Naissance de la concertation : Le concert européen, de Jacques-Alain de Sédouy

Le concert européen : 1815-1914, Jacques-Alain de Sédouy, 2009

Diplomate, spécialiste du Congrès de Vienne, Jacques-Alain de Sédouy livre une ambitieuse synthèse d’histoire diplomatique. Plutôt que de compiler les évènements internationaux, nombreux, du XIXe siècle, travail déjà réalisé par cette branche un peu délaissée de l’histoire qu’est l’histoire diplomatique, Sédouy oriente l’ensemble de son travail autour d’une notion clé, le « concert européen ». Entre la chute de Napoléon et le déclenchement de la première guerre mondiale, l’Europe ne connaît aucune des conflagrations généralisées qui ont rythmé le siècle précédent : guerre de succession d’Espagne, grande guerre du Nord, guerre de la quadruple alliance, guerre de succession de Pologne, guerre de succession d’Autriche, guerre de sept ans, guerres de la Révolution française,… Les conflits du XIXe siècle sont plus localisés, plus courts. Une bataille, voire deux, décident du sort de la guerre et les négociations suivent rapidement. La marche à la guerre ne dure jamais longtemps. Et les alliances sont suffisamment souples pour éviter que n’entrent en scène deux blocs trop opposés pour s’entendre. Les grandes puissances européennes jouaient au XVIIIe siècle une partition composée de grandes coalitions, de retournements d’alliance, de conflits longs. Au XIXe siècle, après un quart de siècle de batailles contre l’expansion française, définitivement stoppée à Waterloo, les grandes puissances victorieuses – Royaume-Uni, Russie, Autriche, Prusse – s’entendent pour empêcher que ne renaisse l’impérialisme tricolore. Le « concert européen », dont fera bientôt partie la France, réhabilitée par sa Restauration et les gages donnés aux autres puissances en Espagne, c’est une assemblée informelle des puissances, un condominium des grands. Par des démarches diplomatiques fréquentes, ces Congrès entre souverains, ministres et ambassadeurs, les États les plus importants de la scène européenne règlent leurs difficultés politiques sans prendre les armes. Sédouy retrace, tout au long du XIXe siècle, l’histoire de cette initiative de concertation diplomatique sans précédent mais non sans successeur. Au lieu de parier sur un équilibrage automatique et militaire des relations entre puissances, le concert européen tente la voie des arrangements diplomatiques concertés.

Le concert européen n’empêche pas la guerre, il prévient son extension, confine ses effets, facilite son règlement. Quand un conflit localisé menace de dégénérer, les puissances se réunissent, se consultent et tentent de trouver une solution qui ne lèse aucune des parties. Ce système informel, né dans les années 1810 de l’expérience anti-napoléonienne de Castelreagh et du tsar Alexandre Ier, dérive rapidement, sous l’influence du durcissement russe et de Metternich. Le premier « concert européen » n’était pas la « Sainte-Alliance », regroupement des puissances conservatrices en lutte contre les mouvements libéraux et nationaux. Il devait assurer la paix du continent en facilitant les relations diplomatiques multilatérales et le dialogue entre les puissances. Au fil des années, l’Autriche, confrontée au problème de l’irrédentisme italien et de l’agitation nationale de Bohême et de Hongrie, la Russie, aux prises avec les polonais, la Prusse, pour l’instant assez suiviste, s’entendent pour transformer le concert en une alliance contre le libéralisme. Le Royaume-Uni se place dans une position de plus en plus réservée et la France évite de provoquer ses partenaires, elle s’abstient de toute revendication propre à lui attirer l’hostilité du concert. Jusque 1848, le système fonctionne tant qu’il n’implique pas les intérêts vitaux des puissances : le concert lutte contre les révolutions libérales d’Espagne et des Deux-Siciles, permet le règlement de la guerre d’indépendance grecque, assure, difficilement, l’indépendance de la Belgique. Le dialogue européen est permis par plusieurs facteurs : les régimes politiques se ressemblent, même si leur conservatisme est plus affirmé à l’est qu’à l’ouest ; les diplomates sont tous issus d’une aristocratie européenne partageant les mêmes codes et les mêmes valeurs ; les puissances ne mettent pas suffisamment en jeu leurs intérêts propres pour risquer le conflit. Les quelques tensions naissant entre les différents partenaires sont contenues par la concertation européenne.

