Vivant parmi les ombres : L’invention de Morel, d’Adolfo Bioy Casares

L’invention de Morel, Adolfo Bioy Casares, 1940

Jorge Luis Borges affirmait de ce roman qu’il était « parfait ». Il est, soixante-dix ans après sa publication, le récit fantastique le plus connu de la littérature sud-américaine, aux côtés des nouvelles du maître aveugle de Buenos Aires. L’étrangeté de l’histoire, comme dans tout excellent récit fantastique, ne se suffit pas à elle-même : le pur divertissement que suppose le genre s’enrichit d’une symbolique profonde. Quand il revêt un aspect mythique – au sens premier du mot, pas au sens dégénéré que la vulgate lui donne aujourd’hui, mémorable -, le fantastique touche aux sommets de la production intellectuelle humaine. Il ne suffit pas d’inventer d’audacieux artifices, de mystérieuses technologies et d’originaux rebondissements pour livrer à son public une œuvre de valeur. Si la littérature dite « d’imagination », formule paradoxale et quelque peu dédaigneuse, suscite l’hostilité du public cultivé, c’est qu’elle manque, le plus souvent, les enjeux humains du monde qu’elle décrit. L’audace de l’auteur imaginatif, ses trouvailles, son originalité, s’enlisent souvent dans des récits convenus, sans distance. Le pur divertissement tourne à vide, manquant de finition littéraire et de degrés de lecture. L’archétype du mauvais roman fantastique, c’est une œuvre mal écrite, clichesque, sans profondeur, où tout relève d’un même premier degré ennuyeux pour qui ne cherche pas seulement l’évasion ou le frisson. Le cinéma et la télévision, consommateurs forcenés de ce genre de productions, ont éventé depuis longtemps la plupart des ficelles scénaristiques qui permettaient, avant-hier encore, à un mauvais récit fantastique de tenir l’épreuve de la lecture. Le récit fantastique a le droit, j’oserais même dire le devoir, de surprendre, de divertir, d’émerveiller, en bref, de satisfaire l’appétit de premier degré. C’est là sa condition première d’existence et de réussite. S’il n’utilise pas les ressources que permet l’écart avec le réel pour symboliser un aspect de la condition humaine que la reproduction réaliste ne peut rendre, alors il n’a aucun intérêt passé le stade du divertissement. Le lecteur, intrigué par le décor et le scénario, ne doit pas visiter, passé ce sentiment d’étrangeté, des terres déjà connues, qu’un autre récit que celui-ci eût pu arpenter sans difficultés. L’étonnement, s’il n’est que superficiel, de détail, ne relève déjà plus que de l’anecdote, de l’exotisme à la petite semaine. Il n’empêche pas l’amusement, mais interdit l’intelligence. Une fiction fantastique ratée appartient alors à l’immense maelström des productions culturelles puériles, infantiles, qui ne suscitent chez leur consommateur qu’une sanction immédiate, un j’aime/j’aime pas subjectif contre lequel il n’existe nul recours. Fahrenheit 451, 1984, Tlon, exigent du lecteur autre chose que la médiocre Trilogie martienne de K.S.Robinson, qui ne parvient même pas à divertir. La littérature populaire fantastique classique – Hoffmann, Poe, Verne – pouvait se permettre de ne pas approfondir, ses supputations de premier degré étant suffisamment stupéfiantes pour pallier, en partie au moins, l’absence relative de profondeur de champ. Passé l’exploration des premiers champs nouveaux et étranges par ces découvreurs, la capacité d’émerveillement du lecteur s’émoussa. Il lui fallait une nourriture d’une autre densité.

Le roman de Bioy Casares, L’invention de Morel, appartient à la catégorie des grandes œuvres fantastiques dont il se réclame, ne serait-ce que par son titre. La filiation est évidente. Morel, inventeur, rappelle au lecteur un autre savant de fiction, le docteur Moreau. Son île n’est pas moins monstrueuse que celle de son célèbre prédécesseur. Le lecteur la découvre par les notes qu’un naufragé volontaire a laissé là-bas. Son emplacement n’est pas certain, en toute probabilité dans le Pacifique, au large de la Nouvelle-Guinée. Le récit est informe, hésitant, voilé. Le narrateur n’expose pas, après coup, les tenants et les aboutissants de son arrivée sur l’île puis de ses découvertes. Il prend des notes au fil de son aventure. Le lecteur découvre l’île in media res, alors que l’infortuné, dont on ne saura pas le nom, lutte chaque jour pour survivre et chaque nuit pour dormir, dans une plaine inondable que les marées rendent particulièrement impraticable. Le narrateur, évadé vénézuélien, a cherché à se soustraire à la justice en abordant l’île qu’une rumeur insistante rend inhospitalière : ceux qui l’ont approchée sont morts d’un mal inconnu. Après quelques jours de visite dans une île abandonnée, où subsistent partout les traces visibles de la maladie qui l’a affectée, le narrateur surprend la présence d’une poignée de voyageurs. Pour des raisons judiciaires, il ne tient pas à être remarqué des visiteurs. Il s’exile dans les marais d’où il surveille les encombrants touristes. L’île, que les bâtiments abandonnés rendaient mystérieuse, se peuple d’une quinzaine de vacanciers que sa réputation et son aspect sinistre ne semblent pas rebuter. Même s’il cherche à ne pas être vu d’eux, le narrateur ne peut s’empêcher de les observer. Son récit commence avec leur irruption, ils le justifient.

