De la valeur en littérature : La littérature à l’estomac, de Julien Gracq

La littérature à l’estomac, Julien Gracq, 1949

J’avais toujours cru que le célèbre pamphlet du stylite de Saint-Florent-le-Vieil concernait les prix littéraires, le monde de l’édition, etc… Idée fausse puisque cet essai, bien plus profond que je ne le pensais constitue avant tout une réflexion sur la valeur en littérature. Dans un pays aussi marqué que le nôtre par la figure de l’écrivain, le prestige social de sa position, son aura quasi-mystique, la question de la valeur d’un texte ne se corrèle pas directement aux goûts des lecteurs. Un écran opaque sépare la perception individuelle du lecteur de l’opinion sociale communément admise. Les écrivains sont sanctionnés dans une forme de bourse des valeurs, qui étalonne leur rang en fonction d’impératifs n’ayant que peu à voir avec le contenu de leur œuvre. La littérature compte moins pour elle-même que pour ce qu’elle représente : l’avis que s’autorisent les lecteurs, en public, dépend d’une cote, variable, d’une aura sociale. Le discours commun ne repose pas sur le goût, mais sur une interprétation objectivée par quelques spécialistes autorisés. Pour Gracq, le jugement littéraire en France, par le prestige, le classement social qu’il suppose, dépend de facteurs extérieurs à la seule réception subjective du lecteur. Plutôt que d’admettre qu’il ne goûte pas l’auteur réputé, le français préfère attendre de voir où va le vent avant d’émettre un avis public. La conversation littéraire, entre complices du jeu social, a pris le pas sur l’indépendance du lecteur. Entre membres des mêmes chapelles, il est bon de se reconnaître en quelques auteurs majeurs dont le seul énoncé crée une collusion immédiate, une connivence sociale, une reconnaissance mutuelle. Prétendre que l’on aime un auteur et pas un autre, c’est se situer, créer de la distance avec l’extérieur, resserrer les liens avec ses semblables, émettre une forme d’aspiration plus sociale qu’esthétique à être reconnu comme un « homme de goût ».

D’un côté, le vil, le commercial, l’indigne ; de l’autre, le noble, l’esthétique, le digne. Dans des pays moins réceptifs au rôle éminent de la littérature, l’émission d’un jugement ne conditionne pas le positionnement social. Ici, par la position historique de l’écrivain, de l’homme de lettres dans notre culture, le jugement est biaisé par un ensemble d’éléments qui altèrent notre faculté de jugement. Le goût est aliéné par le symbolique. Le nombre des lecteurs capables de s’exprimer à bon escient sur une œuvre est tellement restreint que, de peur de déchoir dans le regard de ses contemporains, le français préfère chercher la caution du spécialiste avant d’émettre un avis. La multiplication sans fin des œuvres de l’esprit a éradiqué les généralistes. D’un côté, des spécialistes, refermés sur un domaine plus ou moins étroit, parlant d’autorité ; de l’autre, les non-spécialistes, qui, ne pouvant maîtriser le segment de savoir du spécialiste, se réfèrent à son autorité littéraire comme ils se référeraient à l’autorité du physicien en matière de nucléaire. Quelques groupes ont émergé, souvent liés à des appartenances idéologiques et philosophiques – nous sommes en 1949, en pleine vague existentialiste – et ils profitent d’une position intellectuelle dominante pour cadenasser une société cultivée extrêmement sensible aux jugements de valeurs des autorités reconnues. Une compétition, mi-littéraire, mi-politique, entre des discours sur le monde, aboutit alors à une campagne permanente, pour élire le Président de la République des Lettres. A la bourse des valeurs, chacun compte ses soutiens et le camp majoritaire s’arroge le monopole de l’interprétation, du façonnage de l’opinion. Les modes littéraire se succèdent au gré du rapport de force sur la place parisienne. Le lecteur cultivé, acceptant cette littérature dégradée, au contenu plus philosophico-politique qu’esthétique, n’est alors plus à même d’émettre des jugements sensibles. Tout discours littéraire est parasité par des éléments extérieurs. Certains écrivains obtiennent, par ce biais, une surface d’exposition incomparable. A moins de pouvoir mobiliser une petite troupe d’admirateurs fervents, de disposer d’une audience motivée pour le défendre, l’auteur qui refuse de participer à cette foire aux bestiaux n’a que peu de chance de conquérir le public : dans cette course aux armements littéraires, sa défaite sociale est inéluctable. Elle ne signifie pourtant pas la défaite artistique. L’auteur qui dispose d’une situation, reconnu par ses pairs, par le public comme un intellectuel – Gracq ne prononce pas le mot – aspire à la postérité et à l’absolu autant que les autres.  Il n’est pas certain que sa position sociale du jour l’assure réellement de cet instant irrespirable, ce quite de l’éternité. Le dernier demi-siècle a plutôt confirmé ce pronostic gracquien.

Encore aujourd’hui, dans les franges cultivées, la perception littéraire est brouillée par des interférences symboliques. Par rapport à l’époque de rédaction de la Littérature à l’estomac, l’idéologie semble avoir perdu son rôle perturbateur dans la réception des œuvres. L’époque se caractérise presque par l’absence de grand mouvement littéraire et artistique, l’adjectif « contemporain » a dévoré l’ensemble des mouvements dans un immense conglomérat que les plus hardis qualifieront de post-moderne. Une sorte de présent continu, écrasé par les montagnes culturelles du passé, dans lequel il paraît difficile de discerner des tendances avant-gardistes solides. C’est l’aspect le moins actuel du petit livre de Julien Gracq. A contrario, ses développements quant au rôle social de la littérature, comme moyen de distinction symbolique, en France, me paraissent encore applicables à la situation présente. Le français passe plus de temps à parler littérature qu’à en lire, à distinguer le bon grain de l’ivraie dans des name dropping parfois bien éloignés de ses goûts profonds. Face aux avis péremptoires et intéressés, Gracq évoque la possibilité, non d’une impossible suspension du jugement, mais d’une restriction, d’une mise à distance, d’un retrait. Une subjectivité informée, à la fois modeste et rigoureuse, personnelle et argumentée, naissant d’une lecture attentive et la moins socialement biaisée possible, me paraît toujours être la meilleure approche possible du fait littéraire.

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