« Cette utilité qui se crut une nécessité »

Lire Léon Daudet en 2010 ? Dans une époque où le label et l’emballage suffisent à qualifier le contenu, voici un acte qui reléguerait n’importe qui en enfer, en compagnie des derniers survivants de l’Action française et des auditeurs de Radio-Courtoisie. Connaissant la tendance générale à l’amalgame, je crois devoir justifier rapidement ce choix. Je n’aime pas juger avant de m’être fait une idée concrète d’un auteur ou de ses écrits. Je ne suis pas de ceux qui condamnent, sans les entendre, Aragon et André Stil, Rebatet et Jouhandeau. J’ai donc l’affreuse tendance à vouloir vérifier, de mes yeux, ce qui justifie le rejet d’un auteur. Voilà pourquoi, après Brasillach à l’automne dernier, je me suis confronté aux écrits de Léon Daudet. Aux seuls fragments immédiatement disponibles, et, avouons-le, conditionnés de manière à être comestibles pour le lecteur d’aujourd’hui. Ces quelques lignes pour avertir les lecteurs qui ne me connaissent pas que je n’appartiens à aucune chapelle…

Je viens donc, à l’instant, d’achever les Souvenirs Littéraires de Daudet, extraits sélectionnés par Kléber Haedens parmi les neuf tomes de mémoires du pamphlétaire. Le fils d’Alphonse Daudet n’a rien de l’écrivain fréquentable dans nos temps de grande tempérance : antidreyfusard enragé, monarchiste brutal, proche de l’empoussiéré Maurras et rédacteur graphomane de l’Action française. Cela vous situe un homme. Je craignais un peu de n’y trouver qu’érucations antisémites et antirépublicaines. Ces Souvenirs, peut-être en partie expurgés, n’en sont pas exempts. Ils ne sont pas monomaniaques pour autant. Daudet honore de pages lumineuses Mandel, qui finira exécuté par la Milice, et Proust. L’antisémitisme de Daudet s’estompe d’ailleurs au fil du volume. Que reste-t-il de cet auteur ? Ses portraits, d’une jubilatoire méchanceté. Il a croqué toutes les gloires littéraires et politiques de son temps. Introduit jeune dans les cercles littéraires, il a rencontré le vieux Hugo et Flaubert, Wilde et Schwob, Coppée et Proust. Homme politique, il a connu Clemenceau et Poincaré, Briand et Maurras. Aspirant médecin, il fréquenta les éminents professeurs de son époque, dont le seul Charcot évoquera encore quelque chose au lecteur d’aujourd’hui. Et son talent, sa force, fut de les dépeindre d’une plume parfois généreuse et bienveillante, souvent âpre et venimeuse. La visite à Croisset, chez Flaubert, dans « l’école du renfermé » suffirait, avec le récit de la mort de Victor Hugo, à justifier la lecture des Souvenirs de Daudet. Il se trompe peu quant à la postérité des hommes qu’il cotoie : il devine la survie de Proust ou de Mérimée, la disparition d’Aicard ou de Rostand. Comme d’autres, il ne se trompe guère que pour Meredith, pour qui il conjecture une destinée post-mortem digne de celle de Shakespeare. Meredith n’est de nos jours même plus édité en anglais – sinon par les centrales de réédition américaines, qui envahissent depuis quelques temps les catalogues d’Amazon.

Les gloires de la Revue des Deux-Mondes et de l’Académie, qui brillaient à l’époque dans les salons et les revues, sont toutes passées. Les noms de Faguet, de Doumic, de Cladel ou d’Yturri ne recouvrent plus rien. La prose de Daudet les ressuscite pour d’inoubliables tableaux. Peu importe que nous ne sachions plus qui ils sont. Le savoureux n’est pas là : les commentaires sur Gabriel Hanoteaux conviendraient à nombre de nos contemporains. Mais plutôt que de m’étendre outre mesure, je vous laisse en compagnie de René Doumic (1860-1937), critique littéraire, journaliste, académicien. Le portrait est d’une virulence inimaginable aujourd’hui. Il égaierait pourtant les grisâtres campagnes de promotion éditoriales de l’automne, auxquelles manque ce genre de réjouissantes septembrisades.

