Derrière l’écran de la réalité : Vente à la criée du lot 49, de Thomas Pynchon

Vente à la criée du lot 49, Thomas Pynchon, 1966

Découvrir un nouvel auteur s’apparente à un premier séjour dans une ville méconnue, un nom sur une carte, qu’une réputation plus ou moins établie peut aider à situer, jamais à connaître. De Pynchon, je connaissais la phobie médiatique, de son œuvre, le terreau de paranoïa obscure qui la meut. Certains l’estiment illisible, d’autres génial. La lecture de Vente à la criée du lot 49 est, paraît-il, la meilleure introduction à sa production, à la fois mince – une poignée de romans – et massive – la plupart dépassent les 800 pages -. Ce roman est le plus court et le plus accessible, apparemment, de l’écrivain américain. Il confirme sa réputation : thématique des sociétés secrètes, complexité du phrasé, multiplication des références culturelles. Une première lecture, comme la première visite d’une ville, permet surtout de certifier quelques idées reçues, saisies au passage. La paranoïa et les sociétés secrètes sont bien les monuments incontournables des romans de Thomas Pynchon. Bien sûr, cette incursion première ne donne guère accès à la compréhension globale d’une œuvre. De cette Vente à la criée, je ne retiendrai donc que les quelques caractéristiques superficielles dont l’évidence transparaît à la lecture. Une jeune femme, Œdipa Mass, est nommée exécutrice testamentaire d’un de ses anciens petits amis, magnat de l’immobilier, Pierce Inverarity. De l’héritage, un élément se détache : un lot de timbres, tous faux, collectionnés, en apparence sans raison valable, par le milliardaire. Assistée par une galerie de personnages improbables, un avocat ex-enfant star d’Hollywood, un expert philatéliste nommé Gengis Cohen, un metteur en scène d’obscures tragédies élisabéthaines, un ancien SS reconverti en psychiatre freudien, un professeur de littérature, Œdipa Mass va mener l’enquête. Pourquoi ces timbres ? Que dissimulent-ils ?

Derrière l’écran d’un réel brut, parfois simple, souvent angoissant, Pynchon dévoile l’existence d’une architecture compliquée, omnisciente, trame tissée de complots et de sociétés secrètes. Les faux timbres, ce lot 49 de la succession Inverarity, sont la face émergée d’une immense continent inconnu, une organisation postale souterraine, aux motivations obscures. Par son enquête, Œdipa apprend l’existence de cette structure, au nom cocasse de W.A.S.T.E. (gaspillage en anglais), ancienne concurrente du réseau de poste impérial et monopolistique des Thurn & Taxis, désormais solidement implantée en Amérique. Le talent de Pynchon est d’opposer au lecteur une prose dense, riche d’informations en tout genre, qui l’intrigue et le perd. Au fil des pages, des notations anodines deviennent des indices, des mentions banales des preuves. Le texte est un voile. Les traces de la société secrète se multiplient, et le lecteur d’opérer de fréquents retours en arrière à la recherche d’indices éventuels. La représentation d’une tragédie élisabéthaine imaginaire – The courier’s tragedy de Wharfinger – délivre, par des vers souvent obscurs, quelques éléments concernant la W.A.S.T.E. Parodie parfaite des drames shakespeariens les plus sanglants, la pièce de Wharfinger intrigue puis déroute. Elle semble être une parenthèse inutile dans le roman. Ce n’est que quelques dizaines de pages plus tard que le lecteur commence à comprendre les raisons d’être de cette insertion. La pièce à deux sens : celui qu’elle délivre, de prime abord, au lecteur innocent ; celui qui se donne, après enquête, au lecteur averti. Seuls les initiés apprennent à détecter les traces de la W.A.S.T.E. Son logo, ses signatures, ses mots de passe, ne s’offrent pas à la compréhension de n’importe qui. Œdipa Mass franchit les étapes qui lui ouvrent un champ insoupçonné de compréhension de la société américaine. Une immense machinerie postale, par définition présente sur tout le territoire, appuyée sur un réseau de nombreux utilisateurs et employés, semble donc doubler les structures du réseau officiel.

Il est inutile d’ailleurs d’essayer de résumer les aventures d’Œdipa Mass à la recherche de cette Poste secrète. Le style labyrinthique de Pynchon, composé d’incises et de digressions, convient à merveille à son sujet. L’opacité de certaines courbes scénaristiques, leur incohérence, leur inutilité même nourrissent la quête bientôt paranoïaque de l’héroïne. Tel élément, que le lecteur aura jugé inutile à l’intrigue, n’a-t-il pas un sens caché, profond ? Ces Paranoids, parodie de Beatles, qui décorent le roman de leurs mélodies faciles, n’ont-ils pas un rôle fondamental à jouer ? Et ce mari angoissé, défoncé au LSD pour oublier ses questions existentielles de vendeur de voiture d’occasion reconverti en disc-jockey, quelle est sa fonction ? Le psychanalyste SS est-il réellement poursuivi par les israéliens ? Quel rapport ont pu avoir les nazis avec une poste parallèle ? Le style opaque de Pynchon accentue ces interrogations. Le lecteur attentif essaie de percer la toile de mots tendue par l’écrivain pour découvrir ce qu’elle dissimule. L’évidence ? Tout se tient ! Et voici la logique profonde de toutes les théories du complots mise à nue. Le détail le plus insignifiant se charge d’un sens profond, qui le justifie. Plus l’enquête d’Œdipa Mass avance, plus se multiplient les témoignages de l’existence du W.A.S.T.E. Partout, Œdipa trouve des traces du réseau parallèle. Elle a quitté le quotidien simple et contingent pour un univers complexe mais justifié. Le hasard n’existe plus : à l’arbitraire aveugle se substitue une explication suprême, un système de compréhension ultime.

