Résurgences sincères

« De retour en ville après un long séjour en cure thermale j’effectuais de bon matin une promenade pour reprendre contact avec ces rues et vitrines qui m’avaient tant manqué, pendant l’été. Chemin faisant, je glissai une main dans ma poche droite pour m’assurer que je n’avais pas oublié le petit carnet à couverture orange dans lequel, au gré de mes pensées, je consignais négligemment d’excellents mots d’auteur, qui, dès leur publication, feraient tomber à genoux, et en pâmoison, mes lectrices stupéfiées par un tel degré de génie. Je l’effleurai avec ce sentiment de quiétude qui me gagnait chaque fois que je l’avais en main. Mais qu’étaient ces autres papiers dans la poche ? D’anciennes listes de courses que j’avais omis de jeter ? J’en pris un au hasard, reconnus mon écriture et lus ces sentences sans appel : « Rebut, déchet ! Raclure, enflure ! » Je reconnus sans peine l’encre noire et l’épais tracé du stylo que j’avais acheté avant de prendre le train du retour. « Blaireau, rond-de-cuir de la littérature ! Distributeur de flatteries ! » Quand donc avais-je pu griffonner de tels mots ? Le deuxième fragment portait des injures du même tonneau : « Je te maudis, toi et tout ce que tu as publié depuis ta naissance ! Péroreur ! Tu jactes mille fois mieux que tu ne gribouilles, crayonneux ! » Ces alignements de véhémences ne me faisaient pas sourire un instant. Je me souvenais encore nettement avoir conçu toutes ces pensées noires à l’encontre d’un confrère auteur croisé durant ma cure, en compagnie duquel j’avais conversé avec beaucoup d’urbanité. Que faisaient là ces insultes ? ! J’étais sûr et certain de ne les avoir jamais écrites. Et ce papier n’était pas le seul du genre : dans ma poche extérieure gauche, mais aussi dans les deux poches intérieures du veston puis dans celles du pantalon, je découvris ces slogans acrimonieux que dans ses phases les plus amères mon esprit avait dû concevoir. Dans ce singulier malheur, j’avais une chance : nulle part le destinataire de ces colères n’était désigné. « Vieille chèvre, cesse donc tes bêlements arrogants sur toutes les télés ! » « Débile grabataire, quand arrêteras-tu de monopoliser les suppléments littéraires ? » Toutes ces insanités surgies de moi-même étaient bien de ma propre main, pas l’ombre d’un doute à ce sujet ; inutile de songer qu’on ait pu l’imiter, mon écriture est inimitable, autant que mon style. Je m’apercevais que l’on garde en soi, assoupie, la mémoire des pensées noires qu’un esprit éructe durant des semaines, fussent-elles en quantité astronomique. Je me mis à pester contre moi-même, à regretter les flèches que j’avais en mon for intérieur décochées contre le microcosme intellectuel de notre ville ; dans le même temps je me mis à jurer contre les divinités et à lancer ce trait dans l’azur : « Damnés soient les plumitifs qui entravent ma marche vers les sommets ! » Et tournant les talons, je repris le chemin de mon domicile pour faire le point sur cette affaire et définir, en toute sérénité, la marche à suivre.
Je rentrai chez moi avec une vive appréhension et rôdai d’un air suspicieux autour de la femme de ménage qui rangeait le linge repassé.

« Balbina !, beuglai-je soudain. Avez-vous fait mes poches ?

– Monsieur ?

– Mes poches, avant de laver tout ça, pour vérifier si je n’aurais pas oublié, cela m’arrive souvent, un stylo, l’encre est indélébile, ensuite.

– Si, Monsieur, j’ai fait les poches, comme d’habitude. Vous avez perdu quelque chose ?

– Deux ou trois papiers sur lesquels j’aurais griffonné une liste de courses ou des numéros de téléphone…Vous n’avez rien…

– Rien. Sinon, je l’aurais posé sur votre bureau. »

Soulagé, j’allais m’affaler dans mon bureau, quand – las ! – je retins un hurlement. Sur ma table de travail déserte me narguait, roulée en boule par je ne sais quelle main experte, une feuille qui, pour être aussi bien centrée, ne pouvait qu’avoir été intentionnellement posée là. M’assurant que la bonne était occupée à l’autre extrémité de l’appartement, je m’en saisis, en sueur, et la dépliai. Et je lus ceci : « Damnés soient les plumitifs qui entravent ma marche vers les sommets… » J’enfouis la feuille dans une poche et l’en extirpai presque aussitôt, pris mon briquet et la brûlai, coin après coin au-dessus d’un cendrier reconverti en urne funéraire. J’ouvris la fenêtre pour chasser l’odeur de brûlé et jetai les cendres, tâchant de voir si quelque vieille voisine n’avait pas assisté à la scène (« Je l’ai vu détruire des documents… »). Je n’étais plus moi-même. On avait fait de moi le jouet de je ne sais quel diable. »

Eric Faye, Quelques nobles causes pour rébellions en panne, 2002



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