Le narrateur s’interroge des raisons de leur présence. Il est intrigué par leur comportement, non que celui-ci soit anormal, au contraire, il est bien trop normal pour ce décor. L’île, étrange, devrait susciter chez eux quelques interrogations. La normalité du vacancier désœuvré est insupportable dans un tel décor. Aucun des détails qui frappent le narrateur ne les affecte : ils nagent dans la piscine malgré sa saleté repoussante, ils s’amusent dehors alors qu’une terrible tempête s’abat sur l’île, aucun d’entre eux ne paraît touché par la chaleur qui écrase le narrateur. Bientôt, l’exilé, sa curiosité durablement excitée, se rapproche suffisamment d’eux pour écouter leurs conversations. La banalité confondante de celles-ci approfondit encore le décalage. Une jeune femme attire le regard du narrateur qui l’observe chaque soir contemplant le coucher du soleil. Il s’en rapproche au fil du roman, jusqu’à oublier toute prudence. Nouvelle surprise, aucune de ses tentatives pour entrer en contact avec elle ne fonctionne. Elle l’ignore avec superbe. Plus elle est inaccessible, plus le narrateur sent son attirance grandir pour elle. L’amour naît de l’impossibilité. Il remarque alors Morel, qu’il devine être l’organisateur de ce voyage. Le français cherche à séduire la jeune femme, qui se refuse pourtant à lui. Le mystère s’épaissit quand le narrateur note dans le ciel un second soleil. Ces voyageurs ne le remarquent pas, le domaine de l’étrange s’étend au fil du récit. La forme du récit de Bioy Casares, ces fragments à la fois détaillés et lapidaires, ce voile dont il affuble la réalité qu’expérimente le narrateur, accentuent la curiosité du lecteur, qui comprendra, lors de la révélation finale, l’ampleur du subterfuge.

L’invention de Morel regorge de détails qu’une première lecture ne peut apprécier à leur juste valeur. Rien n’y est laissé au hasard. Les notes du narrateur, même quand elles semblent gratuites, vaines, ne s’apparentent jamais à d’exotiques ornements qu’un mauvais auteur fantastique s’empresserait à multiplier pour dissimuler la vacuité du propos. Le lecteur qui connaît le mystère de l’île, la nature précise de l’invention dont la présence est révélée, dès le titre, par Bioy Casares, peut relire le roman, il y notera des éléments que sa première lecture, forcément inattentive aux détails, avait laissé de côté. Pressé par une curiosité de fond, il n’aura pas remarqué la réussite formelle de l’ensemble. Et le choix final du narrateur, conduit à choisir entre la vie et son image, entre la conscience et la présence, entre la conservation et le passage, résonne comme une mise en abyme de la vie du lecteur elle-même. Bioy Casares interroge, par le conte fantastique, l’image humaine à l’époque de sa reproductibilité technique, pour paraphraser Walter Benjamin. La parabole est brillante. Le choix du narrateur ? Se déposséder du présent, d’une vie dévastée qui n’a plus que sa conscience d’elle-même et de sa dégénérescence comme horizon pour intégrer un univers illusoire et passé, dans lequel l’existence privée de conscience laisse croire au bonheur par une image fausse, que la réitération rendra pourtant plus vraie que le réel. La photographie d’un instant heureux est le faux-témoignage que le passé peut adresser à son avenir. Qu’importe que les évènements se soient déroulés d’une certaine manière si la seule preuve restante indique l’inverse ? A une vie consciente et malheureuse, le narrateur préféra une existence truquée, fictive qui atteste un bonheur imaginaire jusqu’à le rendre plus authentique que le réel. Tout le paradoxe d’une époque saturée d’images résumé en un court roman, fantastique à tous égards.

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7 réflexions sur “Vivant parmi les ombres : L’invention de Morel, d’Adolfo Bioy Casares

  1. Une belle critique, érudite et ordonnée pour un texte qui ne l’est pas moins, même si je vous trouve un peu dur avec Poe, qui, à mon avis, mérite mieux que Verne, quant à sa capacité à utlisier les tropes du fantastique pour mieux exprimer autre chose.

  2. Je vous l’accorde, j’ai été un peu imprécis. Je n’ai pas relu Poe depuis l’adolescence, mais ma lecture d’Hoffmann, récente, m’a incité à le placer dans cette littérature fantastique dont le principal intérêt était de « stupéfier » le lecteur de son temps. Je pense que cette capacité de « stupéfaction » est sensiblement émoussée aujourd’hui, le fantastique ayant parcouru bien du chemin, et il manque un peu de coffre à leurs histoires.
    Ceci dit, vous m’avez donné envie de relire Poe!

  3. Je vous recommande Les Aventures d’Arthur Gordon Pym qui influencèrent Paul Auster pour sa trilogie New Yorkaise (et beaucoup d’autres auteurs…) et quelques nouvelles en vrac, qui me reviennent, Maelstrom, Le Manuscrit trouvé dans une bouteille…
    Les traductions de Baudelaire, sont malheureusement, tout admirateur qu’il fut, excessivement alambiquées à mon goût. Rien ne vaut la VO, si vous maîtrisez l’idiome.

  4. Ah, Gordon Pym… il traîne dans ma bibliothèque depuis des années. J’hésite souvent à le commencer!

    Pour les histoires extraordinaires, il me semble que je les avais lues dans la traduction de Baudelaire, mais cela demande vérification, et je n’ai pas le livre sous la main.

    Merci des conseils!

  5. Merci plutôt à vous pour ce blog et pour la chanson Jimmy Shermans Boxers que je ne connaissais pas et qui est vraiment incroyable.
    Et moi qui croyais depuis 20 ans que Midnight oil était un petit groupe sympathique ayant fait un tube de l’été…

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