Extension du domaine du botulisme

Cet animal, lui, n'est pas un canular.

Avant-propos : le serveur de soupe tiède que je suis s’est un petit peu lâché au cours de la rédaction de cette note consacrée à BHL, à l’intelligentsia parisienne, etc…

Je m’étais promis, depuis deux semaines, de ne pas évoquer le « botul gate ». J’ai préféré entretenir mes quelques lecteurs des romans inconnus de Jan Jacob Slauerhoff, qui me semblaient d’un autre intérêt, tant intellectuel que littéraire. Néanmoins, les proportions prises par l’affaire me conduisent à tirer quelques enseignements, fragmentaires, de cette affaire médiatico-philosophique. Comme vous le savez-tous, Bernard-Henri Lévy, dans une de ses dernières publications, a été pris la main dans le sac de fumisterie navrante et approximative qui constitue malheureusement un aspect non-négligeable de son oeuvre. Dans De la guerre en philosophie, BHL se réfère très sérieusement aux travaux du philosophe Jean-Baptiste Botul, et à son cycle de conférences devant les néo-kantiens du Paraguay, effectué au sortir de la seconde guerre mondiale. Seulement, même si le propos semble avoir une certaine crédibilité philosophique, Botul n’a jamais existé. Canular inventé par un journaliste du Canard Enchaîné, agrégé de philosophie, l’oeuvre de J.-B.Botul présentait certaines caractéristiques cocasses qui auraient dû alerter l’écrivain. Père d’un courant appelé « Botulisme »- qui est surtout une maladie paralysante très sérieuse -, conférencier au Paraguay, auteur d’une Vie sexuelle d’Emmanuel Kant, Botul pouvait légitimement susciter l’interrogation du lecteur. Une rapide vérification aurait suffi à dissiper le malentendu. BHL ne l’a pas effectuée, comme la journaliste du Nouvel Obs, Aude Lancelin, l’a révélé au démarrage de l’affaire. Bien sûr, notre intellectuel médiatique s’est arrangé pour immédiatement se dédouaner, par une pirouette assez mal réalisée dans sa tribune hebdomadaire du Point. L’affaire Botul s’est répandue sur l’internet francophone à grande vitesse, et, au bout de quelques jours, les blogs « livres » résonnaient tous d’un immense éclat de rire collectif. Même le NY Times s’est fendu d’un article. Ainsi, le philosophe médiatique intouchable, l’homme aux mille réseaux, capable de mobiliser toute la sphère intellectuelle parisienne en quelques heures, s’était entarté, seul, sans l’aide, pourtant récurrente le concernant, du Gloupier.

S’il a semblé de prime abord faire preuve de retenue, BHL a en réalité rapidement décidé de contre-attaquer : défense exagérée de Josyane Savigneau dans le Monde, accusations voilées d’antisémitisme envers ses détracteurs, critique de la malhonnêteté d’Aude Lancelin, etc… BHL trouve injuste qu’on ne retienne de ses deux derniers livres qu’une malheureuse note de bas de page, probablement insérée sur la foi d’une note de lecture superficielle effectuée par quelque collaborateur obscur. Le name-dropper suprême pris à son propre piège, voilà qui va être difficile à faire oublier. Car l’attaque de la meute n’est pas le fait d’une coterie d’antisémites et de jaloux. Non. Elle est la légitime conséquence de la rupture d’une des lois fondamentales du travail intellectuel, la vérification des sources. Elle est la punition logique qui attend un intellectuel médiatique qui a construit sa carrière sur les réseaux et le spectacle au détriment de la profondeur et de la réflexion. Depuis ses premières apparitions dans l’émission de Pivot dans les années 70, Lévy s’est constitué une formidable force de frappe journalistique et éditoriale avec laquelle, seul, peut-être, Philippe Sollers est susceptible de rivaliser. Lévy est célèbre parce qu’il dispose de tous les moyens économiques, sociaux et médiatiques pour mettre en valeur sa personne – et accessoirement ses travaux -. Alors que la voie de la recherche universitaire s’avère de plus en plus compliquée à emprunter, pour des motifs souvent extérieurs au travail intellectuel pur, la présence pérenne, sur les ondes ou dans les journaux, de BHL suscite une légitime réprobation. Même si sa prose, égotiste et superficielle, peut paraître brillante à l’occasion, elle ne justifie pas la couverture médiatique insensée dont elle bénéficie. La moquerie que suscite le « botul gate » est l’acte de rébellion de tous les excédés de l’affichage spectaculaire, du bavardage philosophique, des réseaux éditoriaux, bref de tout ce que BHL représente à leurs yeux.

La cuirasse du dominant est percée, le sang coule, et tous les dominés, les intellectuels sérieux et donc inaudibles, les laissés pour compte des universités mandarinales, les rejetés de l’intelligentsia s’empressent de verser du sel sur la plaie. Les cinquante verrous de la pensée française – j’ai failli écrire verrues – qui tiennent Paris, ne doivent s’attendre à aucune sollicitude : ce système plus ou moins fermé, reposant sur des critères parfois extérieurs à la qualité intrinsèque des travaux effectués, oscillant entre le pur marketing et le renvoi d’ascenseur grotesque, ne mérite aucune indulgence. Le monde des saltimbanques supporte peu la critique, trop accoutumé aux douces hypocrisies de l’amitié vénale, télévisuelle et journalistique. Internet lui fait l’effet d’un bain d’acide.

