Radiographie de l’indépendance : La Révolution américaine, de Bernard Cottret

La Révolution américaine, Bernard Cottret, 2003

Quelques jours avant l’ouverture des États Généraux français de 1789, le Rhode Island adopte la Constitution des États-Unis d’Amérique, récemment formés. Il est le dernier des treize États originels à accepter le texte constitutionnel qui règle, aujourd’hui encore, le fonctionnement institutionnel des États-Unis. Le vote des représentants du plus petit État d’Amérique conclut une affaire vieille d’un quart de siècle, celle de l’émancipation des colonies britanniques de leur métropole. Pour un historien français, il est toujours tentant de dresser le parallèle des deux révolutions, américaine et française. D’en comprendre les ressemblances, d’en analyser les dissemblances. Au risque de n’expliquer la geste des Pères fondateurs qu’au tamis de notre propre expérience révolutionnaire. Cet écueil, Bernard Cottret parvient à le contourner tout au long de cette dense synthèse de cinq cent pages. Les spécificités du théâtre américain, sa singularité même, priment sur l’analogie facile que permet la contemporanéité des deux révolutions. La France brise ses anciennes institutions quand l’Amérique en forge de nouvelles ; à Paris, on rompt avec le passé quand, à Philadelphie, on s’invente un avenir. La Révolution américaine est avant tout une aventure coloniale. La République qui naît de l’indépendance des treize colonies existe encore quand la France a sabordé quatre républiques, deux empires, deux restaurations et un régime de collaboration. Les États-Unis d’Amérique sont une construction sui generis qu’aucun antécédent historique ne préfigure, malgré la profusion de références antiques dans les discours de ses fondateurs. Les colonies rompent avec le Royaume-Uni et inventent une République qui n’a pas eu d’exemple et qui ne connut que de pâles imitations. Aujourd’hui encore, les noms de George Washington, Thomas Jefferson, James Madison, Benjamin Franklin, John Adams, Thomas Paine ou Patrick Henry résonnent aux oreilles américaines d’un son glorieux, quasi-légendaire.

Quand, en 1763, s’achève la guerre de sept ans, la France a perdu l’intégralité de ses possessions continentales américaines. Les britanniques, qui ont triomphé de leurs concurrents, maîtrisent toute la côte américaine de l’embouchure du Saint-Laurent au nord de la Floride. Tant qu’existait la menace française, au Canada et près des Grands Lacs, les colons anglais ne pouvaient, au risque de leur sécurité, se rebeller contre Londres. Les français sortis du jeu, les alliés de la veille vont s’entredéchirer. Pendant plusieurs années, le Royaume-Uni cherche à rééquilibrer un trésor affecté par la longue guerre impériale. Les gouvernements successifs essaient de taxer les colonies. Les américains refusent que le parlement britannique, où ils ne sont pas représentés, puisse s’arroger le droit de les imposer. Excédés par ce qu’elles perçoivent comme un acte arbitraire, les élites américaines – propriétaires, juristes, marchands – commencent à coordonner leurs efforts. Éloigné géographiquement, et ce sera une des clés de sa défaite, le pouvoir britannique peine à faire appliquer les mesures fiscales dans les treize colonies. La dégradation des relations entre élites américaines et parlementaires britanniques conduit à l’impasse. Les deux camps ne parviennent pas à s’entendre : quand l’un est prêt à concéder, l’autre se raidit. Le pouvoir britannique exige que ses colonies participent financièrement à la défense de l’empire, mais hésite à leur reconnaître une représentation, à défaut d’une autonomie. Il souhaite imposer une frontière à leur expansion géographique et démographique quand celle-ci est indispensable à la bonne marche sociale d’une terre d’immigration permanente. Les élites américaines veulent bénéficier des avantages de la protection britannique sans en payer le coût. Elles estiment pouvoir décider de leur avenir sans attendre les décisions arbitraires d’élus lointains.

