Babbitt, de Sinclair Lewis, ou la satire des Roaring Twenties

Babbitt, Sinclair Lewis, 1922

Si le comté fictif de Yoknapatawpha, situé dans le deep south, est inséparable de l’œuvre de William Faulkner, l’État imaginaire du Winnemac l’est tout autant de celle de Sinclair Lewis. Sa capitale ? Zenith, 350 000 habitants, une ville de province aux aspirations grandioses, avec sa petite élite industrieuse, ses quartiers d’affaires, ses industries. Son emplacement ? Le midwest, les grandes plaines, ses villes-champignons, créées aux premières décennies du XIXe siècle, et que le développement manufacturier a tiré de leur fruste condition. L’époque ? Les roaring twenties, ère de l’automobile et du cinéma, brève époque de prospérité qui précéda la grande crise, l’exode vers la Californie et le déclin des Saint-Louis, Kansas City et autres Minneapolis. La guerre était finie, Wilson, paralysé, ne gouvernait plus, les businessmen reprenaient la conduite des affaires que les populistes leur avaient subtilisée au tournant du siècle. L’air était enthousiaste, les rêves colossaux, l’alcool interdit. Et partout, une seule idole, le dollar, un seul objectif, s’enrichir, une seule ambition, s’élever. La classe moyenne urbaine croyait pouvoir régner. Le filon avait changé, après le pétrole de Rockefeller, l’acier de Carnegie et la finance de Morgan, l’immobilier devenait le nouvel Eldorado. Partout en Amérique, des milliers de George F. Babbitt convoitaient une place dans l’ascenseur social. Babbitt, modeste courtier en immobilier de Zenith, condense sa classe – moyenne, donc médiocre – et son temps. Si la satire de Sinclair Lewis connut un tel succès, c’est qu’elle brossait un tableau cohérent et ironique de l’essor de l’American way of life. La petite maison de M.Babbitt, son automobile, son bureau, sa famille ? Standard typique de millions d’autres américains de son temps.

Babbitt, 46 ans, vit dans un honnête confort matériel, sa femme ne travaille pas, ses enfants vont à l’université, il appartient à la chambre de commerce, à l’association des agents immobiliers, à l’Athletic club et aux Boosters. Il est intégré. Ses amis sont du même milieu, vivent dans des lotissements similaires, jouent au golf et pratiquent la même tempérance que lui, à géométrie variable. Ses idées, il les extrait des grands quotidiens républicains. Il est conformiste, pontifiant, velléitaire, moralisateur, honnête à ses heures, généralement de bonne foi. Bref, c’est un membre éminent de la communauté. Il a néanmoins passé l’âge des grandes ambitions : son entreprise n’existerait pas sans l’argent de son beau-père ; il ne figure pas parmi les personnes les plus en vue de Zenith, à l’inverse de ses plus brillants camarade de promotion ; même s’il ne l’a jamais trompée, il n’éprouve pour sa femme qu’un vague attachement ; ses enfants ne réussiront pas comme il l’avait espéré. Un sentiment de mécontentement diffus, terreau d’une « crise de la quarantaine », l’envahit. Le glacis de conformisme peut-il être brisé ? Et si oui, pour quoi faire ? Babbitt, c’est l’histoire d’une évasion ratée car impossible. L’ascension sociale par ses réseaux professionnels ne le mène pas loin : passé un certain standing social, Babbitt, trop middle class, ne tient plus le choc. Dans ses réseaux de sociabilité, les Boosters et l’Athletic Club, il ne trouve que des égaux qui le renvoient à ses propres turpitudes. Les affaires ? Malgré son entregent, Babbitt ne remporte que de modestes succès. Il s’engage vaguement en politique le temps d’une campagne, et, même s’il figure parmi les orateurs républicains les plus en vue, il n’y gagne rien d’autre qu’un léger surcroît de réputation. Ni l’urbaine Chicago, ni le sauvage Maine ne le consolent ; son Église n’est jamais qu’une firme de plus sur le marché américain de la foi ; son seul vrai ami finit par lui échapper ; ses incartades adultères et alcoolisées ne lui réussissent pas. Et quand, suprême embardée, il avoue à ses comparses quelques accointances avec les liberals – les socialistes, ceux-ci s’empressent de le faire revenir dans le droit chemin, par la persuasion d’abord, par la menace surtout.

Flaubert profitait de la naïveté bête de Bouvard et Pécuchet pour dresser le tableau sans concession de la bêtise de son temps ; Lewis se sert de Babbitt pour régler son compte à la classe moyenne américaine, à ses croyances, à son univers mental. Babbitt babille et derrière son discours verbeux, clichesque, émergent toutes les idées reçues de son époque. Jamais on a autant parlé pour ne rien dire. Les dialogues sont noyés par le conformisme. De peur d’être jugés, les personnages professent les idées des autres, un salmigondis de mots vidés de leur sens. Vision, Ambition, Grandeur, talismans dont la portée sémantique a été énucléée. La satire est là aussi, dans ces mots qui ne veulent plus rien dire, dans ce bavardage inconséquent. La puissance du conformisme est telle que le langage lui-même n’a plus aucune valeur. La défaite de la langue désarme l’individu. Comment Babbitt pourrait-il rompre avec la petite société de Zenith quand toute sa compréhension du monde a été écrasée par les poncifs du temps ? A plusieurs reprises, Babbitt se trouve seul, mais la liberté n’est pour lui qu’une « errance dont il ne sait que faire ». La vie a beau sourdre dans les entrailles de l’agent immobilier, elle n’a aucun moyen de s’exprimer, de casser l’épaisse couche d’idées reçues et de conventions qui l’emprisonne. Les mots lui manquent, la détermination aussi. Le torrent a connu une dernière crue et s’apprête à reprendre son cours paisible. Provisoirement paisible, car demain, déjà, ce sera la crise. Zenith laissera bientôt sa place à Salinas, les grandes plaines à la Californie et le Babbitt de Sinclair Lewis aux Raisins de la colère de John Steinbeck. Des roaring twenties subsisteront quelques images sépia, des films au rythme saccadé et le souvenir d’une prospérité un peu fade, que ce roman aura cristallisée à merveille.

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Une réflexion sur “Babbitt, de Sinclair Lewis, ou la satire des Roaring Twenties

  1. Ma propre fiche de lecture :
    Quelle belle surprise ! Cela se lit, j’allais dire comme un roman. Au delà du thème bien connu de la société américaine d’avant la crise une peinture pleine de vie de cette société américaine, de ce caractère à la fois révolté mais velléitaire de Babbitt.
    Les tentations de Babbitt : vivre quelques jours en foret dans le Maine avec son ami Charles Riesling (pour lequel il a des sentiments vraiment fort), y retourner vivre seul, mais déception : le pays est en passe de se gâter de modernité; se taper une manucure un peu leste, puis une demi mondaine mûrissante, avoir des idées sociales. Il ne fera rien de tout cela et une appendicite aiguë de son épouse remettra tout en ordre.
    Je ne parviens pas, et ne suis pas parvenu en lisant ce livre, à
    considérer qu’il a presque cent ans. En lecture parallèle il faudrait confronter Babbitt à « Civilisation » de Duhamel, datant (je crois) de 1930.
    Un regard sur le texte anglais montre toutes les faiblesses et les timidités de la traduction; une traduction d’aujourd’hui serait je pense encore pire !
    La préface de Paul Morand est très bien faite.
    Dernier point : un vrai document sur la prohibition et ses hantises.

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