Le Conseil d’Égypte : Sciascia, le mythe et l’histoire

Le Conseil d’Egypte, Leonardo Sciascia, 1963

Leonardo Sciascia, écrivain italien ou plutôt auteur sicilien de langue italienne. Car le protagoniste principal de ses romans, le sujet central de ses enquêtes fut toujours cette île incompréhensible à ceux qui n’en sont pas originaires. Terre fertile, peuplée, elle a été l’objet des convoitises successives des grecs, des carthaginois, des romains, des byzantins, des arabes, des normands, des français, des aragonais, des espagnols et des piémontais – excusez du peu –. La Sicile, position stratégique en Méditerranée, n’a jamais accédé à l’indépendance, ce qui ne l’a pas empêché de développer une identité singulière. L’agriculture, florissante, repose sur de considérables inégalités sociales ; le crime organisé règne avec la complicité tacite des institutions italiennes, après que celles-ci aient éliminé la vieille noblesse de privilèges ; l’Inquisition et les jésuites ont résisté là mieux qu’ailleurs, empêchant longtemps l’émergence d’une société civile . L’œuvre de Sciascia cherche, par la littérature, à dire, et donc à comprendre, la Sicile. Dans Le Conseil d’Égypte, roman historique situé à la fin du XVIIIe siècle, Sciascia questionne l’impossible libéralisation des structures politiques de l’île, et, plus généralement, ce maquis de légendes sur lequel reposait son organisation sociale. Les Lumières n’ont que faiblement pénétré la Sicile, elles n’y ont pas prospéré. Et, des décennies plus tard, lors de l’unification de la péninsule, la Sicile des Bourbons offrit aux Chemises Rouges de Garibaldi le tableau d’une société rurale, archaïque et superstitieuse. Quelques années avant la publication de ce roman, Tomasi di Lampedusa, et son magistral Guépard, décrivit la société sicilienne à la veille de la libération garibaldienne. Sciascia remonte plus haut que le prince de Lampedusa. Peu avant la Révolution Française, qui devait entraîner, en écho, le durcissement considérable du régime Bourbon de Naples, l’administration du Vice-Roi Caracciolo tenta une timide modernisation. Pour ce faire, elle devait briser les structures nobiliaires, conservatrices, attachées à leurs privilèges.

L’abbé Vella, personnage principal du roman, offrit au Vice-Roi, et à son allié le Cardinal Airoldi, une occasion de trancher les chaînes de la Sicile. Suite à la découverte d’un manuscrit arabe, incompréhensible aux yeux des érudits locaux, Airoldi avait appelé ce prêtre maltais afin qu’il déterminât la valeur réelle de l’ouvrage. Saisissant là, avec opportunisme, une occasion d’améliorer ses conditions de vie misérables, Vella prétendit déchiffrer un recueil historique de la plus haute valeur : un document susceptible de démanteler les prétentions nobiliaires assises sur la coutume. Le prêtre mentait, il ne s’agissait jamais que d’une vie de Mahomet. Mais, pour s’élever, il se livrerait à une falsification de haute voltige. Le long travail de maquillage du document original offrit à Vella l’opportunité de s’insérer dans la plus haute société palermitaine. Peu regardant sur ses propres méthodes, Vella se laissa acheter, avec la prudence exigée, par les nobles qui voulaient voir figurer leurs noms dans le pseudo-recueil arabe : la haute société pensait que le document est vrai, mais elle estimait aussi que Vella, en tant que traducteur, pouvait ajouter telle ou telle mention dans son travail sans le dénaturer en profondeur. La Sicile était déjà le royaume des arrangements intéressés. A la cour du Vice-Roi, puis à celle de Ferdinand III de Naples, le faux document donna un prestige hautement rémunérateur à son auteur.

