Le terroriste malgré lui : L’Agent secret, de Joseph Conrad

L’agent secret, Joseph Conrad, 1907

Je dormais d’un profond sommeil littéraire quand le hasard me fit rencontrer l’œuvre de Joseph Conrad. Elle rappela au jeune homme que j’étais l’intérêt de l’immense continent romanesque dont de trop scolaires lectures m’avaient détourné. Maupassant, Zola ou Gary – oui, étrange attelage – avaient rythmé mes études sans devenir aussi essentiels pour moi que le sont devenus depuis Shakespeare, Tolstoï ou Conrad – autre étrange attelage -. Conrad, donc. Emporté par Lord Jim, enchanté par Nostromo, je n’explore qu’avec parcimonie ses écrits, de peur probablement de dissiper l’envoûtement. De voir s’évanouir devant moi les charmes de la finesse psychologique, l’audace de la construction narrative, d’user cette faculté d’émerveillement si fragile. Conrad, parce qu’il fut le premier, bénéficiera toujours à mes yeux d’un avantage, d’une prééminence sur ses homologues de la si discutée confrérie des « grands écrivains ». Lord Jim est un roman maritime, colonial, vieilli, dira le lecteur pressé. Nostromo décourage les vocations progressistes, dira le partisan bien-pensant, qui cherche dans la littérature des doctrines politiques au lieu d’y chercher la vérité humaine. J’y vois deux chefs d’oeuvre monumentaux de la littérature. Jim, capitaine de marine, s’imaginait homme de valeur, courageux et responsable. Sa fuite instinctive devant le danger l’a transformé en lâche, aux yeux de ses contemporains et surtout de lui-même. La disproportion entre ses actes et l’idée qu’il se fait de son comportement le conduira vers une inéluctable tragédie. Dans la République du Costaguana, nation imaginaire et merveilleusement campée, les agitations politiques entre conservateurs et révolutionnaires ne sont que le théâtre illusoire des passions humaines. La révolte avortée de Sulaco confirme la vanité des espoirs matériels et spirituels de l’humanité. Une audacieuse construction romanesque sert le propos, radicalement pessimiste. Conrad tente d’éclairer les ténèbres, mais ne se met pas au service des idéologies du temps, Progrès, Science, Travail. Il s’avance, flamme incertaine, modeste, empathique au milieu de nos passions et en éclaire les ressorts les moins avouables. Pas de culpabilisation ici, nous sommes les jouets de forces qui nous sont supérieures. Jim est l’homme d’une passion unique, l’estime qu’il se porte, l’image qu’il a de lui. Il ne peut supporter le décalage de l’être qu’il s’imagine être avec ses actes, pourtant moins condamnables que leur simple énoncé le laisse à supposer. Les personnages de Sulaco sont tous confrontés à la puissance d’un réel sur lequel ils n’ont pas prise.

Ce monde de forces supérieures, c’est peut-être Dieu, ce sont surtout les contingences, les passions humaines, les causalités complexes qui bouleversent les plans établis par nos faibles intelligences, mères de prévisions trop simples pour pouvoir se réaliser. Dans L’agent secret, la présomption d’un diplomate russe malavisé causera la perdition totale d’une modeste famille de prolétaires, et, finalement, l’échec de ses propres combinaisons. L’agent secret, c’est Verloc, agitateur anarchiste londonien, agent triple du Tsar, de la Police et des organisations libertaires, qui n’hésite pas à vendre ses relations pour vivre, à trahir pour avancer sur le pénible chemin de l’existence. Convaincu de l’extrême importance de sa mission et du grand intérêt des informations qu’il vend au plus offrant, il n’accepte pas les lourdes critiques que le nouvel ambassadeur de Russie formule à son encontre. Celui-ci le contraint à l’action directe, absurde, meurtrière, espérant ainsi forcer le gouvernement de Sa Majesté à lutter avec acharnement contre les groupuscules gauchistes auxquels il donne asile. Il faut un acte terroriste, monté de toute pièce, contre l’Observatoire de Greenwich, et donc contre l’idole scientifique, pour que Scotland Yard soit encouragé à mettre fin aux dangereuses menées des anarchistes et des socialistes. Seulement Verloc ne compte pas se sacrifier, et la galerie d’incapables qui militent au sein de son groupe anarchiste ne paraissent pas en mesure de le relayer.

Conrad a un génie particulier, celui de la construction. Le récit n’est pas linéaire : le cœur de l’intrigue, que ce soit le naufrage pendant lequel Lord Jim se comporte lâchement, l’échec de la Révolution de Sulaco ou l’attentat de Greenwich, n’est jamais le cœur du roman. Priment les prodromes et les corollaires de cette action centrale. Le lecteur découvre au fil des pages le véritable déroulement de l’attentat, après que celui-ci se fût produit. Conrad remontera l’écheveau par l’irruption de détectives. Deux fonctionnaires de police, un inspecteur principal et son supérieur, le préfet de police adjoint, mènent l’enquête. Originalité, et coup de génie conradien, il ne s’agit pas là d’une des brillantes enquêtes menées de conserve par deux ingénieux limiers auquel est accoutumé le lecteur. Non. Il décrit le duel psychologique intense que livrent un subordonné et son chef. Avec une grande intelligence des structures administratives et bureaucratiques, Conrad montre la nécessaire opposition entre un second convaincu qu’une bonne police a ses secrets, ses réseaux, et un directeur qui cherche avant tout à tirer un profit politique de la résolution de l’affaire. L’entrevue des deux hommes est magistrale. Tout l’art de Conrad y est. Il pose les caractéristiques psychologiques des deux hommes, sans d’ailleurs prendre parti. Nul manichéisme ici, ils poursuivent chacun leur intérêt propre et logique. La confrontation, qui tournera à l’avantage du préfet de police adjoint, permet au récit d’avancer. Le lecteur laissé dans l’ignorance, commencera alors à se forger une opinion, avant de revenir à Verloc. Conrad brille dès qu’il oppose dans un dialogue deux logiques, deux perceptions, deux argumentations. Il passe successivement des idées de l’un aux impressions de l’autre, et peint, avec génie, la nature profonde de la conversation. Les incompréhensions, les réticences, les aveux, le clair-obscur et les demi-vérités, tout y est.

