En un combat douteux, ou l’Amérique échouée de John Steinbeck

En un combat douteux, John Steinbeck, 1936

De son vivant, Steinbeck, consacré par les adaptations cinématographiques de ses œuvres, égalait en réputation ses compatriotes Dos Passos et Faulkner. Prix Pulitzer, prix Nobel, le californien tenait dans le panorama des lettres américaines une place essentielle. Quarante ans après sa mort, sa position a beaucoup décliné. Absent des universités, principal vecteur de consécration littéraire officielle, généralement considéré par les spécialistes en littérature comme un écrivain de second ordre, l’édition, récente, en quatre volumes de ses œuvres complètes par la Library of America a néanmoins rencontré un vaste succès populaire. Qualifié d’écrivain naïf, de romancier de terroir, de scénariste de cinéma, Steinbeck dépeint pourtant, dans ses fictions « engagées » des années 30, une Amérique que le grand public n’avait pas l’habitude d’entendre, celle des ouvriers agricoles, le sous-prolétariat inorganisé. Comme Dos Passos, Steinbeck est meilleur dans le reportage brut que dans le roman : il saisit avec efficacité et simplicité les enjeux d’une situation réelle, alors qu’il peine, parfois, à rendre crédible ses principaux personnages, trop idéaux. Son domaine, c’est la Californie rurale, la masse des simples, des braves gens, pour qui la vie quotidienne est d’abord un combat pour manger. Ses ouvriers ne sont pas des héros magnifiés par un combat social, ils sont de pauvres gens qui cherchent à trouver où employer leur force de travail. Beaucoup rêvent d’un lopin de terre, d’un petit peu de confort et de suffisamment d’argent pour vivre avec décence. Leurs « leaders », qui ont un petit peu mieux réussi qu’eux, vivent dans un confort relatif qu’ils craignent de perdre en cas de mouvement social. En un combat douteux, c’est l’histoire d’une grève d’ouvriers agricoles, organisée par deux activistes communistes, Mac et Jim. Steinbeck part en reportage dans la vallée de Salinas, et décrit, sous forme de fiction, l’échec d’une lutte sociale.

Le monde des ouvriers agricoles est inorganisé. Les saisonniers vendent leur force de travail à des grands propriétaires qui s’entendent, sur leur dos, pour baisser les salaires. Le mécontentement latent de ce personnel temporaire ne se cristallisera qu’avec l’arrivée des deux militants communistes. Mac, c’est le leader, théoricien et homme d’action, rompu aux combats de ce genre, qui va enseigner à Jim, jeune recrue du parti, les méthodes et les risques du combat social. D’un côté, un homme de tête contraint d’entrer dans l’action pour faire triompher ses idées, de l’autre, un homme d’action qui doit apprendre la théorie pour faire de sa force et de sa détermination un atout pour le parti. Leur combat ? Obtenir des propriétaires fonciers de Salinas une augmentation des salaires ouvriers. La masse du sous-prolétariat agricole est apathique, quoique consciente de l’évolution dramatique de ses conditions d’existence. Les deux activistes parviennent à mobiliser les esprits, même s’il faut attendre un accident malheureux pour que se cristallise, en quelques instants, l’insatisfaction. Mac et Jim encouragent le mouvement, encadrent la grève, essaient de contenir l’énergie, volatile, des ouvriers. La lutte finira mal, comme le prévoyait d’ailleurs l’expérimenté Mac. Pour ces activistes, le mouvement social n’est pas un but, mais un moyen, une manière d’impressionner le patronat et d’agglomérer à soi de nouvelles énergies pour continuer la lutte ailleurs. Les ouvriers, eux, jouent leur existence. Si les patrons ne cèdent pas, ils ne trouveront plus de travail dans cette vallée, ni peut-être dans ses voisines. La méfiance et la peur, passé quelques moments d’excitation collective, ressurgissent. Tant qu’ils sont en foule, et que des événements extérieurs affermissent leur volonté, les ouvriers tiennent. Mais dès qu’ils sont laissés trop longtemps inactifs, dès qu’apparaissent les premières difficultés structurelles de ravitaillement, les individus reprennent leur autonomie et tentent de prendre de la distance. Il ne faut donc aucun répit à la collectivité, elle exige un resserrement des rangs permanent que même un activiste expérimenté ne saura lui proposer.

Le moindre évènement est un argument de plus dans la lutte, une bûche supplémentaire pour préserver le feu de la révolte. La grève se désagrège : le petit propriétaire qui hébergeait les grévistes sur sa propriété se décide, sous la pression, à les expulser ; les leaders de la collectivité ouvrière s’enfuient pour préserver leur confort individuel chèrement acquis ; les forces de l’ordre assiègent le camp des grévistes ; les saisonniers les moins convaincus reprennent la route. Les hommes de main des propriétaires lancent l’assaut de nuit et tuent un Jim imprudent qui avait confondu détermination et invulnérabilité. Mac n’hésitera pas, et, quelques heures après la mort de son comparse, utilisera sa disparition pour mobiliser les grévistes. La lutte dévore tout : pour l’activiste, tout est moyen au service d’une fin lointaine, inaccessible, promise par les prophètes socialistes. La tragédie humaine a une utilité, elle renforcera quelques jours encore la cohésion de troupes démotivées, et ce jusqu’à l’assaut final. Mac pourra alors partir, trouver une autre vallée et recommencer, jusqu’à sa propre mort, cette lutte indécise. Le combattant n’a pas le temps de s’appesantir sur un drame qui peut lui être utile, quelle que soit la tristesse ou l’émotion que celui-ci suscite chez lui.

Steinbeck est le metteur en scène d’une réalité brute, primaire, frustre. Les ouvriers ne comptent pas individuellement, leur seul vecteur d’existence est la masse, le regroupement, avec les caractéristiques propres à la foule que cela suppose. Jim n’est qu’une force, un instrument, c’est un bloc, sans profondeur. Seul Mac, le théoricien, subtil a minima, s’interroge parfois sur le sens de son action, pour mieux affirmer, avec un optimisme tempéré par l’expérience, que son choix est le bon. Il veut faire le bien des ouvriers, même si ça tourne mal. Sa sincérité excuse d’avance l’échec de ses options. Et si la grève s’achève en tragédie, elle mobilisera d’autant mieux les consciences ouvrières. L’ambivalence du révolutionnaire est là : il promet le succès aux grévistes mais souhaite confusément l’échec, violent si possible, de leur action. Il parie sur la brutalisation des rapports humains, sur la montée aux extrêmes, sur une accumulation d’échecs que la victoire finale transmutera en chemin de croix glorieux. Dans une société américaine où l’action collective est toujours victime de la croyance profonde du salut de l’individu par lui-même, Steinbeck pose l’équation de la contestation sociale. Sa réponse est ambiguë, par le biais de son personnage porte-parole – mauvaise manie de l’auteur – Doc.  Steinbeck souligne la nécessité de la lutte tout en mettant en scène son impossibilité. Celui que la critique considère généralement comme un autodidacte naïf et pontifiant aura aussi, et surtout, été le portraitiste d’une Amérique invisible, celle de la défaite, des échoués et des déclassés.

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Une réflexion sur “En un combat douteux, ou l’Amérique échouée de John Steinbeck

  1. Bonjour,
    Joliment fait, joliment écrit.
    Ai d’ailleurs mis un lien sur cette page dans le cadre d’un dictionnaire en réalisation. Espère que cela ne pose pas de problème.
    Bien cordialement.

    PS : Êtes-vous dans une logique « Un jour, un livre » ? Très impressionné par la colonne de droite
    PS 2 : pseudo

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