En 1776, alors que l’opposition a dégénéré en conflit depuis un an, les représentants des treize colonies déclarent leur indépendance dans un texte célèbre. Il se divise en deux parties d’inégale importance : la première compile les « vérités évidentes »que suppose toute association humaine – sorte de déclaration des droits – et la seconde les griefs imputés au pouvoir métropolitain. La guerre durera huit ans. Alliés aux français, les colons américains bénéficient de l’éloignement des britanniques. La ligne de commandement entre les chefs militaires du théâtre nord-américain et Londres est trop longue : il faut de nombreuses semaines aux deux parties pour communiquer, plusieurs mois pour obtenir des renforts. Néanmoins, la puissance et l’expérience des armées britanniques leur permet de s’emparer de New York et de Philadelphie, alors siège du Congrès. Tandis que les américains échouent à rallier à eux les canadiens français, les anglais adoptent une stratégie inefficace. Les armées britanniques ne parviennent pas à se coordonner.  Elles prennent des villes, s’y enlisent, doivent y fixer trop d’hommes pour les conserver et perdent ainsi l’initiative sur le champ de bataille. Le gouvernement de Lord North ne parvient pas à adopter une stratégie cohérente, tant politiquement que militairement. Les américains s’essaient à la guerre d’usure, fatiguent les contingents allemands et écossais de petites attaques quotidiennes, et, quand le terrain s’avère favorable, forcent la décision. Grâce à l’appui français – qui affaiblit la mainmise britannique sur les mers – les colons prennent l’avantage à Yorktown. Après plusieurs années de campagnes infructueuses, Londres s’incline et accepte l’indépendance des États-Unis. Malgré l’appui des loyalistes, colons favorables aux anglais, qui fuiront au Canada, le conflit terminé, et une certaine apathie de la population, notamment au sud, les anglais ne sont pas parvenus à vaincre l’armée continentale. Bernard Cottret n’a pas rédigé ici un ouvrage militaire : la révolution américaine ne se résume pas à la guerre d’indépendance. Une fois libérés de leur tutelle, les Américains ont encore une étape à franchir, celle des institutions politiques. Les débats de la Convention de Philadelphie en 1787 aboutissent à l’adoption d’une Constitution fédérale et républicaine. Les anciennes colonies britanniques ont créé une nouvelle structure politique, subtil équilibrage entre les droits des États et le pouvoir central. L’association, indissoluble, a réglé constitutionnellement le problème des champs de compétence et celui de la séparation des pouvoirs. Elle ne tardera pas à adopter un bill of rights sous forme d’amendements constitutionnels. Un sujet de discorde demeure, l’esclavage. Les États du nord l’ont aboli, ou s’apprêtent à le faire ; ceux du sud exigent son maintien, nécessaire à leur économie agraire. Mais ceci est déjà une autre histoire, celle qui aboutira, quatre-vingts ans plus tard, à la Guerre de Sécession.

Le travail de synthèse de Bernard Cottret retrace avec précision les origines, le déroulement et les conséquences directes de la Révolution américaine. La montée des tensions entre colons et pouvoir métropolitain est bien rendue, tout comme les débats constitutionnels et politiques qui aboutissent à ce régime d’un type nouveau. Deux bémols cependant dans ce récit parfois trop factuel : la mobilisation politique se limite souvent, sous sa plume, à celles des élites américaines ; les fondements intellectuels de la rupture ne sont pas assez traités. Il eût pourtant été intéressant d’approfondir les remarques éparses sur l’apathie des populations ou le rôle des loyalistes ; d’analyser distinctement l’évolution conceptuelle de la construction politique américaine. Si La Révolution américaine de Bernard Cottret est, selon ses propres mots, « un livre sur le bonheur », il manque en partie sa cible. Le récit chronologique ne permet pas la mise en valeur des spécificités révolutionnaires de la période. Le torrent des faits masque en partie les tendances longues, la dimension performative des propos des Pères fondateurs est négligée. Pourtant, et les notes, comme la bibliographie en témoignent, Bernard Cottret disposait d’éléments susceptibles d’étayer avec plus de distance le déroulement de cette Révolution. Ce manque d’ambition intellectuelle affaiblit une entreprise pourtant globalement réussie.

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