Sciascia opère par de fréquentes ellipses. Plutôt que de dérouler l’histoire de manière linéaire, il condense le temps romanesque dans de courts chapitres, le plus souvent dialogués. Les personnages, exceptés Vella et un jeune avocat, Di Blasi, n’ont guère d’intérêt propre : ils apparaissent pour illustrer l’état des forces à Palerme, pour présenter, grâce aux facilités que permet la fiction, un tableau réaliste de la situation socio-politique de la Sicile. Au lieu de n’être qu’un roman historique, au sens banal du terme, plein d’aventures et de désordres, Le Conseil d’Egypte utilise le matériau romanesque pour interroger l’histoire. Le texte commence peu avant la mort de Diderot, les Lumières ne sont pas encore devenues l’arme intellectuelle d’une puissance ennemie. Il s’achève alors que le général de la Révolution Bonaparte s’aventure en Italie, provoquant par ses guerres victorieuses, le durcissement des régimes nobiliaires européens. Une occasion a été manquée, elle ne se représentera plus. Avant 1789, le régime napolitain pouvait, sans craintes diplomatiques et dynastiques majeures, affaiblir le carcan clérical – il supprime l’Inquisition, expulse les Jésuites – et briser l’emprise nobiliaire au bénéfice d’une société civile naissante et éclairée. Dans ces conditions, la falsification de Vella permettait d’affaiblir la noblesse. Un timide mouvement de réforme accompagne l’ascension du prêtre dans la société palermitaine. Dès lors que Paris s’embrase, et la France à sa suite, l’État bourbon de Naples ne peut plus abandonner à leur sort l’Église et la Noblesse. La chute de Vella, dont la contrefaçon ne résiste pas à l’œil érudit, est inéluctable. Néanmoins, la disgrâce de l’abbé n’est plus au premier plan.

Le talent de Sciascia est là, dans un mouvement profond qui affecte le premier et le second plan, jusqu’à intervertir leurs positions. Dans la première partie du livre, la petite société libérale de Palerme n’est qu’un décor pour l’acteur principal et la tromperie du manuscrit arabe. L’auteur met en avant le conflit qui oppose la Monarchie à sa noblesse de Sicile. L’évolution des conditions historiques affecte la construction du livre et en renverse la scène. Le prêtre madré n’intéresse bientôt plus l’histoire, puisque, sous la menace française, le roi et sa noblesse se réconcilient. Le récit change de point de vue et un personnage secondaire, l’avocat Di Blasi, représentant des élites libérales et bourgeoises, prend la place de l’abbé. La seconde partie du livre raconte l’échec de sa conjuration révolutionnaire, sa torture – abominable – et son exécution, sous les yeux de Vella, redevenu l’homme anecdotique et impuissant qu’il était avant le début du roman. Les caractères importent peu. La destinée de Vella, personnage comique, et celle de Di Blasi, personnage tragique, comptent plus que leurs individualités distinctes. Ils ne sont pas les sujets du récit mais des objets, mus par Sciascia pour illustrer une période clé de l’histoire sicilienne. La force du roman réside dans son ancrage historique, dans sa capacité à questionner le destin de l’île. Sa faiblesse, consubstantielle au genre du roman à thèse, c’est de faire de l’intrigue le véhicule d’une réflexion politico-historique. Le pessimisme ironique de l’auteur parvient à donner vie au roman, sans pour autant l’élever au-dessus de la production commune littéraire.

L’objet, je crois, n’était pas là, il serait illusoire de ne jauger l’œuvre qu’en termes romanesques. La littérature, chez Sciascia, n’est pas un acte gratuit, elle est une arme, un moyen de lutte contre son temps. Vella parlait ainsi de Malte – et Sciascia, par cet intermédiaire, de la Sicile – : « Par la mer, elle permet à l’imagination d’aborder la fable du monde musulman et celle du monde chrétien : comme je l’ai fait, comme j’ai su le faire… D’aucuns diraient l’histoire, moi, je dis la fable. » Par un jeu de miroirs, Sciascia questionne l’histoire de la Sicile, ce socle d’affabulations sur lequel reposaient hier les prétentions des nobles, aujourd’hui les dénégations des mafieux. La domination de la noblesse terrienne, comme celle des entrepreneurs du crime organisé, survit par des mythes, des légendes qu’une coupable complaisance croit réelles. A la fiction, Sciascia répond par une autre fiction : l’Histoire travestie en roman, contre le roman travesti en Histoire.

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