De Weimar aux Hussards : Le soufre et le moisi, de François Dufay

Le soufre et le moisi, François Dufay, 2006

A la fin de la seconde guerre mondiale, l’épuration touche les lettres françaises. Parmi les figures notables de la collaboration littéraire, Brasillach est fusillé, Hermant emprisonné, Bonnard exilé. Pour Jacques Chardonne, que ses penchants pour l’Allemagne nazie ont conduit au congrès des écrivains de Weimar en 1941, et Paul Morand, ambassadeur du Maréchal Pétain dans la Roumanie fasciste, s’ouvre un long purgatoire. Les deux écrivains ne se connaissent que de réputation. Ils sont dissemblables : l’un a construit sa carrière sur de profondes analyses psychologiques du couple ; l’autre a bâti sa notoriété sur des romans rapides, au style lapidaire et flamboyant. Chardonne est provincial, Morand cosmopolite. Les deux hommes n’ont qu’un point commun : leur rapport à l’Allemagne et au Vichysme. L’épaisseur de leur dossier politique ne semble devoir leur laisser que de maigres perspectives éditoriales. Le Saint-Germain des Prés de Sartre et de Camus n’a que faire des deux hommes. Et pourtant, grâce à l’intercession d’une poignée de jeunes écrivains, les deux auteurs vont ressurgir et préserver, du même mouvement, leurs chances de postérité. François Dufay, décédé accidentellement l’an dernier, avait déjà étudié la collaboration littéraire, notamment celle de Drieu, Chardonne et Jouhandeau, dans son livre Le voyage d’automne. Le soufre et le moisi en est la suite logique, histoire de la survie de deux écrivains sauvés de l’oubli par quelques nouvelles figures de la droite littéraire, les « Hussards ».

Paul Morand, diplomate de carrière, connut un succès étincelant pendant l’entre-deux-guerres. Ses romans et nouvelles, symboles d’une ère nouvelle, celle de la vitesse, s’arrachaient. Marié à une princesse d’origine roumaine férocement antisémite, il préféra Pétain à de Gaulle en juin 1940 et se compromit à Vichy. Exilé en Suisse en 1945, il y vit dans la nostalgie des splendeurs passées. Jacques Chardonne, reclus à Barbezieux, n’a pas eu avant guerre la notoriété de Morand. Éditeur chez Stock, maison qu’il possédait en partie, romancier de l’intime, son engagement dans la collaboration lui donna une visibilité inattendue. Lorsque la défaite allemande se profila, il se réfugia dans sa chère province d’où il craignait pèle-mêle le procès, l’exécution et l’invasion Soviétique. Les « Hussards », groupe disparate de romanciers dont le principal point commun était leur engagement à droite, les sortirent de leur retraite contrainte Roger Nimier, François Nourissier, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon se servirent de Morand et Chardonne pour assurer leur notoriété auprès d’un public de droite qui n’avait pas oublié ses affections de jeunesse. Morand et Chardonne tirèrent parti de l’admiration des jeunes écrivains pour assurer la résurrection de leur œuvre. Cette alliance fructueuse tint plus d’une décennie. François Dufay raconte les débuts des Hussards, leur politique de promotion de Morand et Chardonne. Par son accès aux correspondances, en partie inédites, des deux hommes, Dufay éclaire la nature de cette entente jamais étudiée encore. Morand et Chardonne s’estiment. Ils profitent des révérences des Hussards dont ils promeuvent, en contrepartie, le travail. Alors que l’existentialisme et le communisme marquent de leur sérieux les productions germanopratines du temps, la prose légère, ludique, gouailleuse des Hussards assure une forme d’opposition littéraire. A l’austérité des résistantes Éditions de Minuit répondent les moqueries ironiques des auteurs de la Table Ronde.

