Contre le simulacre : Son Excellence le comte d’Abranhos, d’Eça de Queiroz

Son Excellence le comte d’Abranhos, Eça de Queiroz, 1880

« Elle perdure, l’œuvre impérissable que nous légua ce glorieux génie qui repose aujourd’hui, entouré de la vénération nostalgique du Portugal, au cimetière de Prazeres. Sur le mausolée commémoratif élevé par l’inconsolable et respectable comtesse d’Abranhos, le talent du sculpteur Craveiro fait revivre dans le marbre la figure majestueuse de l’homme d’État. Et ce n’est pas sans une profonde émotion que j’irai chaque année, en un pieux pèlerinage, contempler cette haute figure de marbre, au port majestueux, à la poitrine couverte des décorations dues à son mérite, une main portant un rouleau de manuscrits, l’autre reposant sur la poignée de son épée de gentilhomme, qui indique l’homme d’État – et les yeux, derrière les lunettes à monture dorée, levés vers le firmament, symbolisant sa foi en Dieu et en la destinée immortelle de la patrie. »

Par ces quelques lignes grandiloquentes se conclut le portrait du comte d’Abranhos, satire violente des mœurs politiques du Portugal libéral. Arriviste forcené, incompétent, égoïste, lâche, calculateur, Abranhos condense en sa personne toutes les tares du politicien bourgeois, homme d’assemblées, gentilhomme, qui, à l’évocation de la patrie, pense surtout à lui-même. Issu d’un milieu modeste, il le renie pour servir sa carrière. Étudiant médiocre, il flatte, dénonce, corrompt pour obtenir ses diplômes. Père indigne, il se sert de la morale comme paravent de son ingratitude. Avocat sans relief, il ne s’élève qu’avec les subsides de sa riche belle-famille. Rhétoricien sans projet politique, il avance dans la bonne société lisboète à force de pirouettes et de reniements. Le danger excite sa prudence, la sécurité éveille son audace. Queiroz, en dressant le panégyrique de ce médiocre parvenu, illustre par la dérision les travers absurdes des régimes bourgeois. L’écrivain naturaliste se fait moraliste : quand les camps politiques en présence, « régénérateurs » (conservateurs) et « historiques » (libéraux) pensent la même chose, sont issus des mêmes milieux, rêvent aux mêmes perspectives, la politique équivaut à un trompe-l’œil.

La rhétorique s’enflamme quand les oppositions s’estompent. Ils hurlent leurs différences mais changent de camp sans trahir le moindre de leurs principes. Le retournement d’Abranhos, qui passe à l’opposition lorsque celle-ci menace de devenir majorité, ne peut être conçu comme une trahison, puisqu’il rejoint des hommes qui pensent comme lui. Les propos de Queiroz sont admirables de distance cynique : par syllogisme, Abranhos prouve que ses fuites sont des actes de courage, ses retournements des actes de fidélité, ses opportunismes des actes de politique. L’emphase brouille le sens. Elle tord la vérité morale et transforme le langage en arme hypocrite. Les mots servent tous les régimes. Quand la politique meurt, le langage ne vaut plus rien : sa charge est comme neutralisée, au service d’un discours général creux que ceux qui l’utilisent voudraient inéluctable. Les discours sont interchangeables et plus les références historiques enferment les allocutions dans une gangue pompeuse, plus ils servent à dissimuler une vacuité infinie. Un jour, pour Abranhos, sans autre motif que son désir apolitique d’ascension sociale, le roi est Louis XVI, le jour suivant, il est Saint-Louis. L’élévation de l’avocat, de l’orateur, sont les conséquences ultimes de cette distorsion, les techniques oratoires comme brouillage de la réalité. La compétition politique n’est plus qu’une course aux prébendes, une lutte dont le noyau vital a été désamorcé.

Le roi est nu : aux conservateurs répondent d’autres conservateurs. Abranhos s’élève dans un jeu dévitalisé. La ploutocratie croit avoir évacué l’histoire. Les institutions de la Charte sont définitives, l’Empire est formé. En verrouillant la forme, la classe politique croit figer les processus historiques. Le système tourne à vide, et accumule, de manière confusément marxiste, les contradictions qui mèneront à son propre effondrement. Fixe, immobile derrière le masque de la valse permanente des ministères, l’État grouille pourtant de tensions non résolues, de divergences ignorées. Par l’humour, Queiroz dévêt le système politicien de ses frusques politiques. Il en sape la fausse rhétorique. Il délégitime le « grand homme ». Alipio Abranhos est un manoeuvrier de couloirs, un arriviste à la petite semaine qui voile son inexistence proprement politique par l’usage abusif d’une langue aux atours politiques. Le système portugais n’est qu’une compétition pour le pouvoir, dont le comte d’Abranhos est un des nombreux champions. A ces faux-monnayeurs qui se croient hommes d’État, Queiroz oppose le brutal constat de leur dévoiement. Ils clament et sermonnent pour mieux se cacher, enrober leur vacuité d’une grandeur usurpée.

L’ouvrage s’achève sur la description de la statue d’Abranhos, qui présente tous les attributs conventionnels de l’homme d’État : la figure, le regard, l’épée, les médailles, les manuscrits… Ultime ironie de l’écrivain : Abranhos n’était politique qu’en apparence. La statue simulacre atteste le statut simulé. Queiroz a dévoilé tout au long de son roman ce que le monument a de mensonger : la figure de marbre, hiératique, dissimule le visage réel du transfuge déloyal ; le regard lointain prétend à la profondeur, alors qu’il n’a été que lâche indécision ; l’épée du gentilhomme travestit le duelliste pusillanime en combattant téméraire ; les médailles ne récompensent qu’une veulerie prise pour de la sagesse ; les manuscrits élèvent le gâte-papier au grade de publiciste. Alipio Abranhos n’était rien, un misérable imbécile, qu’une fortune favorable éleva au faîte de la gloire parlementaire, parfait représentant d’une politique sans enjeux et de gouvernements sans objectifs. Queiroz démonte, par cet éloge postiche, les faux-semblants formellement politiques d’un univers utilitariste.

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