Des rats écrasés par une montagne

Dans son excellente chronique du Nouvel Observateur, Pierre Jourde évoquait l’autre jour la postérité souvent chancelante des écrivains. 99% de la culture est morte, presque oubliée, comme non advenue. Comme je l’ai parfois écrit ici, la masse des « écrits importants » dépasse largement nos capacités de lecture, entendue comme le nombre maximal de livres que nous pourrons lire et assimiler au cours d’une vie, même consacrée à l’étude. Au Moyen-Âge, jusqu’à l’invention de l’imprimerie et la massification de la diffusion intellectuelle, et donc de sa production, on pouvait parler de nains juchés sur des épaules de géants, pour illustrer, avec poésie, l’accumulation de nos connaissances. Une décennie studieuse permettait à l’esprit brillant de connaître, je ne parle pas de comprendre, la masse, modeste, des incontournables de la pensée. Pic de la Mirandole pouvait grimper sur les épaules des géants, et, de la hauteur de leurs connaissances accumulées, embrasser du regard un horizon plus vaste. Aujourd’hui, nous ne sommes plus des nains juchés sur des épaules de géants, mais des rats (de bibliothèque) écrasés par une montagne. Nous grignotons, à droite et à gauche, une vie durant, des connaissances. Nous grimpons, par l’intérieur, au cœur d’une montagne de savoirs, accumulée par des siècles de pensée humaine. Nous avons beau en dévorer les entrailles, y avancer sans faiblir, jamais nous n’arrivons à percer la surface de l’édifice, jamais nous ne parvenons à la lumière. Et pour ceux qui, ayant tracé une route droite dans un segment limité de la montagne, croient percevoir un scintillement lointain au fond de leur petit œil de rongeur, je crains de les peiner : ils n’ont pas percé la surface, inaccessible, de la montagne, mais découvert une nouvelle veine de savoir, que des milliers de leurs semblables vont venir dévorer quelques années durant. Puis, une fois le gisement épuisé, les rats reprendront leur route interminable, dévorant les entrailles de la montagne et laissant des déjections intellectuelles suffisamment nombreuses pour boucher les artères péniblement creusées en son sein.

Le rat pourra dévorer la montagne avec une ardeur chaque jour renouvelée, il en ignorera toujours la quasi-totalité. Si quelques dizaines de rongeurs diplômés s’attaquent à un filon précis, la masse des autres rats est conduite à penser que ce filon a de l’importance, et, peut-être s’y précipiteront avec ardeur. La plupart des rats, dont je suis évidemment, sont incapables de s’orienter sans que quelques vigoureux congénères ne leur montrent le chemin. Même les rats les plus expérimentés ne connaissent généralement que quelques filons, qui ont fondé leur fortune. Certaines veines sont abandonnées depuis fort longtemps. La rumeur de leur existence se maintient quelques années, quelques décennies, puis s’évanouit. Parfois, un raton isolé redécouvre joyeusement une veine oubliée ; il communique son enthousiasme aux membres de sa tribu ; la plupart du temps, cette découverte ne change rien aux habitudes des rats de la montagne. Ils continueront leur travail de sape absurde sur de vieux filons éviscérés. Quelquefois, heureusement, le regard nouveau, brillant et astucieux, d’un rat sur une veine morte lui redonne un semblant d’existence. Pour la plupart des rats de la communauté, peu sensibles à la matière de ce qu’ils dévorent, la vie des filons n’a pas d’intérêt. Ils en perçoivent un écho déformé, de deuxième, troisième ou quatrième main, et n’auront pas le temps de dévier de leur dévorant programme pour goûter cette veine redécouverte. La montagne n’est vivante que du grouillement des rats qui la dévorent et l’engraissent d’un même mouvement. Seule l’activité des rongeurs donne une existence aux matériaux sédimentés, les réintègre dans le cycle de la vie intellectuelle, les agence avec des dépôts postérieurs, et crée ainsi, de nouvelles veines pour les rats de demain.

