Autour de Staline IV : le cénacle du Kremlin (1), le Premier cercle, d’Oleg Khlevniouk

Vorochilov, Molotov, Staline, Iejov

Le cercle du Kremlin, Oleg Khlevniouk, Le Seuil, 1995

Avertissement : cette note, un peu longue, a été très artificiellement coupée en deux parties. La première est publiée aujourd’hui, la seconde le sera dans deux jours. Ce double article relève de ma série « Autour de Staline », dont les trois premiers volets couvraient respectivement : le roman La lanterne verte, de Jerome Charyn ; deux ouvrages de Nicolas Werth, Les procès de Moscou et L’ivrogne et la marchande de fleurs ; l’étude Pour l’amour de Staline de Jean-Marie Goulemot. Je n’exclus évidemment pas d’ajouter d’autres articles à cette série que mon bienveillant lecteur voudra bien considérer comme éminemment fragmentaire.

A tous les lecteurs réguliers des excellents Nicolas Werth, Orlando Figes, Rudolf Pikhoia et Simon Sebag Montefiore, le travail d’Oleg Khlevniouk fera figure de retour aux sources. Notre connaissance de l’Union Soviétique, longtemps médiocre, s’est accrue, depuis vingt ans, de nombre de travaux grâce à l’ouverture, malheureusement partielle, de ses archives. Khlevniouk fut un précurseur. Grâce à lui, et à quelques autres, les mauvaises interprétations et les extrapolations hasardeuses, dont était riche notre littérature historique, ont été réduites au silence. Alors que le titre du Cercle du Kremlin laisse imaginer une étude approfondie des rouages du pouvoir soviétique sous Staline, des relations étranges que le géorgien entretenait avec ses lieutenants, et plus généralement, de tout ce qui fit la spécificité du règne de Staline, vu du sommet de la hiérarchie étatique, le livre est en réalité une analyse synthétique du fonctionnement du Politburo soviétique. Elle n’apprendra que peu de chose au spécialiste, pour qui, c’est entendu, Kirov ne fut pas assassiné sur ordre de Staline, pour qui la faction « modérée » du Politburo n’exista que dans l’imagination débordante des kremlinologues, pour qui les altérations sordides du caractère du tyran n’ont qu’un caractère finalement secondaire et exagéré dans l’histoire russe des années trente. Néanmoins, ces fondations devaient être posées pour donner aux historiens du fait soviétique les moyens d’approfondir leurs démarches sur des voies fécondes. Khlevniouk a, dans des fonds d’archives incomplets, tracé la perspective la plus honnête qui puisse être envisagée : certaines lacunes ne peuvent, en l’état des documents à notre disposition, pas être comblées – les dernières heures de Sergo Ordjonikidze par exemple -.

Le cercle du Kremlin commence avec l’expulsion, en 1930, de Rykov, Président du Conseil des commissaires du peuple, et dernier témoin du premier cercle léninien, liquidé par Staline au fil des années vingt. Il s’achève avec les nominations, peu avant l’invasion allemande, de Malenkov, Voznessenski et Chterbakov, troisième générations de bolcheviks, apparatchiks qui doivent à Staline leur formidable élévation dans l’appareil soviétique. Entre les deux ? Le développement létal de la campagne de collectivisation de l’agriculture, qui fit périr de la famine tant de soviétiques ; son ralentissement et l’apaisement progressif de la politique de terreur politique et économique ; l’assassinat de Kirov en 1934 et la lente montée en puissance d’une seconde vague de Terreur – majuscule cette fois-ci – dont le déchaînement en 37-38 ébranla l’URSS toute entière ; la liquidation des maîtres d’oeuvre des crimes et déportations de l’Iejovchtchina et la montée en puissance de nouveaux dirigeants. Le Staline des années 30 n’est ni le dictateur faible, hésitant, que d’aucuns ont rêvé, ni le tyran omniscient et pathologique, que d’autres ont cauchemardé – il ne l’est pas encore en tout cas, la situation sera toute autre après 1945 – . Son pouvoir, suite à la mise en place des kolkhozes, pourrait bien vaciller. Rykov, et d’autres, encore implantés dans le premier cercle, ont la capacité de le menacer. Alors, appuyé sur une équipe de seconds couteaux d’octobre 17, élevés aux premiers rangs sur l’intervention de Staline, fidèles jusqu’à l’aveuglement, les Molotov, Kaganovitch, Vorochilov, Ordjonikidze, Andreiev, ce fameux « Premier cercle », il va expulser ses derniers adversaires potentiels. Après cette liquidation séminale, la faction « modérée » du régime n’existera plus que dans l’imagination des occidentaux. Rykov exclu, le pays, lancé dans la tourmente d’un Premier plan quinquennal trop ambitieux, ne va pas mieux. La collectivisation agricole a engendré la famine, les révoltes, les objectifs trop élevés de l’industrialisation ont entraîné de sévères dysfonctionnements économiques.

