l’occident une commisération, quelque peu affectée malgré un fond de sincérité. Il est de bon ton de les plaindre, et, confusément, d’espérer qu’elles ne sortiront jamais de leur condition. Car, au regard de la surconsommation générale que suppose l’adoption du modèle occidental, leur élévation signifierait notre abaissement : les classes moyennes des démocraties européennes sentent que le nivellement des conditions de vie planétaires exigerait de leur part des sacrifices inacceptables. Si notre richesse naît de leur pauvreté, leur enrichissement entraînera notre appauvrissement. D’où une première inquiétude quant à l’avenir de nos sociétés, renforcée par la perspective, à plus ou moins brève échéance, d’un épuisement progressif des ressources, notamment énergétiques, de la planète, d’un renchérissement de leur valeur et, in fine, d’une crise de civilisation généralisée. « Quelle planète laisserons-nous aux générations futures ? » Combien de fois peut-on entendre cette question de nos jours ? Cette peur globale, dont je ne cherche pas ici à débattre de la pertinence, a pris, pour s’exprimer, une voie spectaculaire, celle du réchauffement climatique. Au lieu de se concentrer sur la déforestation, la pollution, la surpopulation, le déclin de la biodiversité, sujets délimités, spécifiques, l’inquiétude populaire s’est emparée du thème le plus global qui soit, donc le plus complexe, le climat. Le sujet se prête aux simplifications abusives, parasitées en outre par des considérations subjectives, chacun croyant, en son for intérieur,  être apte à tracer une limite entre la normalité et l’anormalité. La matière est incertaine, compliquée, et, investie de nos angoisses de consommateurs occidentaux aisés, elle devient illisible. Parce qu’il influence les conditions de vie quotidiennes, le climat paraît être la clé de voûte des problèmes sociaux, environnementaux, économiques de notre époque.

C’est dans ce contexte particulier qu’il faut comprendre le vaste travail de vulgarisation scientifique de Pascal Acot. Son Histoire du climat se veut accessible, parce qu’elle cherche, avant tout, à remettre en cause les vagues postulats de l’air du temps. Acot ne prend pas partie, ou à peine, dans le débat central du réchauffement – l’homme est-il responsable de l’élévation des températures ? – et rend sa complexité au sujet climatique. Acot lutte contre les idées reçues qui empoisonnent le débat. Son livre s’organise en trois temps : panorama du rôle du climat sur terre depuis la formation de la planète ;  depuis l’apparition de l’homme ; problèmes contemporains. Le didactisme de l’ensemble paraîtra un peu exagéré aux lecteurs connaisseurs, mais il paraissait impossible de passer outre dans un travail destiné au plus large public. Le climat de la terre a beaucoup varié au long de son histoire. Notre époque n’est d’ailleurs pas parmi les plus chaudes, loin de là, de l’histoire terrestre. Un ensemble de facteurs concurrents expliquent les variations climatiques : configurations astronomiques, catastrophes, organisation des continents, rôle des organismes vivants, activité volcanique, etc… Le scientifique, confronté aux lacunes des archives géologiques, ne peut émettre à ce sujet autre chose que des hypothèses. Kirschvink, par exemple, se fit connaître en 1992 par sa théorie de la planète gelée, encore contestée aujourd’hui, selon laquelle la terre aurait connu, voici un milliard d’années, une glaciation complète. A d’autres époques, plus chaudes, aucune glace n’aurait obstrué les pôles. Même si elle s’enlise parfois dans des développements accessoires, cette première partie a le mérite de relever le principe premier des climats de notre planète : leur absence complète de stabilité – à des termes dépassant évidemment la durée d’une civilisation humaine. Les climats se transforment au rythme des grands évènements géologiques, astronomiques, chimiques de la planète : l’interaction entre l’astre et son atmosphère est riche.

L’être humain, dont il est toujours utile de rappeler qu’il n’a vécu que quelques instants à l’échelle des temps géologiques, a connu, en quelques centaines de milliers d’années d’existence des variations sensibles de climats, dont trois glaciations. Acot examine surtout les grandes tendances climatiques de notre histoire, pour lesquelles les traces sont plus abondantes. Le développement se limite d’ailleurs à l’Europe, à l’exception d’incursions en terre maya et au Groenland, reprises du magistral Effondrement de Jared Diamond. Les lignes sont connues : climat favorable au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen avant Jésus-Christ, lente dégradation des conditions au premier millénaire de notre ère, à laquelle succèdent une nette amélioration entre le Xe et le XVe siècle, puis une nouvelle dégradation, « le petit âge glaciaire » jusqu’au XIXe siècle. S’il peut participer aux facteurs explicatifs de l’évolution des sociétés humaines, le climat n’est pas, pour l’auteur, sa cause ultime. Il faut en relativiser l’impact. Hormis dans des cas exceptionnels, comme celui des vikings du Groenland, le climat ne peut jamais expliquer, à lui seul, la transformation d’une civilisation. Le réductionnisme, qui conduit par exemple à lier la chute de l’empire romain à la dégradation du climat, est intellectuellement séduisant, mais manque de profondeur. La conduite des hommes, la structure de leur société, les choix qu’ils sont amenés à faire jouent autant que la transformation des conditions climatiques. Une même catastrophe aura des conséquences entièrement différentes à long terme selon la société qu’elle affecte.

Le livre de Pascal Acot appelle à la prudence. La machine atmosphérique et climatique est particulièrement complexe. Sa compréhension demeure parcellaire, même si les grandes lignes commencent à être bien connues. Le débat actuel sur le réchauffement climatique repose sur trop d’approximations pour être autre chose que la manifestation de nos craintes. L’homme transforme son environnement, c’est une certitude ; l’industrialisation va, effet d’inertie aidant, affecter le climat pour les prochains siècles, c’est une probabilité ; l’activité humaine conduit aux catastrophes naturelles, c’est une hypothèse. La différence est là. Elle n’empêche ni de s’interroger sur les conséquences de notre activité, ni de tenter de restreindre au maximum les comportements les plus néfastes. Elle incite juste à manier avec plus de précaution un constat de réchauffement global qui demeure trop complexe pour autoriser les avis péremptoires. Il est dommage que l’ensemble des louables interrogations des sociétés industrielles soient assimilées dans un immense et trompeur questionnement. Des problèmes plus circonscrits, n’appelant pas une impossible réponse globale, dont personne ne sait d’ailleurs si elle serait adaptée, mériteraient plus d’attention. Exutoire de nos peurs, le réchauffement climatique doit être désinvesti de la charge émotionnelle, fantasmatique, totalisante, dont nous l’avons nourri. En 1975, des scientifiques préconisaient, avec sérieux, une intensification des rejets de gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour lutter contre l’inéluctable refroidissement de la planète. Trente-cinq plus tard, la perspective s’est inversée. Le réchauffement climatique, cet aigle qui dévore le foie de l’homme moderne, nouveau Prométhée, se charge d’une dimension eschatologique : pour avoir voulu s’échapper des contraintes de son milieu, l’homme s’inquiète, et voit, dans les catastrophes du temps, la perspective d’une nouvelle damnation. La circonspection de Pascal Acot, à rebours de la panique et de l’indifférence, semble être la seule attitude à même de redonner à  cet objet  aux atours fantasmés une dimension raisonnable.

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