L’accomplissement vidé de sa substance

En 2000 paraissait en français l’ouvrage, déjà ancien, de Christopher Lasch, La culture du narcissisme (1979). Le développement qui suit peut paraître fade, déjà entendu cent fois, si l’on ne prend pas en compte la date de publication de cet essai. En prenant pour références quelques témoignages diffus de son époque, Lasch produisit, en quelques livres, une œuvre extrêmement dense, tentant de dépasser les lieux communs pour voir quelles grandes tendances agitaient les profondeurs de la société. Invasion de la société par le moi narcissique ;  déstructuration de la conscience de classe populaire ; coupure entre des élites mondialisées se croyant à l’avant-garde du progrès et des masses populaires vues  par elles comme réactionnaires ; analyses des transformations de la réussite sociale et de l’extension du domaine du consommateur ; théâtralisastion du monde ; difficultés de l’enseignement ; transformation du rapport à l’autre, etc… Ce qu’avait perçu Lasch est encore en marche aujourd’hui.

Difficile de sélectionner un extrait de ces livres buissonnants, denses ; il est injuste de rompre le fil argumentatif et intellectuel global de Lasch pour en faire partager la prescience. C’est parce que sa critique sociale s’agence dans un édifice plus vaste que Lasch mérite encore, aujourd’hui, d’être lu. Aucun extrait ne peut rendre exactement hommage à la démarche laschienne. La critique de la superficialité politique des communicants modernes et celle de la prime à la célébrité peuvent paraître banales. L’avoir rédigée dès les années 70 est méritoire. Ce qui l’est plus encore, c’est d’avoir perçu à quel point la quête de notoriété, et donc de reconnaissance de soi, disjoignait l’homme de ses actes, rompait le réel au bénéfice d’une conception fantasmatique et puérile de l’action politique. A la base de cette disjonction, le constat d’un individu narcissique, obsédé par sa propre image, incapable de concevoir le monde comme un univers de responsabilités, d’actes réels, et non de reflets spectraux. Parce que le succès est désiré pour lui-même, pour conforter le reflet de Narcisse dans le miroir, l’exceptionnalité de l’individualité, l’acte concret et ses bénéfices tangibles perdent de l’importance au profit d’un ensemble flou de caractéristiques virtuelles dont la notoriété figure au premier rang. Ne pouvant s’identifier ni au passé, vu comme un espace archaïque, ni aux institutions, vues comme des structures autoritaires, ni aux traditions de classe, vues comme des freins à l’expression de l’authenticité personnelle, l’individu narcissique finit par ne plus chercher dans l’autre qu’une approbation définitive : critiquer un acte, un écrit, une pensée d’une personne, c’est déjà, et automatiquement, critiquer tout l’être. L’homme public perd sa substance  : il croit que clamer équivaut à réaliser, que paraître équivaut à être. La crédibilité prime l’accomplissement, la communication prévaut sur l’action. Certes, depuis quelques années, nous avons pris conscience de cet état de fait. Nous ne l’avons pas encore dépassé. Ce que Lasch expliquait en 1979, nous en avons pris conscience, vingt, trente ans plus tard.

Ces quelques lignes d’introduction ne délivrent qu’un minuscule aperçu sur l’oeuvre de Lasch, à laquelle je vous enjoint de vous reporter : sa lecture vaut cent mille de mes phrases.