Staline, avec le talent stratégique qui est le sien, va reculer. Ses camarades font d’amicales pressions sur lui. Kaganovitch, son principal lieutenant, et d’autres, tentent d’améliorer l’efficacité du système économique. Les erreurs du premier Plan Quinquennal, que Staline reconnaît à demi-mot, seront corrigées. Une détente, tant économique que politique se fait jour. Les années 33-35 sont celles de l’apaisement. On va même jusqu’à réintégrer les adversaires d’hier, Boukharine en tête. La normalisation du cours historique de l’Union Soviétique entraîne plusieurs conséquences : diminution des prérogatives de la Guépéou – devenue NKVD – ; libéralisation éphémère du système de censure ; diminution des contraintes pesant sur les paysans. Pour sauver un système au bord de l’implosion, le Cercle du Kremlin aménage une pause. Celle-ci s’arrête à la mort de Kirov, responsable du parti à Léningrad et membre du Politburo. Les historiens ont beaucoup glosé sur l’assassinat du hiérarque. Certains ont même vu en lui le dernier barrage qui retenait le torrent terroriste stalinien. Kirov, premier rival de Staline et donc, logiquement, assassiné sur l’ordre du géorgien ? Faux, répond Oleg Khlevniouk, à la suite d’Anna Kirilina, auteur d’une contre-enquête fouillée et instructive sur les conditions de la disparition de Kirov. Stalinien bon teint, soucieux de son influence à Léningrad, jeune membre du Politburo, apparatchik fade, Kirov n’a jamais été le rival de Staline. Sa mort fut une opportunité dont le Petit Père des Peuples profita progressivement.

Autre cas historique intrigant, celui de la disparition du Commissaire au Peuple à l’Industrie Lourde, Sergo Ordjonikidze. Chef d’une des plus puissantes branches de l’administration soviétique, potentiel obstacle à Staline, Sergo meurt brutalement, et fort opportunément, peu après avoir fêté ses cinquante ans. Dans leurs mémoires, Khrouchtchev et Mikoian évoquent la possibilité que Staline ait éliminé l’encombrant Sergo. Convaincu qu’il n’existe nul saboteur et que les heurts du système économique sont en fait liés à l’incurie des personnels, Sergo ne voulait pas suivre la politique stalinienne de « liquidation des saboteurs », qu’il jugeait contre-productive. Khlevniouk retrace sa dernière journée, mais s’arrête là où les archives ne disent plus rien, ces six dernières heures mystérieuses : en l’état de nos connaissances, la disparition de Sergo laisse subsister le doute. A-t-il été empoisonné, s’est-il suicidé, est-il mort naturellement – il avait une santé fragile – ? Aussi stalinien que ses autres comparses, Sergo n’aurait probablement pas été un rival pour Staline. Il aurait, par contre, pu ralentir le durcissement du régime. Cette hypothèque est levée dans le courant de l’année 1935.

Réuni de plus en plus rarement, l’organe collectif du Politburo n’a plus l’occasion de faire valoir ses intérêts. Chaque dirigeant est consulté individuellement, et, fort logiquement, rendu plus vulnérable aux exigences de Staline.

A suivre…

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