1848 coupe l’histoire du XIXe siècle en deux : les révolutions du « Printemps des peuples » ouvrent une nouvelle ère. La France devient une République, Vienne et Berlin se révoltent, le Piémont tente une première fois de réunir à lui toute l’Italie. Il faut l’intervention russe pour rétablir la situation. A partir de cette date médiane dans l’histoire du siècle, le concert européen va connaître un lent délitement. De nouvelles élites accèdent au pouvoir en France et en Prusse, le concert européen n’est plus pour elles une instance de coopération mais un outil pour obtenir certains avantages, reconnus par les autres puissances. La Russie s’oppose à ses partenaires concernant les Balkans et le destin de celui qu’on qualifie maintenant « d’homme malade de l’Europe », l’Empire Ottoman, dont le long recul exige une concertation permanente entre les puissances. Le Royaume-Uni évite de s’engager dans les affaires du continent, lui qui est accaparé par son extension coloniale et mondiale. Les unités italiennes et allemandes affectent l’équilibre du continent : l’Autriche, chassée d’Italie par les franco-piémontais, chassée d’Allemagne par les prussiens, ne pouvant trouver au-delà des mers de terrain d’extension économique et politique, cherche dans les Balkans le moyen d’asseoir sa puissance. Elle s’oppose à la Russie. Le « concert européen » dans la seconde partie du siècle, ce sont des marchandages, à Paris ou à Berlin, entre puissances. L’objectif n’est plus, comme au début du siècle, de préserver l’existant mais d’assurer à chacun une compensation à l’extension impériale des autres. La Russie de Nicolas Ier veut profiter des faiblesses turques pour étendre son influence au sud-est de l’Europe : l’opposition franco-anglaise, tacitement soutenue par l’Autriche, entraîne le premier conflit entre puissances depuis 1815, la guerre de Crimée. C’est le premier indice de l’affaiblissement du concert. Les grandes puissances recommencent à se faire la guerre, même si ces conflits sont courts et limités par l’absence de vastes coalitions.

La France, sous Napoléon III, veut promouvoir les nationalités, rénover le traité de Vienne, utiliser le concert comme moyen de réviser les frontières du continent. L’entreprise échouera. Le concert européen ne joue qu’un rôle limité en Italie, inexistant en Allemagne. La Prusse étend sa puissance en triomphant successivement du Danemark, de l’Autriche et de la France sans qu’aucune concertation n’influence cette course à l’unification de l’Allemagne. Le « Concert européen » est désormais incapable de résoudre les conflits entre les grandes puissances. Entre 1870 et 1914, il n’opère plus que pour les sujets secondaires, extension coloniale ou dépeçage de l’Empire ottoman. La structure du livre de Sédouy témoigne de ce délitement du concert : les quinze premières années prennent le premier tiers d’un ouvrage initialement conçu comme une histoire du concert entre 1815 et 1848. Le lecteur le sent, les développements sont mieux amenés, plus riches, dans la première partie du livre que dans la seconde. A mesure que le concert disparaît, et 1914 signifie son effacement définitif sous la forme que lui avait donnée le XIXe siècle, le récit s’accélère. Les puissances constituent bientôt deux blocs. L’Allemagne a cherché à isoler la France, mais son extension géographique puis son expansion économique inquiètent russes et britanniques. L’Autriche, rejetée de tous côtés, s’accroche à sa zone d’influence balkanique que lui dispute la Russie et ses alliés slaves. Énième crise diplomatique depuis 1880, l’été 1914 entraîne les puissances européennes sur le chemin d’une guerre d’une longueur et d’une violence imprévue. Le XIXe siècle meurt avec le concert européen, le XXe siècle naît de la première guerre mondiale. Sédouy, qui s’est plus intéressé au fonctionnement du concert avant 1848 qu’à son lent déclin, a produit un ouvrage de bonne qualité, dont le lecteur ne regrettera que le déséquilibre structurel : l’excès de détails diplomatiques alourdit la première partie au détriment d’une seconde partie parfois trop légère, non dans le tissu des évènements, mais dans leur mise en perspective historique.

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