De la dignité : Souvenirs désordonnés, de José Corti

Souvenirs désordonnés, José Corti, 1983

Un mot vient à la lecture des mémoires de José Corti, éditeur des surréalistes et de Julien Gracq : dignité. Dans un monde éditorial dont le commun se plaît souvent à penser, peut-être à raison, qu’il ressemble plus à un marigot nauséabond qu’à une spirituelle agora d’amoureux des lettres, José Corti fait figure d’heureuse exception. Libraire et éditeur, il construisit, au fil des années, un superbe catalogue dont le solitaire de Saint-Florent-le-Vieil, Gracq, demeure le joyau. Si la rencontre des deux hommes doit peut-être beaucoup au hasard – Gallimard ayant refusé Au château d’Argol, le premier livre de l’auteur – aucun doute ne peut subsister quant à l’évidence absolue de leur relation. Gracq et Corti devaient travailler ensemble. Leur proximité morale a servi leurs travaux respectifs : à Gracq la composition de rares ouvrages ciselés à la perfection, à Corti leur publication sans exigence de contreparties publicitaires quelconques. Le professeur éloigné des turpitudes échotières et le libraire indifférent aux coteries éditoriales, deux rares individus dont l’exemple moral paraît malheureusement n’avoir eu qu’une faible postérité. De ces Souvenirs désordonnés, regroupement de textes épars, émane une profonde décence morale, une dignité, un sens de la mesure humaine qui rend la compagnie de ces quelques pages profondément réconfortante. Car José Corti, s’il a compté plus qu’il ne veut bien l’admettre dans le champ littéraire, est avant tout un homme estimable. La maison Corti ? Pas de relations publiques, pas de publications de circonstance, pas de renvois d’ascenseur, et les goûts littéraires de son patron comme seule boussole (« Notons qu’il vaut mieux mourir après avoir fait faillite avec les Fleurs du Mal sur sa tombe que disparaître en laissant une fortune tirée de littératures ou médiocres ou indignes« ). L’homme Corti ? Un être ayant subi la perte irréparable de son fils, aux derniers jours de la guerre, et qui affronte alors la nécessité de continuer, continuer à vivre, à exister alors même que le bonheur lui a été retiré. Ce fils perdu revient souvent sous la plume du père, comme un point d’ancrage humain dans un univers menacé par la démesure et la superficialité.

S’il a rêvé, un bref instant d’adolescence, de devenir écrivain, José Corti a su renoncer, malgré les encouragements de Frédéric Mistral, à ce songe pour s’atteler à un travail plus obscur, mais non moins indispensable. Au crépuscule de sa vie, le fondateur de la Librairie Corti ne nourrit nul regret quant à cette orientation. Sa prose, distinguée et lumineuse, dont quelques lignes brillent d’un éclat saisissant, aurait pourtant suffi à bien des littérateurs professionnels moins doués. Là où ceux-ci pêchent par présomption, Corti a pêché par humilité. Il a choisi une existence plus obscure, laissant à d’autres la conquête de ces étincelles d’éternité que suppose toute démarche artistique. Ses hautes exigences personnelles lui ont fermé la carrière des lettres ; elles lui ont ouvert celle de l’édition. Il a investi des champs nouveaux, comme le surréalisme, ou délaissés, comme le romantisme. Pas d’anachronismes, le présent trouble le passé. Notre regard sur cette période est altéré par la notoriété actuelle d’un Breton, d’un Eluard, d’un Gracq. Corti soutint les surréalistes à une époque où ceux-ci n’existaient qu’aux yeux d’une élite de lettrés. En accompagnant un temps leur groupe, dont il se garda pourtant toujours des excès, il défricha des terrains devenus quelques années plus tard des champs fertiles. Il innova, à sa mesure. Faute de moyens financiers, il renonça parfois à d’ambitieux projets dont un, au moins, connut une brillante existence dans d’autres mains. S’inspirant d’exemples étrangers, il imagina, au début des années 30, d’éditer une collection de classiques, en papier bible, reliés cuir, qui devaient composer une sorte de bibliothèque idéale. Il lui manqua les fonds pour lancer, avant l’heure, La Pléiade.

Ce qu’il relate de la société de Breton et d’Eluard, il le fait toujours avec ce sens de la mesure qui le distingue. Pas d’anecdotes croustillantes ici, les portraits sont des merveilles d’équilibre, auxquelles le sens moral donne une forme de profondeur. Il ne tait pas l’indécence des reniements d’Eluard et d’Aragon, sur les ordres du Parti – communiste bien sûr, majuscule oblige – ou la tyrannie de Breton, malgré l’admiration qu’il porte à leurs œuvres respectives. Il ne dissimule pas la méchanceté parfois mythomane de Léautaud. Mais il le fait à sa manière, discrètement, sans tambours ni trompettes, brossant en quelques lignes le tragique d’existences enferrées dans leurs infirmités morales. La retenue de Corti n’empêche pas le jugement, au contraire, elle l’approfondit en ne cédant à aucun artifice rhétorique : il juge les actes et non les personnes. Et quand il évoque Crével, poète suicidé, abandonné par ses amis artistiques et politiques, enterré sans qu’aucun d’entre eux ne daigne se déplacer, son récit pudique se fait profondément émouvant. Corti ne manie pas les recettes éculées du pathos, même quand il peint, par petites touches, la fin tragique de Benjamin Fondane à Auschwitz.

L’alliage de réserve et de pudeur nourrit ces Souvenirs désordonnés d’une tonalité singulière. La confession du vieil homme – il publia cet ouvrage quelques mois avant sa mort, à plus de 80 ans – n’est pas un règlement de compte. Mais elle laisse percer, de part en part, un cruel désarroi, celui de la perte. La perte des amis et des années compte peu. Celle du fils en revanche… Déporté, exécuté à 19 ans par la faute d’une connaissance imprudente, Dominique Corti est le fantôme qui hante ces belles pages de souvenirs, leur donne une gravité dénuée de toute affectation. Face au drame qui anéantit l’existence de l’éditeur, que sont donc les sautes d’humeur de Breton, les récriminations d’Eluard ou les canulars sorbonnards ? Le disparu pèse de toute sa tragique absence. Ces souvenirs ne sont pas un monument à sa gloire. Dominique n’y apparaît guère. Et pourtant, qui sait, sans ce drame, si le vieil éditeur eût publié ces mémoires ? A la veille de sa mort, Corti ne dresse pas le bilan de sa vie. Il ne se confesse pas. Ne parle guère de sa vie privée. Évoque quelques disparus, plus ou moins chers. Rassemble ses souvenirs, sans leur donner une forme chronologique. Non pour s’attribuer avec égoïsme une petite parcelle d’éternité, mais, peut-être, pour laisser au monde ce dont les allemands l’ont privé en 1944 : une postérité, si ténue soit-elle. Le lecteur ressort grandi d’avoir côtoyé, quelques heures durant, la hauteur morale et sensible de José Corti. En ces temps de narcissisme indécent, un peu de mesure apaise grandement.

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