Ras le buzz!

Le 30 mars dernier, le secrétaire d’État à la coopération – successeur du défunt ministère des Colonies – livrait les résultats d’un concours national destiné à remplacer, dans la langue française, les mots anglophones les plus répandus sur la toile. Parmi les propositions, pour la plupart sans intérêt, j’ai noté le très joli actuphène, qui pourrait remplacer l’insupportable buzz. Je sais, le terme a perdu le concours, au profit de ramdam, nettement moins riche. Cela ne doit pas nous empêcher de l’utiliser : il évoque à la perfection la nature profonde du buzz, nuisance agaçante malgré son caractère bénin. Un acouphène, selon le Robert, est une « sensation auditive anormale non provoquée par un son extérieur », un sifflement permanent qui succède à l’agression de l’ouïe par un bruit trop élevé. Un actuphène pourrait être une information sans intérêt, suscitant une couverture démesurée, des jours durant, dans l’agora. En Amérique, Mark Twain appela les années 1870-90 l’âge du toc (Gilded Age). Depuis quelques années, nous sommes entrés dans l’âge du buzz : des informations anecdotiques, qui ne méritent pas le nom de nouvelles, et encore moins celui d’évènements, prennent une importance démesurée.

Si les archives de la toile deviennent, à l’avenir, une source de documentation historique, il faudra à ceux qui les exploreront beaucoup de discernement pour distinguer et hiérarchiser les faits. L’évolution des techniques permet le développement de fils d’informations, qui crachent à flots continus les petits faits du jour. Le grégarisme des producteurs – journaux, agences de presse, blogs influents – et celui des consommateurs – journalistes, blogs, lecteurs – fait le reste. La pression que suppose l’idée même du flux continu empêche de consacrer un temps important à la vérification, à la réflexion, à l’enquête. Le système doit alimenter un monstre dont le principe de fonctionnement même est la continuité. Le recul, la prise de distance, la réflexion lente, le doute ne s’accordent pas avec les trépidations de la toile. Le fait brut entraîne son premier commentaire, bref, puis, autour de ce premier commentaire se greffent les réponses, plus ou moins informées, des utilisateurs. Le débat oppose en général les préjugés des uns et des autres, il s’exalte quelques jours – pour les actuphènes les plus bruyants – puis s’estompe. Un autre fait anodin prend le relais, entraînant les mêmes conséquences, les mêmes ratiocinations. L’enchaînement de ces bruits ne crée pas de mélodie, au contraire, la cacophonie se fait chaque jour plus insupportable.

Les journalistes, soumis professionnellement à la pression du renouvellement de l’actualité, ont changé d’ère. Au rythme régulier mais discontinu d’hier s’est substitué un rythme ininterrompu. Comme l’actualité ne suffit pas à satisfaire ce besoin de renouvellement, de faux débats, de fausses polémiques remplissent un espace hier encore silencieux, par nécessité technique. La moindre petite phrase d’un élu suscite une glose, le commentaire de cette glose, le débat autour du commentaire, etc… Si la communication prime désormais l’action politique, le commentaire prime l’analyse, la diffusion horizontale prime le discours légitime. Les journalistes et les tenanciers de blogs ont entamé une étrange sarabande. Les premiers craignent la délégitimation que suppose la mise en réseau, mais ils l’entretiennent en cédant au démon de l’info-commentaire en continu ; les seconds contestent la domination des médias traditionnels sans se rendre suffisamment compte, à mon sens, à quel point leur agenda est orienté par d’autres qu’eux. Je suis sidéré de voir à quel point M. Sarkozy a su développer la technique mise en place dans les années 90 par M. Blair au Royaume-Uni. Le président, ses ministres, ses députés, lancent des ballons d’essai quotidiens, dans une stratégie pérenne de buzz. Le parti au pouvoir paralyse la réflexion, le débat, la pensée, puisqu’il se débrouille pour ne jamais quitter la scène. Pendant que les utilisateurs et producteurs médiatiques réagissent, ils n’agissent pas. L’actuphène se répand sur la toile quelques jours, et puis, comme s’il n’avait jamais existé, il disparaît, remplacé par un nouveau bruit médiatique. Par leur position dominante dans la hiérarchie sociale, certains prescripteurs parviennent à accaparer l’attention, et, surtout, à empêcher l’émergence d’autres sujets que les leurs. La démocratisation supposée d’internet n’a pas semble-t-il entraîné de démocratisation de l’agenda politique. Quand, dans une manœuvre de basse politique électoraliste, le gouvernement a imposé un débat sur l’identité nationale, il a suscité des centaines, des milliers de réactions. Quand on ne dissertait pas sur le contenu, on disséquait le contenant. La critique du président Sarkozy ne se déploie jamais que dans l’espace qu’il a lui-même défini. Au lieu de réfléchir, on réagit. Le buzz ne se limite pas à la sphère politique, il pollue l’ensemble des lignes d’information institutionnelles et, par conséquence, les espaces de débat non institutionnels. Il paraît impossible d’échapper à cette écume bruyante et inutile. Sauf à se couper du monde : le silence au risque de l’apathie ou le vacarme au risque de la perte de sens ?

Il peut sembler paradoxal de disséquer la logique des actuphènes sur la base d’une communication gouvernementale sémantique plutôt anodine. En notant quelques traits du fonctionnement contemporain de la diffusion, biaisée, de l’information, je participe moi aussi à la propagation de l’actuphène – en l’occurrence, le concours du secrétariat d’État à la Coopération. Pour éviter les acouphènes, les médecins conseillent de protéger les conduits auditifs ; pour éviter les actuphènes, peut-être serait-il temps d’inventer des boules Quiès virtuelles ?

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Une réflexion sur “Ras le buzz!

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