Peu importe finalement que ce Botul ait pu paraître crédible au fond. Ne pas vérifier effectivement l’intégralité de ses sources est un défaut fort répandu, et, de la part d’un autre, cela n’aurait suscité aucune polémique. Après tout, les massives bibliographies de nombreux chercheurs contiennent quelquefois des livres cités de seconde main. Les pseudo-travaux de Botul ont d’ailleurs été mentionnés à plusieurs reprises dans des travaux universitaires français, espagnols et italiens. C’est donc qu’ils ont quelque cohérence philosophique.

Non, ce qui est amusant dans l’affaire Botul, c’est qu’elle affecte l’intellectuel le plus péremptoire de la place parisienne. L’erreur est humaine. Mais dite d’un ton autoritaire, dogmatique, impérieux, elle devient ridicule. Voilà quelqu’un qui s’exprime sur tous les sujets, du même ton omniscient depuis trente-cinq ans, convoquant le ban, l’arrière-ban et l’arrière-arrière ban de l’intellgentsia universelle à l’appui de sa moindre remarque, comparant sans fard Yann Moix cinéaste à François Truffaut, et qui démontre, tout seul, l’étendue de sa cuistrerie à ceux qui en doutaient encore. L’homme n’est pas un imbécile. Il n’est pas un inculte. Son style a quelques qualités rythmiques qui le rendent, à l’occasion, agréable. Un BHL modeste et scrupuleux aurait fait un excellent reporter. Mais il a irrémédiablement gâché son talent par égotisme, pédantisme et impudence. Personne ne peut désormais en douter. Sa défense est d’ailleurs fort maladroite. Il estime qu’avoir fait une erreur ne condamne pas l’ensemble du travail. Dans l’absolu, évidemment, une référence à ce canular ne désagrège pas les argumentations logiques qui constituent l’armature d’un travail philosophique. Sauf que, dans le cas de BHL, la référence douteuse affecte bien la crédibilité de l’ensemble, car, connaissant le fond de sa prose, son travail n’est jamais qu’un conglomérat de références philosophiques et littéraires convoquées pour masquer la banalité du propos.

Dans une société médiatique qui laisse une faible part au travail purement intellectuel, difficilement conciliable avec les exigences de fond et de forme du travail journalistique commun, BHL a formidablement construit une image de penseur, de philosophe, d’intellectuel engagé. Il l’a fait en utilisant les ressources médiatiques, l’image, le charisme visuel, l’oralité. Peu importe ce que vous dites, l’important c’est la manière dont vous le dites. Sa maîtrise des réseaux, sa capacité à nouer des amitiés, de Savigneau à Moix – qui doit déjà rédiger sa plaidoirie -, du Point au Monde, dans la nanosphère de l’intelligentsia parisienne, lui a assuré une position de force incomparable. Avant internet, l’affaire Botul aurait suscité une petite polémique entre deux ou trois journaux, mais n’aurait pas permis l’expression publique des masses silencieuses que nous sommes. Leur rire, depuis deux semaines, annonce que le démantèlement des forteresses médiatico-intellectuelles a peut-être commencé.

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4 réflexions sur “Extension du domaine du botulisme

  1.  » nous conclurons que le botulisme entre mal dans le cadre des mystifications académiques.
    celle-ci, trop bon enfant, à peine secrète, nous la classerons dans la catégorie des entourloupes débonnaires dont la pire conséquence serait d’induire en erreur les catalogueurs d’une bibliothèque publique ou de se payer la fiole d’un organe de presse crédule.
    la méchanceté restant, il me semble, le nerf de la guerre en matière de mystification authentique et véritable, il est à craindre que cette vraie-fausse manoeuvre en soit moins piquante, même si une légère pointe de moquerie y subsiste.
    en fait, nul n’a encore fait les frais de la conspiration. et ça, ça n’est pas drôle du tout.  »
    Eric Dussert « Une mise ne boîte : le botulisme » in « les mystifications littéraires, quatrième colloque des invalides » Du Lérot éditeur 1er décembre 2000.

    que dire de plus…

  2. En rédigeant mon article, je pensais à l’affaire des Poldèves, célèbre canular des années 30. Mais comme il était issu de la fertile imagination de normaliens plutôt à droite… on m’aurait accusé d’antisémitisme nauséabond^^

    Sinon, très bon article de nonfiction qui reprend les écrits de Cornelius Castoriadis et Pierre Vidal-Naquet sur BHL dans les années 70. La lettre de Castoriadis aurait amplement suffi dans notre affaire!
    http://www.nonfiction.fr/article-3164-p7-bhl_et_ses_botul_dhier.htm

    Merci pour la référence!

  3. Excellent billet, bravo! Il est vrai que BHL est le client idéal de la satire, mais vos analyses vont plus loin que la rigolade de surface habituelle.
    (Pauvres 50 verrues de la pensée, je crois que ce genre de mésaventure médiatique va leur arriver de plus en plus souvent.)

  4. Très bon article! J’apprécie la mise en perspective de la conclusion. Il faut lire le botulisme comme l’affrontement de deux systèmes de réputation : celui des mass medias (dont BHL est l’exemple-type) et celui d’Internet. Nous ne sommes qu’au début d’un lent déplacement défavorable à ceux qui maîtrisaient les instances de fabrication de l’opinion, une maîtrise d’autant plus aisée que ces instances étaient concentrées dans quelques médias sur-influents. Quand toute l’édition de contenus aura majoritairement basculé dans le numérique, il y aura toujours des effets de domination (des noeuds du réseau plus importants que d’autres), mais nettement moins efficaces.

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