Devant Saint-Malo

La tombe de Chateaubriand, devant l'océan

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De passage à Saint-Malo ce weekend, je n’ai pu me recueillir, même l’espace d’un instant, devant la tombe de François-René de Chateaubriand. La marée, haute à mon arrivée, empêchait tout passage sur l’île du Grand Bé. Au lieu du merveilleux reportage photo que je n’aurais manqué de vous imposer – et devoir subir les souvenirs de vacances des autres est toujours pénible – je vous laisse avec deux poèmes de jeunesse de l’écrivain. Vous noterez une certaine cohérence de ton avec la note picturale sur Caspar David Friedrich d’avant-hier.

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La mer

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Des vastes mers tableau philosophique,
Tu plais au cœur de chagrins agité :
Quand de ton sein par les vents tourmenté,
Quand des écueils et des grèves antiques
Sortent des bruits, des voix mélancoliques,
L’âme attendrie en ses rêves se perd,
Et, s’égarant de penser en penser,
Comme les flots de murmure en murmure,
Elle se mêle à toute la nature :
Avec les vents, dans le fond des déserts,
Elle gémit le long des bois sauvages,
Sur l’Océan vole avec les orages,
Gronde en la foudre, et tonne dans les mers.

Mais quand le jour sur les vagues tremblantes
S’en va mourir ; quand, souriant encor,
Le vieux soleil glace de pourpre et d’or
Le vert changeant des mers étincelantes,
Dans des lointains fuyants et veloutés,
En enfonçant ma pensée et ma vue,
J’aime à créer des mondes enchantés
Baignés des eaux d’une mer inconnue.
L’ardent désir, des obstacles vainqueur,
Trouve, embellit des rives bocagères,
Des lieux de paix, des îles de bonheur,
Où, transporté par les douces chimères,
Je m’abandonne aux songes de mon cœur.

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Le soir au bord de la mer

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Les bois épais, les sirtes mornes, nues,
Mêlent leurs bords dans les ombres chenues.
En scintillant dans le zénith d’azur,
On voit percer l’étoile solitaire :
A l’occident, séparé de la terre,
L’écueil blanchit sous un horizon pur,
Tandis qu’au nord, sur les mers cristallines,
Flotte la nue en vapeurs purpurines.
D’un carmin vif les monts sont dessinés ;
Du vent du soir se meurt la voix plaintive ;
Et mollement l’un à l’autre enchaînés,
Les flots calmés expirent sur la rive.
Tout est grandeur, pompe, mystère, amour :
Et la nature, aux derniers feux du jour,
Avec ses monts, ses forêts magnifiques,
Son plan sublime et son ordre éternel,
S’élève ainsi qu’un temple solennel,
Resplendissant de ses beautés antiques.
Le sanctuaire où le Dieu s’introduit
Semble voilé par une sainte nuit ;
Mais dans les airs la coupole hardie,
Des arts divins, gracieuse harmonie,
Offre un contour peint des fraîches couleurs
De l’arc-en-ciel, de l’aurore et des fleurs.

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Une réflexion sur “Devant Saint-Malo

  1. Vous êtes plus romantique que Sartre, qui, d’après sa bonne amie, avait pissé sur la tombe du Grand Bé pour marquer son mépris. Que méprisait-il chez l’auteur des Mémoires d’outre-tombe ? La beauté du style ? La profondeur du rêve ? La délicatesse de la pensée ?
    Merci pour ces brumes, à travers lesquelles je viens d’errer quelque temps avec plaisir.

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