Le rat ne parvient jamais à la surface, mais son activité transforme la montagne. Il est des régions de l’immense conglomérat qui n’ont plus connu de passage depuis des décennies ou des siècles, leurs accès sont bouchés, leur altitude est présumée trop faible – car les rats de tête cherchent à s’élever, leur matière trop éventée pour plaire, etc… Ces segments ont peu de chances de renaître, d’être ingurgités, digérés, régurgités, différents. Certains secteurs de la montagne sont trop connus, trop cartographiés, et les rats les traversent sans prendre garde, avec distraction. Peut-être passent-ils ainsi à côté de veines riches que leurs ancêtres ont ignorées ou délaissées ? Le chemin du rat est souvent balisé par la communauté, et celle-ci n’aime pas devoir prêter attention aux égarés, surtout quand ils lui indiquent des raccourcis qu’elle n’a guère envie d’emprunter – le rat a ses habitudes. Les zones perdues le resteront. Le présent se sédimente en strates de passé qui écrasent l’avenir, contraint de s’en repaître pour exister. Le rat n’a d’autre perspective que le grignotage sans fin d’une montagne toujours en croissance.

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2 réflexions sur “Des rats écrasés par une montagne

  1. Il me semble que le problème vient tout simplement de l’abord en général de la littérature, hérité de l’école depuis le tournant du 20eme siècle. Cette vision place le lecteur au cœur de la littérature, elle fait croire que la littérature est affaire de lecteur, qu’une œuvre est faite pour être lue, que la lecture en soi, qui ne serait pas prélude à l’écriture, existe en littérature.
    Il me semble que c’est une illusion qui ne peut conduire qu’à une impasse, et que votre métaphore du rat et de la montage rend très bien

    Mais si l’on accepte que la littérature est d’abord là pour être réécrite, que la vraie lecture est d’abord la récriture, si l’on accepte que l’œuvre littéraire est d’abord une voix, et qu’on lit pour construire sa voix , si l’on accepte qu’en art le style est la langue de l’âme, parce que travailler notre parole, c’est exprimer, définir et cultiver notre moi, l’essence de notre personne, qui nous reste sinon toujours cachée parce que passive, ne pouvant s’exprimer que dans la création, et si l’on accepte surtout, plus généralement, que tout travail d’écriture sérieux, et tout travail créateur, est avant tout une aventure humaine personnelle, et sert avant tout à cette fin, et non à la recherche d’une illusoire gloriole, si l’on reconnait cela, alors parler de montagne, avec l’ambition de tout lire, apparait comme un non sens .
    C’est comme si , en assistant à un buffet où tous les plats du monde seraient réunis, on se plaignait de ne pas avoir assez d’appétit pour tout manger, sans comprendre que c’est d’abord là l’occasion de composer notre menu idéal, et de vivre un moment de pur plaisir. Quand on a l’occasion de manger de bons plats , le but n’est évidement pas de tout manger, quand bien même on le pourrait, mais de bien composer notre menu pour connaitre le plus grand plaisir possible, qui est la véritable fin de la gastronomie.

    La montagne , c’est d’abord la matérialisation concrète de la stérilité du lecteur qui, faute de ne pas voir dans la lecture qu’un prélude pour cette grande aventure intérieure qu’est la construction de sa propre voix , n’est pas en mesure de reconnaitre la nourriture dont il a besoin , parce qu’il fait de ce qui devrait un moyen pour se guider une fin en soi (voir sur la stérilité des esthètes les propos de Proust très durs, mais très justes, à propos de Swann, il me semble. )

  2. Je n’ai pas encore eu le temps de répondre à votre riche commentaire, cela mériterait presque une note! Je pense votre analyse pertinente en matière de littérature, mais, comme vous l’aurez peut-être remarqué, j’ai des centres d’intérêts éclectiques et je crois ma métaphore assez efficace à décrire l’homme d’aujourd’hui face au savoir de manière générale. La glose dévore les œuvres de l’esprit, si nombreuses de nos jours, et il devient difficile aux nains que nous sommes de s’élever sur les épaules des géants…
    Ceci dit, votre propos exigerait, en toute honnêteté, un raisonnement mieux conçu que ces quelques lignes!

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