« Dans une société où le succès est sa propre définition, les hommes ne peuvent mesurer leurs accomplissements qu’en les comparant à ceux d’autrui. La satisfaction de soi-même dépend de l’acceptation et de l’approbation publiques, et ces dernières ont elles-mêmes changé de nature. Jadis la bonne opinion qu’amis et voisins pouvaient avoir d’un individu indiquait à celui-ci qu’il s’était révélé utile à sa communauté, car cette opinion reposait sur ses accomplissements, ses réalisations. Aujourd’hui, les hommes recherchent l’approbation, non de leurs actions, mais de leurs attributs personnels. Ils ne souhaitent pas tant être estimés qu’admirés. Ils cherchent moins à acquérir une réputation qu’à connaître l’excitation et les éclats de la célébrité. Ils veulent être enviés plutôt que respectés. L’orgueil et l’âpreté au gain, caractéristiques du capitalisme en voie de développement, ont fait place à la vanité. Pour la plupart des Américains, le succès est encore synonyme de richesse, de renommée et de pouvoir, mais leurs actions montrent qu’ils s’intéressent peu, en fait, à ces attributs pris substantivement. Ce qu’un homme accomplit importe moins que le fait qu’il soit « arrivé ». Alors que la réputation ou la renommée dépend de faits remarquables loués dans les biographies et les ouvrages d’histoire, la célébrité – récompense accordée à ceux qui qui projettent une image plaisante ou haute en couleur, ou qui sont parvenus à attirer l’attention sur eux – la célébrité est acclamée dans les grands moyens de diffusion et d’information, dans la « rubrique des potins », les entretiens radiodiffusés ou télévisés, les magazines consacrés aux « personnalités ». Elles est donc évanescente, comme les nouvelles elles-mêmes, qui perdent leur intérêt avec leur nouveauté. La réussite en ce monde a toujours eu un côté poignant, dû à la conscience « qu’on ne peut l’emporter avec soi » ; mais, à présent, le succès est tellement fonction de la jeunesse, de l’éclat et de la nouveauté, que la gloire est plus éphémère que jamais ; ceux qui ont gagné l’attention du public ne cessent de craindre de la perdre.

La réussite, dans notre société, doit être ratifiée par la publicité. L’homme richissime qui reste discrètement dans l’obscurité, le constructeur d’empire qui manipule le destin des nations dans les coulisses, semblent des espèces en voie de disparition. Même les hauts fonctionnaires, ostensiblement plongés dans les grands problèmes d’intérêt public, doivent se garder constamment en vue. Tout ce qui a trait à la vie politique devient une forme de spectacle. Il est de notoriété publique que les grandes maisons de publicité de Madison Avenue à New York présentent et lancent les politiciens sur le marché comme elles le feraient d’une lessive ou d’un déodorant ; mais l’art des relations publiques pénètre encore plus avant la vie politique, et transforme même les lignes de conduite, les projets et les programmes. Le prince moderne se soucie assez peu qu’il y ait « une besogne à accomplir », slogan du capitalisme américain, au stade antérieur d’un développement plus entreprenant ; ce qui l’intéresse, c’est cajoler, séduire et gagner « le public concerné », selon les termes des documents du Pentagone. Il confond le succès dans la tâche à accomplir avec l’impression qu’il produit, ou qu’il essaie de produire sur les autres. C’est ainsi que les dirigeants américains se fourvoyèrent dans la guerre du Vietnam, parce qu’ils ne pouvaient distinguer clairement les intérêts stratégiques et militaires du pays avec « notre réputation de garant » de la situation, ainsi que l’exprima l’un d’eux. Plus préoccupés des apparences du pouvoir que de sa réalité, ils se convainquirent que ne pas intervenir nuirait à la crédibilité de l’Amérique. Ils empruntèrent la rhétorique de la théorie des jeux pour conférer quelque dignité à leur obsession des apparences, expliquant que la politique américaine au Vietnam devait s’adresser « aux divers publics concernés par les actions des États-Unis » – les communistes, les Vietnamiens du sud, « nos alliés (qui doivent nous faire confiance en tant qu’ « assureurs ») », et le peuple américain.

Lorsqu’un programme politique, la quête du pouvoir et la poursuite de la richesse n’ont d’autre objet que d’exciter l’admiration ou l’envie, les hommes perdent tout sens de l’objectivité, aptitude toujours précaire, même dans les meilleures conditions. Les impressions rejettent dans l’ombre ce qui a été réellement accompli. Les hommes publics se tourmentent au sujet de leurs capacités à faire face aux crises, à projeter l’image d’une personne décidée, à se montrer convaincants dans l’exercice de leurs fonctions. Ceux qui les critiquent usent des mêmes critères : lorsque les doutes commencèrent à se faire jour touchant la politique du président Johnson, les commentateurs s’attachèrent à son « manque de crédibilité ». Les relations publiques et la propagande exaltent l’image et le pseudo-évènement. Les gens parlent constamment, a remarqué Daniel Boorstin, « non des évènements eux-mêmes, mais de leurs images ». »

Christopher Lasch, La culture du narcissisme, 1979

Advertisements

2 réflexions sur “L’accomplissement vidé de sa substance

  1. Pingback: Narcissisme | lesensdesmots

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s