Hélas, je n’ai pas lu tous mes livres…

Ils sont partout. Sur la vaste table de la salle à manger, où ils vivent une existence transitoire, entre les étals de la librairie et les étalages de mes bibliothèques. Dans le bureau, où des centaines reposent, lus ou à lire. Dans la chambre, où les négligés d’hier côtoient les relations du jour. Dans le salon, où ils paressent des semaines entières dans l’attente d’un hypothétique feuilletage. Je vis entouré de livres. Ils prennent une place considérable dans ma vie. A l’origine, il n’était pas prévu qu’ils prissent tant d’importance. Non. Ils se sont imposés, et j’allais dire d’eux-mêmes, comme une volonté parallèle, au fil des mois et des années. Un auteur en appelait un autre, un sujet en appelait un autre. De nouvelles terres s’adjoignaient aux continents déjà connus. Ils sont une partie de ma vie. Même si j’essaie de contenir leur inexorable conquête, je les sais trop divers, trop puissants, trop attirants pour me laisser l’opportunité de contre-attaquer. Comme j’ai la mauvaise manie d’acheter plus que je ne peux lire, ils s’entassent. Je lirai certains dans la foulée de leur acquisition, la plupart attendront des mois, voire des années. D’autres, enfin, ne seront probablement jamais lus. J’ai bien du mal à me faire à cette idée et pourtant… Ils sont parfois les plus anciens : acquis sur la foi d’un intérêt personnel momentané, je me demande, bien longtemps après, ce qui justifie leur présence ici. Qu’importe. Ils sont là, derrière moi, avec moi, je les sais miens et je saurai les retrouver au moment où leur lecture s’imposera. Une histoire de Carthage, achetée à dix-sept ans, entamée et abandonnée peu après, attend ainsi depuis fort longtemps. Les romans d’Huysmans languissent sur mes étagères depuis le lycée. Bertrand de Jouvenel et Thomas Hobbes sont comme deux vieux compagnons d’infortune ici : un jour, peut-être, leur deséspérance prendra fin. Ils existent, en silence, me suivent, passent sous mon regard de temps à autre. Pour l’instant, ils restent fermés et les univers qu’ils contiennent sont comme ces villes où l’on n’a jamais posé le pied : un nom, quelques indices fugaces tout au plus. J’y viendrai, peut-être, un jour.

Ils sont de vieux convives au festin de ma bibliothèque. Ils n’ont pas encore ouvert la bouche, mais leur tour viendra par nécessité. Les présents sont nombreux, mais ils ne sont qu’une nanoscopique fenêtre sur la littérature et la pensée. Tant d’absents ici… Conrad est là, Pirandello et Faulkner aussi, mais où sont donc Balzac et Stendhal ? Sartre et Camus ? Eux aussi attendent, mais au-delà des limites de mon petit univers livresque. Hobbes patiente depuis dix ans, enfin, il est là, présent, comptabilisé, aperçu au milieu de ses congénères chaque semaine. Camus, lui, n’apparaît nulle part. Comme d’autres, il est absent. Pas de manière définitive d’ailleurs. Aucune préméditation là-dedans, j’y viendrai bien un jour. Il m’en coûte de confesser que je ne l’ai pas lu. J’en sais suffisamment à son compte pour le dissimuler. J’ai lu sur Balzac, sur Stendhal, sur Sartre, sur Camus. Je les situe, je connais leurs thématiques, parfois mieux que d’authentiques lecteurs dont les souvenirs remontent à plusieurs décennies. Peut-être à la réflexion ai-je lu quelques extraits d’eux, au lycée, mais ce n’est pas vraiment lire. Souvent, j’entends qu’on relit Splendeurs et misères des courtisanes, La chartreuse de Parme, etc… Mais enfin, si l’on relit, c’est bien qu’un jour, on a lu. Et passé un certain âge, je ressens cette infirmité comme une honte. Il devient de plus en plus difficile d’avouer que ce que je sais d’eux, il est passé par d’autres, articles, critiques, encyclopédies, mais jamais par eux. Non, je ne relirai pas les aventures de Rubempré, Sorel, Roquentin et Meursault. Je les lirai et reconnaîtrai, en toute humilité, que j’ai parlé d’eux sans savoir, ou plutôt sans connaître. Il m’arrive souvent ici de faire référence à la Nausée, dont j’ai lu d’amples résumés et critiques, et pourtant je ne l’ai pas lu. Peut-on parler des livres qu’on n’a pas lu ? Ou, comme le demandait Pierre Bayard récemment, Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? Livre que je n’ai d’ailleurs pas lu – vous suivez toujours ? – et à propos duquel je sais pourtant suffisamment pour le citer à – relatif – bon escient.