L’apolitisme affiché des Hussards ne dissimule pas ce que leur amitié pour Morand et Chardonne révèle : la droite littéraire, férocement antigaulliste à défaut de pouvoir être vichyste, a perdu sa position prééminente d’avant-guerre mais elle a survécu. Pour François Dufay, les « Hussards » sont apolitiques par défaut. L’époque leur interdit d’afficher les réelles convictions qui les animent. Convictions que les correspondances révèlent : haine du général de Gaulle, dont ils évitent de prononcer la particule et le grade, détestation du communisme, amertume devant les évolutions de la société française. Morand et Chardonne se retrouvent chez ces jeunes auteurs, au moins dans leurs idées. Car au niveau littéraire, après une lune de miel de quelques années, les relations se distendent. Les appâts de la société médiatique en gestation gâchent les talents. Nimier ne confirme pas ses brillants débuts et se compromet dans la presse et le cinéma. Après quelques romans moins réussis, Chardonne lui conseille d’arrêter d’écrire pendant dix ans. La mort prématurée du chef de file des « Hussards », à 37 ans, ne lui permettra pas de renouer avec les Lettres. Blondin s’enfonce d’un même mouvement dans le journalisme sportif et l’alcoolisme. Déon s’est exilé loin de France pour écrire des romans que les deux vieux maîtres jugent poussifs. Nourissier s’éloigne de leurs positions politiques. Laurent n’écrit plus que de légères gaudrioles sous pseudonyme. La relève, celle de Mathieu Galey, critique à l’émission Le Masque et la Plume, ou de Jean-Louis Bory, séduit quelques temps Chardonne et Morand, puis les déçoit. Plus ils vieillissent, plus les deux hommes se coupent du monde des lettres. Leur correspondance fielleuse, acrimonieuse, hargneuse, en témoigne. Le décès de Nimier en 1962, puis celui de Chardonne en 1968 laissent Morand seul avec son Journal Inutile, prolongation solitaire et atrabilaire de sa correspondance avec Chardonne. L’écrivain, devenu académicien malgré les préventions du général de Gaulle, mourra en 1976.

François Dufay ne s’étend pas sur la valeur littéraire de ce qu’il commente. Le soufre et le moisi tient de la chronique. Elle manque d’ambition. L’auteur reste à la surface des évènements. Principalement construit sur les lettres que s’envoyaient chaque jour Paul Morand et Jacques Chardonne, encore inaccessibles au grand public, le livre pêche par sa briéveté et sa superficialité. S’il pénètre avec aisance dans les grandes lignes de l’alliance conclue entre les « Hussards » et le couple Morand-Chardonne, il ne dépasse pas le stade du constat historique. L’échec littéraire des « Hussards » est retranscrit de manière trop allusive. L’analyse de leur non-engagement politique, qui dissimule leurs opinions réelles, est réalisée avec finesse, mais ne dépasse pas le stade du paragraphe. Le bilan est déjà meilleur pour Morand et Chardonne, portraiturés avec un certain talent. Dufay en reste toutefois au stade des relations intimes, amicales, personnelles. Le livre aurait gagné à être plus ambitieux, plus étoffé, à dépasser les artifices de la renommée pour pénétrer le cœur de la présence de l’écrivain au monde, ses écrits.

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2 réflexions sur “De Weimar aux Hussards : Le soufre et le moisi, de François Dufay

  1. A te lire, on a un peu l’impression que Dufay prolonge l’interdit qui s’était imposé à ses objets d’étude en évitant de trop explorer leur rapport au monde, à la fois dans et hors l’écriture (alors que la guerre d’Algérie leur a quand même permis de sortir de leur réserve « apolitique »)

  2. Disons qu’il questionne plus le couple Morand/Chardonne que les Hussards. L’interprétation du titre est elle-même incertaine : le soufre « Morand » et le moisi « Chardonne » ? ou le soufre « Hussards » et le moisi « Morand/Chardonne » ? Ou l’inverse ?
    Le vrai défaut du livre c’est sa brièveté. Il fonctionne par allusions et aurait gagné à être approfondi.
    Tu as tout à fait raison quant à la guerre d’Algérie, mais Dufay ne lui consacre que peu d’attention. Dommage, le sujet aurait pu donner lieu à une analyse plus ample.

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