Le lecteur a désormais compris. Verloc s’est en fait efforcé de gagner la confiance de son jeune beau-frère, Stevie, débile léger que de nombreuses obsessions rendent vivement influençable. L’imbécile était seul à pouvoir lancer la bombe. Lui ne poserait pas, par la suite, de gênantes questions à Verloc, pas plus qu’il ne révélerait la nature précise de ses douteuses activités à la justice. Malencontreusement, il se fit sauter avec elle. Ce hasard tragique brise les espoirs de l’agent secret. Il comptait s’en tirer à bon compte, laissant son beau-frère se faire condamner pour mieux regagner les faveurs de l’ambassade russe. La mort accidentelle de Stevie met fin à ses chimères.  Il ne le sait pas, mais le préfet de police adjoint, avec l’accord du ministre, a révélé ses découvertes – ou plutôt les aveux de son subordonné – à l’ambassadeur, prié d’arrêter ses manœuvres. Il a également tout raconté à Mme Verloc. Une suite de circonstances imprévisibles et la situation a échappé complètement des mains de ceux qui l’avaient manigancée. L’ambassadeur de Russie s’en tirera à bon compte, l’honneur en moins. Ce ne sera pas le cas du couple Verloc. Le drame va vers sa résolution finale. Parce qu’il croit sincèrement à l’amour de sa femme, Verloc pense que celle-ci peut lui pardonner. Ce qu’il n’a jamais pris en compte, c’est qu’elle l’avait épousé pour qu’il subvienne à ses besoins et à ceux de son jeune frère. Stevie mort, le contrat est caduc. Nouvelle scène magistrale entre deux personnages séparés par le sang versé : les époux Verloc courent à la tragédie et Conrad, une seconde fois, pousse son génie du romanesque et de la psychologie en dialogues à son paroxysme.

L’Agent secret n’a certes ni la puissance morale universelle de Lord Jim, ni la profondeur sociale et politique de Nostromo. Il n’en constitue pas moins un roman fort réussi. Dans un Londres fin de siècle, pluvieux, glauque, Conrad dépeint les milieux de l’agitation anarchiste et de la police avec une acuité ironique. L’attentat organisé par l’agent secret était absurde. La mort du jeune Stevie aussi. Les guerres internes de Scotland Yard également. La tragédie peut être avant tout stupide, enchaînement imprévisible de circonstances malheureuses. Le réel rompt les idéaux, brise les espoirs, ruine les projets. Et chacun de s’y confronter sans garantie d’y survivre. Les ténèbres, chez Conrad, sont néanmoins observés avec la distance qui sied aux grands pessimistes. C’est ce qui en fait toute la valeur, cette nuance mélancolique et dérisoire qui rend supportable la noirceur des destinées humaines.

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2 réflexions sur “Le terroriste malgré lui : L’Agent secret, de Joseph Conrad

  1. Tu me rappelles que je n’ai pas tenu la promesse que je m’étais faite d’aller au-delà de Nostromo, Au coeur des ténèbres et Lord Jim.

    Je n’ai pas lu toute ta note pour me réserver une lecture plus fraîche du roman que j’espère bien faire un jour! Mais à ce que tu dis très justement de la soumission des protagonistes de Conrad aux contingences d’un réel chaotique, je préciserais bien qu’elles sont le produit de l’action humaine bien plus que de la nature ou du hasard pur : les forces supérieures, c’est nous! Et je rajouterais que parmi ces contingences, il sait particulièrement décrire le pouvoir de l’homme sur l’homme.

    Dans le sens actif, charisme fragile -parce que nécessairement travaillé- des héros de Conrad.

    Dans le sens passif, chacun étant le jouet de l’autre, sans que personne ne maîtrise l’ensemble du jeu. Nostromo incarne certainement le mieux cette double dimension, jusque dans son pseudonyme.
    De ce que tu en dis, j’ai l’impression que l’on trouve à nouveau cet aperçu de la condition humaine dans l’agent secret.

  2. Tu as tout à fait raison, sur ces forces supérieures (d’ailleurs, j’ai corrigé la phrase en cause, début de 2e paragraphe ^^). Je me suis fait la réflexion à la relecture, tête reposée, de l’article ce matin. J’ai écrit cette note « à l’arrache » hier soir, pour utiliser une expression un peu triviale, interrompu que j’étais par des appels téléphoniques impromptus.
    Je voulais faire passer dans cette note l’idée que nos combinaisons et nos passions sont trop simples pour la complexité du réel et que Conrad a le génie pour éclairer cette distance. Effectivement, c’est moins le hasard que la complexité des causalités qui est en jeu. D’ailleurs, la construction romanesque pure de Conrad est aussi une merveille complexe et maîtrisée. Il y a un sens général dans l’oeuvre de Conrad, mais il y a aussi un incroyable brio narratif.

    Je lui trouve aussi un talent phénoménal dans le tableau des discussions : ce que les interlocuteurs disent, ce qu’ils comprennent, ce qui se joue entre eux, ce qui est dit, ce qui est suggéré, ce qui est envisagé…

    Mais bon, sans Conrad, je ne serais peut-être jamais revenu à la littérature, alors je ne suis peut-être pas pleinement objectif.

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