Exercice d’humilité nécessaire : le temps nous est compté et il y aura toujours un classique, un auteur majeur, un roman réputé que nous n’aurons pas lu. Dans cette bibliothèque accumulée, la mémoire taillera de larges crevasses d’oubli, dans lesquelles périront presque tout ce que nous aurons lu. Ne subsisteront que des fragments arrachés au temps, réminiscences souvent involontaires de notre passé. Un vers d’Eliot, l’exécution d’un obscur prévôt des marchands au cœur du Moyen-Âge, l’intrigue de Lord Jim, etc… Terrible combat, perdu d’avance, et qui, pourtant, se révèle être le seul combat digne de ce nom. Peu importe la destination, car nous connaîtrons tous la même, si nous arrachons au monde quelques lambeaux de poésie, un grain de compréhension universelle, une émotion profonde, alors nous n’aurons pas persévéré pour rien. Et avant que le néant ne se fasse, un dernier éclair reliera la gabare de Martin Decoud, la pathétique fin de Richard III, la mort de… En fait non. Je ne sais ce que révèlera le dernier éclair de lucidité, mais il est fort probable que la littérature soit évacuée par les émotions, la brutale réalité de ce que nous aurons vécu, la douleur, le plaisir. Je ne sais pas, au fond, ce que permettent les livres. Je ne sais pas ce qu’ils m’apportent. Je sais juste que je ne pourrais pas vivre sans eux. Ils sont d’indispensables compagnons et je leur concède bien volontiers l’espace qu’ils prennent déjà en ces lieux.

Mes semblables – je n’ose dire mes frères – accumulent les livres ; certains les jettent ou les revendent après lecture ; d’autres préfèrent emprunter dans les bibliothèques ; d’autres enfin ne lisent pas. Une expérience acquise dans divers milieux socio-culturels m’a enseigné que ces trois dernières catégories représentaient l’immense majorité de mes contemporains. Un des premiers réflexes quand j’entre dans le logement de quelqu’un, et j’avoue mon inextinguible curiosité, c’est de regarder sa bibliothèque, ou ce qui en tient lieu. Je me sens parfois bien seul…

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5 réflexions sur “Hélas, je n’ai pas lu tous mes livres…

  1. J’aime beaucoup la façon dont tu parles de tes livres. Mais tout lu ou non, la chair est faible quand même 😉

    Je ressens moins de culpabilité à n’avoir pas lu ce que d’autres relisent, ce qui était un retard qui s’auto-engendrait en tentant vainement de se combler ressemble aujourd’hui à des promesses qu’on garde de côté, ne serait-ce que pour les contempler goulûment. D’ailleurs c’est ce que tu décris, mais au cours du temps, le parasitage du reproche se fait moins sentir. La sagesse sans doute (ou une baveuse sénilité, c’est selon^^)

  2. C’est amusant, j’ai regardé ma bibliothèque qui est restée chez mes parents, ce WE, et certains livres ne m’ont laissé vraiment presqu’aucun souvenir, alors que je me souviens vaguement qu’ils m’avaient plu à l’époque (L’incendie de Copenhague de Gilles Lapouge, par exemple).

    Et j’ai bien freiné mes achats, personnellement, quand le ratio livres non lus/livres lus tournent trop en ma défaveur. :p

    Après, je ne regrette pas les classiques non lus, par contre.

    Cat

  3. Au fil de mon aiguille, j’ai pu tisser et broder une fleur continuelle et sans issue, et avant que le néant ne se fasse, je me suis souvenue à quel point la poésie de nos prédécesseurs me manquent jusqu’à présent et vous brumes d’avant et d’aujourd’hui vous m’avez projetté dans ce passé, cet univers que j’ai tant aimé, dans ce monde dans lequel où avant de me noyer, Hugo m’y avait jetté…Vous êtes un vrai conteur et vous me croirez ou pas, vous avez percé mon coeur!!!!

  4. Je n’ai pas pour habitude de laisser des commentaires sur des blogs pour ne rien dire, encore moins pour parler de moi, mais la similitude de nos profils me touche, et les accents pathétiques de vos derniers mots m’encouragent à me manifester et à vous crier que NON, cher blogueur, VOUS N’ÊTES PAS SEUL ! Ce fétichisme du papier que vous décrivez, qui vous pousse à acquérir plus que vous ne pourrez jamais lire, et qui vous empêche absolument de vous séparer des ouvrages déjà lus, j’en souffre aussi. Chez moi aussi s’accumule le papier jauni, qui conquiert mon espace vital mètre carré après mètre carré (des mètres carrés que je loue pourtant bien assez cher en plein Paris)… J’ai la même histoire de Carthage (bon, en fait une biographie d’Hannibal, mais passons) qui m’attend depuis l’âge de 17 ans. Les mêmes classiques jamais lus, que je me suis juré de lire un jour. Le même réflexe pathologique de regarder où sont les livres dès que j’arrive chez quelqu’un.

    Et la réticence à rendre les livres empruntés à vos amis, l’avez-vous aussi ?
    « T’inquiète pas, c’est pas perdu, il est là, tu vois, juste là. Je te le rendrai quand je l’aurai fini. Tu connais ma moralité irréprochable, louangée dans les quatre hémisphères. Il vaut mieux que ce bouquin soit ici, à éviter que la pile d’à côté ne s’écroule, qu’à ramasser la poussière chez toi… »

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