L’enchaînement parfait des indices et les disparitions opportunes des témoins suscitent néanmoins le doute. Œdipa s’interroge : et si tout cela n’existait que dans son esprit ? Et si tout cela n’était qu’une manipulation subtile du magnat décédé ? Trop d’indices convergent. Certains n’ont-ils pas été mal interprétés, surévalués ? Les ficelles de la manipulation paraissent bien grosses. Il s’agit de choisir. Reprendre une existence dénuée de sens, dans un univers simplifié par l’incohérence générale des évènements, ou persister, « s’enfoncer, étrangère, dans son sillon, dans la paranoïa » ? Pynchon ouvre une alternative entre un hasard pur, le néant contingent et une causalité pure, la totalité mue par un principe caché. Une fois initiée à un secret de l’univers, peut-elle s’en détourner, faire comme s’il n’existait pas, lutter contre son appétit secret de sens, son désir effréné – et humain – d’une justification première ? Toute la logique des complots, pâles palliatifs à la mort de Dieu, est là. Rien n’arrive par hasard, il existe une Cause, un enchaînement secret, omniscient qui explique, motive, nécessite. L’absence de preuves devient elle-même une preuve ultime de l’existence du complot et de l’étendue de ses ramifications. La W.A.S.T.E., ses timbres américains subtilement modifiés, ses facteurs déguisés en clochards, son logo complaisamment dessiné dans toutes les villes de Californie, cette poste parallèle existe-t-elle ? La décision finale d’Œdipa dissipera la société fantasmatique ou lui donnera une existence concrète. Croire au complot c’est le faire prospérer. Malgré toutes les hypothèses, toutes les déductions, le sens profond de signes souvent équivoques, leur mise en relation suprême, ne naîtra jamais que d’un acte de foi.

Vente à la criée du lot 49 est un exercice vertigineux et brillant. La mécanique typiquement américaine de la société secrète s’y déploie dans un style singulier, dense et parfois burlesque. Pynchon utilise des artifices littéraires adaptés à son sujet. Les incises se font indices, la lecture se dédouble et derrière l’inanité apparente du monde contemporain que relate une prose voilée se dessine une cathédrale de secrets et de mensonges. Pour la voir, et c’est le danger, il suffit simplement d’y croire.

Œ
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6 réflexions sur “Derrière l’écran de la réalité : Vente à la criée du lot 49, de Thomas Pynchon

  1. Il paraît que ce roman était le plus simple, plus que l’arc-en-ciel de la gravité. J’ai trouvé la forme originale, une voix, quelque chose de particulier, de singulier qui correspond à la thématique paranoïde. Un écran de mots qui donne à sentir, de loin, la complexité du monde. Quelques phrases étonnantes, des connexions inattendues mais saisissantes, des indices équivoques. Mais au fond, je ne crois pas à l’existence d’un envers à ce décor d’absurdité prosaïque et indéchiffrable qu’est notre existence, encore moins à celui proposé par Pynchon, tissé de complots, de secrets, etc… Je ne sais pas comment interpréter cette quête de sens laïque, cette recherche d’une explication générique dans un univers sans Dieu. Je la trouve brillamment mise en scène, sans pour autant y adhérer. Au fond, il ne peut y avoir qu’un acte de foi si la raison est insuffisante pour envisager le monde. J’apprécie l’exercice littéraire, la mise en situation de cet acte de foi fondateur, de cette plongée dans la paranoïa, sans pour autant y croire.
    Mais bon, ce ne sont que quelques idées superficielles qui m’ont traversé le cerveau à la lecture. Je ne connais pas assez Pynchon pour affirmer plus avant ces quelques opinions.

  2. Moi c’était Vineland, mais j’ai la même impression que Cat. Profusion obscure, délires paranos… Ca m’est passé largement au-dessus, ou à côté. Sans doute que ça tient aussi à l’âge auquel on fait ce genre de lectures.

  3. La profusion obscure sert le délire parano en obligeant le lecteur à être attentif sur les détails et les opacités du texte. On se met soi-même en position paranoïaque vu que chaque mention inattendue peut constituer un indice. C’est ce que je trouve très bien mis en scène dans ce roman « Vente à la criée » (qui est le plus narratif, le plus simple des Pynchon). La construction me paraît très adaptée.
    Pour le fond, je me suis déjà exprimé sur mes doutes dans le commentaire précédent, et, de manière plus allusive, dans la fin de ma note.
    Sinon, j’ai Contre-Jour qui m’attend, mais vu l’épaisseur du pavé, je ne suis pas près de m’y mettre ^^.

  4. Comme max Léon.
    Contrairement à quelque critique hâtive lue en d’autres lieux, je trouve ce billet plutôt bien ourlé.
    Pour moi c’est le meilleur!!!D’un lecteur vierge de fanfaronnade des fans,qui ont failli suicidé T Pynchon.
    Cat & pero ne dise pas grand chose de leur lecture,et brumes par deux fois leur répond avec beaucoup de franchise,et marque très bien ce que fait l’art de Pynchon,presque étonné que ce livre lui plaise tant!Et c’est un grand livre,comme l’arc en ciel de la gravité,que je vous conseille à lire après le lot 49,il vient de sortir en poche,et c’est un livre vraiment étonnant,Mason et Dixon,et Contre-jour peuvent attendre Vice caché Vineland je les met en tois et V en quatre avant les deux gros livres en dernier L’homme qui apprenait lentement c’est ça place,mais déjà deux nouvelles sont très belles.

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