Orgueil et démesure : La conjuration de Fiesco à Gênes, de Friedrich Schiller

La Conjuration de Fiesco à Gênes, Friedrich Schiller, 1782

Goethe, dans la dernière partie de Faust, écrivit ces vers : « Celui qui, dans son constant effort, n’épargne pas sa peine, Celui-là nous pouvons le sauver » . A l’inverse de son contemporain, à qui on le rattache généralement, Schiller ne sauve pas ses héros. L’ambition démesurée, l’appétit de conquêtes, la soif de pouvoir, ne suffisent pas à remodeler le monde. Aucun démon ne vient faciliter la tâche de celui qui se croit appelé par ses qualités à exercer l’imperium sur la société de ses semblables. Wallenstein pense que la destinée lui réserve un avenir royal, il la sonde sans parvenir à délimiter ses propres possibilités. L’ambiguïté du présent le laisse espérer. Les indices se multiplient, pense-t-il, en faveur de son élévation. Pendant ce temps de réflexion, de prélude à la décision, qu’il croit immobile, des forces travaillent contre lui. Et quand elles émergent, le héros, pris de court, voit s’effondrer les chimères dont il s’est longtemps bercé. Dans La Conjuration de Fiesco à Gênes, tragédie de jeunesse du dramaturge allemand, ce thème de la confrontation du héros solitaire et du monde est déjà présent. Travaillé par des rêveries qui le dépassent, poussé au crime par quelques amis bien intentionnés, attentif aux circonstances historiques, Fiesco préfigure Wallenstein. La République de Gênes est alors gouvernée par Andrea Doria. Le vieux combattant n’est une menace pour personne, il n’apparaît guère dans la pièce. Le danger ? Son neveu, Giovanni, disposé à profiter de l’aura de son oncle pour accéder au pouvoir. Les républicains se cherchent un chef pour contrer les ambitions du sinistre Giovanni. Le seul capable de les mener à la victoire, c’est Fiesco. L’homme paraît superficiel, ignorant des conflits politiques qui agitent la cité ligure. Les conjurés le croient perdu pour leur cause et se lamentent de ne pouvoir mener l’action prophylactique qui sauvera la République.

Fiesco feint de ne pas s’occuper de politique pour mieux s’imposer. Il n’est pas dupe des manœuvres de Giovanni Doria. Dans les coulisses, à l’aide de son immense fortune, il a déjà suborné une partie de la garde et attend que les circonstances lui soient propices. Dissimulé, sournois, retors, Fiesco a prévu l’effondrement prochain du régime des Doria. Il attend en silence, laisse croire à ses amis qu’il ne s’occupe pas de politique pour mieux tromper le dangereux Giovanni. Il sait qu’il jouera le premier rôle des évènements qui s’annoncent. Les prépare dans la clandestinité. Il renversera le régime. Il n’hésite que sur un point : sera-t-il le restaurateur des institutions ou leur fossoyeur ? Monk ou César ? Même si le lecteur peut voir dans le machiavélique Fiesco un tyran en puissance, le déroulement de la pièce est suffisamment ambivalent pour que Schiller, face à son insuccès, ait pu, dans un second temps, et sans retoucher le reste de la pièce, inverser le choix de Fiesco lors du dernier acte. Le héros ne maîtrise qu’une partie du déroulement de sa destinée. Il achète les loyautés de ceux qu’il peut corrompre, joue sur la naïveté de ceux qu’il peut tromper, circonvient ceux qu’il ne peut s’attacher. Le génie de la conjuration ne suffira pas. Il ne combat pas seulement le maître de Gênes, il en combat les institutions, au risque de s’aliéner de précieux soutiens. S’appuyer sur un coup d’État républicain pour, peut-être, instaurer le pouvoir personnel requiert des qualités et des circonstances. Il dispose des premières, les secondes joueront contre lui. Au vu des capacités de dissimulation de Fiesco dans le premier acte, un des conjurés ne peut croire que l’homme ait pour seul but la restauration de la liberté municipale et l’élimination du dangereux Giovanni. Un homme ne peut maîtriser toutes les éventualités. Surtout lorsque celles-ci s’appuient sur le loyalisme républicain et l’amour des libertés politiques. L’austère Verrina sacrifiera son amitié pour Fiesco  à ses convictions morales.

A la démesure de l’homme, Schiller oppose un univers incontrôlable. Fiesco aspire à la grandeur mais il lui faudrait pour cela un monde consentant. Il ne sera pas le maître de sa destinée. Malgré son machiavélisme, son intelligence, son audace, en résumé, ses qualités de héros, l’individu ne pourra s’élever au-delà de ce que permettront les circonstances. Fiesco renverse le vieux condottiere, tue son neveu, mais n’accède au pouvoir suprême que quelques instants. Le vieux monde refuse les débordements. Le désir de puissance exige la soumission du hasard. Il croit dompter les énergies humaines, les attacher à sa propre réalisation. Fiesco se voit deus ex machina, se coupe de toutes les exigences morales, effleure l’objet de son ardeur quelques instants puis s’effondre, cadavre disloqué par sa propre outrance. En trahissant la cause de la liberté qu’il feignait d’embrasser, Fiesco s’est condamné. Et a empêché la restauration républicaine.

Il n’est pourtant pas l’objet d’une passion unique, dominatrice, dévorante. Cohabitent en lui le souci de la collectivité et l’appétit individuel. Fracture intime que les évènements élargissent. La soif de briller et l’orgueil ne prédomineront qu’après un long combat. Seul le spectateur pourra observer les doutes qui assaillent le héros. Le monde le verra présomptueux et le jugera comme tel. Pourtant, comme Wallenstein, il aura hésité. Les deux apartés du conjuré sont sublimes : combattent en lui le désir de liberté et la volonté de domination. La modestie le gagne quelques instants, se faire le sauveur de la communauté, et in fine « son plus heureux citoyen » le tente. Il s’attendrit sur la grandeur possible de son geste, repousse le démon de l’orgueil avant de lui céder quelques scènes plus loin. Être le héros qui sait discerner ses humaines limites ou le demi-Dieu qui transforme le monde mais ne différencie plus le crime de la vertu ? Rétablir les institutions ou les dominer ? Se faire l’agent de la morale historique, au risque de ne gagner qu’une sage satisfaction personnelle, ou tenter de briser ses chaînes pour remodeler son coin d’univers ? « N’être prince qu’un seul instant a dévoré la moelle de toute l’existence. Ce n’est point l’arène de la vie mais son contenu qui en fait la valeur. Réduis le tonnerre à ses seules syllabes, et tu berceras les enfants avec lui ; fonds-les dans un seul cri brusque, et le son du monarque fera trembler le ciel éternel ». Résolu, Fiesco affrontera le monde, sans mesure. Il y perdra l’existence. Sa présomption ne trouvera nulle Marguerite pour intercéder en sa faveur auprès du juge suprême. Le Faust de Goethe n’a pas encore délivré sa morale équivoque : à l’orgueil de l’individu aspirant à la divinité répond la brutalité d’un univers qui la lui refuse.

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