Justice pour Jack Barrett

The Story of Uriah

Now there were two men in one city ;

the one rich and the other poor.

.

Jack Barrett went to Quetta
Because they told him to.
He left his wife at Simla
On three-fourths his monthly screw.
Jack Barrett died at Quetta
Ere the next month’s pay he drew.

Jack Barrett went to Quetta.
He didn’t understand
The reason of his transfer
From the pleasant mountain-land.
The season was September,
And it killed him out of hand.

Jack Barrett went to Quetta
And there gave up the ghost,
Attempting two men’s duty
In that very healthy post;
And Mrs. Barrett mourned for him
Five lively months at most.

Jack Barrett’s bones at Quetta
Enjoy profound repose;
But I shouldn’t be astonished
If now his spirit knows
The reason of his transfer
From the Himalayan snows.

And, when the Last Great Bugle Call
Adown the Hurnai throbs,
And the last grim joke is entered
In the big black Book of Jobs.
And Quetta graveyards give again
Their victims to the air,
I shouldn’t like to be the man
Who sent Jack Barrett there.

—–

L’Histoire d’Urie

Or, il y avait deux hommes dans la même ville,

l’un riche et l’autre pauvre.

[2. Samuel 12.1]

.

Jack Barrett est parti à Quetta
Comme il en avait reçu l’ordre
Il a laissé son épouse à Simla
Avec les trois quarts de sa solde.
Jack Barrett est mort à Quetta
Avant d’avoir touché celle du mois suivant.

Jack Barrett est parti à Quetta.
Il n’a pas compris
La raison de son transfert
Loin des plaisantes montagnes.
C’était le mois de septembre,
Et il a été emporté aussitôt.

Jack Barrett est parti à Quetta.
Et là, il a rendu l’âme
S’étant essayé aux tâches de deux hommes
Dans ce poste des plus salubres;
Et Mrs Barrett l’a pleuré
Cinq joyeux mois – au maximum.

Les os de Jack Barrett à Quetta
Reposent dans une paix profonde;
Mais cela ne m’étonnerait pas
Que maintenant son esprit connaisse
La raison de son transfert
Loin des neiges de l’Himalaya.

Et quand l’Ultime Grand Appel du Clairon
Au pied de l’Hurnaï retentira,
Que la dernière sinistre plaisanterie s’inscrira
Dans le gros Livre noir des Affectations,
Et que les tombes de Quetta rendront
Leurs victimes à la surface,
Je n’aimerais pas être celui-là
Qui expédia Jack Barrett là-bas.

Trad. Ph.Mikriammos

Une référence biblique ouvre le poème :  l’histoire d’Urie,  officier dévoué, envoyé sur la ligne de front par l’amant de sa femme, le roi David, dans l’espoir, bientôt réalisé, qu’il fût tué.  Dieu commit le prophète Nathan pour avertir le monarque de sa colère. Le fils né de la relation adultérine entre David et Bethsabée, ancienne épouse d’Urie, mourut quelques jours plus tard, en représailles divines. David montra alors un sincère repentir et fut pardonné. Un nouveau fils, Salomon, devait naître de cette union. En passant, on notera l’étrangeté de la justice divine qui punit de mort un innocent en réponse à la mort d’un autre innocent et laisse le principal coupable en vie. Il a incliné la tête, accepté la puissance de Dieu, mais Urie, lui, est-il vengé ?

Jack Barrett, soldat anglo-indien connut le même destin (d’où le deuil court et joyeux de Mrs Barrett). La bureaucratie impériale britannique l’envoya vers la mort aux confins de l’Himalaya, de Simla à Quetta. Affectation dangereuse voulue par Mrs Barrett et son amant, que l’on devine puissant, à la mesure de l’administration des Indes. Nul Nathan ne viendra jouer les accusateurs contre eux : personne n’exerce plus la justice divine de nos jours. Seul l’esprit de Jack Barrett, maintenant au fait des combinaisons qui l’ont mené à la mort, peut encore nourrir des rêves de vengeance. Dans la Bible, Dieu tuait l’enfant adultérin en punition de l’adultère. Ici, l’absence de jugement divin suspend le destin des amants jusqu’à la fin des temps, quand Barrett, revenu des morts, exercera enfin la justice que Dieu n’a pas rendue. Autant dire jamais.

Kypling adopte un ton sardonique, probablement en rapport avec cette absence de justice. L’apocalypse n’est jamais que le denier appel du clairon (Bugle Call), le poste à Quetta est « very healthy » – sûrement la raison de la mort rapide du pauvre soldat -, le repos des os de Jack est profond – des os « reposent » rarement d’un sommeil agité, contrairement à l’âme – et le deuil de Mrs Barrett dure cinq joyeux mois (five lively months).   Si Jack Barrett a existé, sous un autre nom, et qu’il est effectivement mort des suites des manipulations de l’amant de son épouse, Rudyard Kipling laisse passer un message plutôt transparent à tous les intéressés, aux amis de Barrett. Dieu n’est plus là pour rendre la justice, et le « Livre noir » (black Book) cache bien ses secrets. En anglais, dans  le slang de l’institution militaire , le « Livre noir » est le registre des punitions :  référence codée à une inconduite connue par l’administration, mais tue pour préserver le prestige des armées – si elle concerne l’amant ? à la mutation de Barrett, peut-être maquillée en punition pour favoriser des amours coupables ?

N’attendez pas le jugement dernier, pense Kipling, tout en semblant dire l’inverse. Les références bibliques et l’ironie, noire, de l’auteur donnent la clé du poème :  Dieu ne rendra pas justice, alors ne tardez plus, le pauvre Barrett ne surgira pas de sa tombe pour cela. Vous pouvez deviner ce qui a condamné Barrett et lui rendre justice. Le poème codé parlait d’abord au présent. Le lecteur d’hier décodait les références d’une situation qui lui était contemporaine. L’intérêt pour le lecteur d’aujourd’hui est ailleurs, plutôt dans une vertu, que je juge prémonitoire, de ces derniers vers : les secrets militaires ne sont pas éternels, une armée finit toujours pas se retirer, laissant ouverts ses « livres noirs » et les victimes des cimetières refont toujours surface, dans la vie de leurs bourreaux, ou dans celle de leurs descendants.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s