« René Doumic, cette utilité qui se crut une nécessité, pioche physiquement dans le genre moyenâgeux. Quelqu’un de bien intentionné a dû lui dire qu’il avait une tête de vitrail. Mais il y a vitrail et vitrail. Celui de Doumic comporte des cheveux aplatis, d’un blond fade grisonnant, couvrant un front inquiet et plissé, au-dessous duquel s’ouvrent deux orbites bleuâtres. On ne distingue pas les regards. Une bouche mauvaise, cachée dans une moustache et une barbe pisseuses, des joues creuses, un corps efflanqué complètent cette silhouette de noyé mondain. Il a trois bouées sur lesquelles il s’appuie : l’Académie, la Revue des Deux Mondes et les Lectures pour tous. Littérairement, c’est le néant. On ne peut citer de lui ni un mot juste, ni une vue originale, ni une ligne en français. Habillé de gros quant au style, il est invisible à un mètre. Il est sans goût, sans odeur et sans forme, mais non sans bile acrimonieuse et envieuse. Elle coule, certainement à son insu, en filets saumâtres et ruisselets jaunâtres, tout autour de lui. On voudrait crier à l’Université, sa nourrice : « Emportez-le et changez-le! Il est trempé ». Doumic pue le fiel.

A la ville comme à la campagne, il joue les consciencieux et les malheureux, voire les inconsolables. Cependant, il n’a qu’un plan, qu’un souci : évincer, dénigrer, dépecer ses confrères. Dans une attitude de bedeau confit, à la porte des hommes en situation et en renom, il attend quoi? Que ses rivaux meurent.

Son bonheur, c’est l’enterrement. Son appétit, c’est le catafalque. Il soupire : « Au moins celui-là ne me primera plus. » Quand c’est son tour de l’éloge funèbre, il tremble de joie, son papier à la main, et les gens songent : « Comme il a du chagrin ! » Nul ne déguste le trépas de son prochain avec une contrition si gourmande. Nul ne place plus d’espérance et d’ambition dans la case vide, bordée de noir.

[…]

A qui demandera comment ce néant de Doumic a fait figure d’homme de lettres et de critique, comment il a obtenu une collaboration de vingt ans à la Revue des Deux Mondes et un fauteuil à l’Académie, je répliquerai : par la platitude. Quelques-uns lui ont donné parce qu’il avait l’attitude du quémandeur. D’autres lui ont donné pour ne pas donner à son concurrent. C’est l’histoire de son élection à l’Institut. D’autres lui ont donné parce que, étant nul, il n’offusquait pas. Il a bénéficié consécutivement de la charité, de la rancune et de la méfiance. Il a tiré profits des oublis, tel ce personnage d’Hernani qu’une erreur de tutoiement fait grand d’Espagne. Il a ramassé des fonctions et des titres en aidant à mettre des paletots, en encensant d’influents vaniteux, en fermant des portes au nez des pauvres, en répondant : « Le maître n’est pas là ». A quoi l’on pouvait répliquer :  « Oui, mais le domestique y est. » Son fauteuil est fait d’ancien paillasson, et comme il le sait, il enrage. »

J’aime ces portraits virulents et sévères. Ils sont compliqués à écrire de nos jours, où les moindres réserves sont assimilées à une critique, où la moindre interrogation équivaut à l’aveu d’une jalousie. L’époque n’est plus au pamphlet, ou alors il s’abime dans l’invective. Peu m’importe d’ailleurs que Doumic ait été effectivement une sombre nullité, obséquieuse et servile, ou que Daudet se soit livré à quelque obscure vengeance. Le morceau a sa grandeur, âpre en bouche, et, cent ans plus tard, il divertit encore!

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