Triste Mexique : Histoire du Mexique de Brian Hamnett

Histoire du Mexique, Brian Hamnett, Perrin, 2008

Du Mexique, les lecteurs français ne connaissent en général que les clichés cinématographiques et littéraires : trafiquants de drogue et révolutions de pacotille ; Graham Greene – La puissance et la gloire – et Malcolm Lowry – Sous le Volcan –. Berceau d’une civilisation méso-américaine qui était sans doute la plus avancée d’Amérique quand débarquèrent les Conquistadors, victime de ses richesses et des convoitises étrangères, catholique par défaut, révolutionnaire par conviction, ce pays présente un champ d’investigation historique d’une grande richesse. Le livre de Brian Hamnett, élogieusement chroniqué [ici], n’est certes qu’une synthèse généraliste. Ce genre ne prétend ni à l’exhaustivité, ni à l’audace. Il ouvre des pistes, montre des tendances mais n’innove pas. Perrin, éditeur spécialisé en histoire, s’adresse en principe à un grand public motivé. Et de la motivation, il en faut pour venir à bout de ce livre. Cette Histoire du Mexique écrite en anglais pâtit d’une transposition française calamiteuse. Probablement pressé par le temps, le traducteur n’a pas, loin s’en faut, rendu une copie de qualité : les nombreuses voies passives, désastreuses, aboutissent à des cul-de-sac stylistiques, la Vierge s’appelle de temps à autre Mary, les déficits sont structuraux, le dirigeant se fait le hérault (sic) des réformes et le trafiquant de drogue est « bien éduqué », comme un chiot, traduction littérale et faussée de l’anglais well educated. Je passe sur un style plat, mou, maladroit, qui alourdit considérablement certaines pages, jusqu’à faire tomber le livre des mains. Ces quelques remarques de forme, en contrepoint de la chronique positive du rédacteur de nonfiction.fr, sont peut-être le signe d’un esprit formaliste, vétillard – le mien –. Exiger d’un travail non littéraire qu’il soit traduit avec soin ne semble pourtant pas déraisonnable.

Si la forme – française – agace, l’organisation – anglaise – déçoit. Comme souvent dans des travaux de ce type, le passé récent, au motif qu’il intéresse plus le lecteur putatif, prend une importance démesurée. La présidence de Vicente Fox (2000-2006), première alternance politique depuis la révolution de 1911, méritait probablement un développement spécifique. Ici, il est trop long. Hamnett exécute les civilisations précolombiennes en une vingtaine de pages denses, sans guère de fil conducteur, mais il s’enlise dans les détails des recompositions ministérielles de l’ère Fox. Le déséquilibre affecte également l’histoire de la Nouvelle-Espagne. Hamnett n’appuie pas ce choix d’organisation par des arguments intellectuels : au contraire il souligne les continuités entre les ères précolombienne, coloniale et indépendante. Dommage d’avoir privilégié autant l’ère contemporaine, au risque d’obscurcir le propos par une dispensable écume de faits accessoires. La dernière partie du livre se fait l’écho des journalistes et éditorialistes aux dépens des historiens. Ce défaut de construction n’est cependant pas rédhibitoire, à condition que le reste de la démonstration soit probant.

L’articulation de la réflexion est parfois audacieuse, intelligente. Au lieu de plaquer des schémas classiques, des chronologies attendues, Hamnett remet en perspective les tendances historiques de la société mexicaine, dégage des lignes de force. Les effets délétères de la dette publique sont mis en avant ; le rôle paradoxal de l’Église catholique, majoritaire et pourtant harcelée, est interprété de manière convaincante. La délimitation périodique est originale. L’indépendance de 1821 a selon lui moins d’importance que l’exécution de Maximilien de Habsbourg en 1867. Alors que la destruction de la Vice-Royauté de Mexico n’avait pas entamé les structures politiques coloniales, l’échec de l’intervention française clôt un cycle de déstructuration du pouvoir central au bénéfice des périphéries. Suit un demi-siècle perturbé, durant lequel les espoirs nés de la Réforme libérale et anticléricale de Benito Juarez s’évanouissent. La longue dictature de Porfirio Diaz, d’abord bien accueillie, s’épuise et aboutit à une révolution. Une vingtaine d’années et quelques présidents assassinés plus tard, Cardenas met fin à l’anarchie et pérennise la longue domination institutionnelle du PRI. Brian Hamnett pointe la permanence du conflit centre/périphéries comme moteur de l’histoire mexicaine. Les phases de dissolution du pouvoir central sont suivies par de longues plages d’agitation révolutionnaire, puis par l’établissement de systèmes autoritaires.

Ce fond intellectuel de qualité ne suffit pas à sauver le livre. Trop souvent l’argumentation s’enlise par manque de méthode. Les évènements évoqués ne sont qu’à moitié expliqués, voire pas du tout, et reviennent, sans que le lecteur comprenne bien pourquoi, cinq ou dix pages plus loin. Plutôt que d’alterner, en toute logique, développements chronologiques et thématiques, Hamnett mélange les deux dans un argumentaire brouillon. Diaz est renversé avant de gouverner ; la dette est remboursée avant d’être contractée. L’auteur exige de son lecteur une attention redoublée pour démêler les fils de l’histoire. Des précisions superfétatoires – comme les dates de naissance et de mort d’un quelconque ministre – remplacent souvent d’honnêtes développements qui auraient éclairci le propos. Hamnett n’a pas su choisir un angle d’attaque. Il veut théoriser, organiser, en éclairant les cycles courts et les cycles longs de l’histoire mexicaine : d’un côté les tendances lourdes, pérennes ; de l’autre les évènements ponctuels, les problématiques éphémères. Le rôle de l’Eglise, la place des indiens, le conflit entre les autorités centrales et la périphérie, irriguent l’histoire mexicaine depuis la conquête espagnole. Le pétrole, le rapport aux Etats-Unis, la démocratisation du système sont des thèmes ponctuels de cette symphonie cacophonique. La problématisation de l’histoire mexicaine aurait pu être convaincante à condition de ne pas être mêlée à une approche événementielle, chronologique sans l’être, qui affaiblit la portée du propos.

En voulant à la fois théoriser et narrer, Hamnett ne donne qu’un aperçu spectral de l’histoire mexicaine, articulé par des remarques souvent allusives. Quelques chapitres tiennent mieux la route que d’autres, mais ne suffisent pas à sauver l’entreprise. Cette synthèse politique et sociale – qui ne tend ni vers le politique, ni vers le social – est un échec qu’une traduction française hasardeuse rend plus pénible encore. Ni factuelle, ni thématique, elle se tient dans un entre-deux médiocre. Le genre de l’histoire des États est compliqué. Il exige un travail historique cohérent, réfléchi, bien articulé. Xavier-François Fauvelle-Aymar (Histoire de l’Afrique du Sud, le Seuil, 2005) avait parfaitement réussi cet exercice périlleux, avec des choix de structuration de pensée bien plus risqués que ceux d’Hamnett. Ce sujet intéressant aurait mérité mieux, dommage.

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