Mexique, terre de désenchantement : La révolte de Guadalajara, de Jan Jacob Slauerhoff

La révolte de Guadalajara, Jan Jacob Slauerhoff, 1936, Editions Circé (2008 pour cette traduction)

[note sur Le royaume interdit, ici]

Comme je l’avais indiqué précédemment, l’œuvre de Slauerhoff n’a guère traversé les frontières hollandaises. Inexistante en anglais, à peine traduite en espagnol, elle se compose, en français, de deux romans, Le royaume interdit et la révolte de Guadalajara, tous deux publiés par la modeste maison Circé. Au vu des évidentes qualités de ces livres, espérons que cet éditeur persévère dans cette politique et puisse ainsi offrir au public d’autres aperçus de l’œuvre du hollandais. Dans le royaume interdit, la mise en relation de deux errances traçait une intrigante perspective au cœur même des fantasmes de l’aventure coloniale. Le poète et le technicien interpénétraient leurs destinées, le premier menaçant d’engloutir le second malgré les siècles d’écart. Autour de Macao, lascif et immobile, les tristes aventures de Camoes conquéraient pour les temps à venir ce qu’elles perdaient au présent. La révolte de Guadalajara change radicalement de perspective géographique. Dans un Mexique où pouvoir et Révolution sont également confisqués, l’immobilité séculaire et mélancolique des peuples indiens, vaincus de l’Histoire, offre un décor parfait à l’errance de Slauerhoff. La ville de Guadalajara (voir début du roman dans la précédente note, ici) est un sépulcre. Indiens et espagnols y tiennent la place que les siècles passés leur ont assignés, sans qu’aucun espoir précis ne surgisse à l’horizon. Les autochtones ont baissé la tête, sous le joug des colons. Apathiques, ils n’attendent plus rien, se contentent de survivre. Les espagnols, devenus mexicains par l’effet d’une révolution qui a tout bouleversé et donc, rien changé, conservent les commandes politiques, économiques et sociales de la ville. Peu de conflits : ni les uns, ni les autres n’espèrent rien. Les européens préservent leurs privilèges provinciaux de latifundiaires et de commerçants, les indiens se tiennent dans une prudente posture faite de passivité et d’inertie. Quelques révolutionnaires s’agitent pourtant depuis les années 1910, mais ils sont déjà en voie d’institutionnalisation. Dans la partie d’échecs qu’ils mènent face au pouvoir, Guadalajara ne compte pas.

Même s’ils semblent accepter stoïquement leur condition, les hommes de Guadalajara n’en gardent pas moins, au fond de leur cœur, l’espérance diffuse de lendemains différents. Rien de concret, une simple aspiration, naturelle, à voir leur univers devenir soudainement moins pénible. Un individu espère plus que les autres. Tarabana, indien modeste, élevé dans la foi catholique, est parvenu, à force de détermination, à l’ordination. Prêtre d’une misérable paroisse indienne, il a été repéré par l’évêque de la ville, visionnaire qui prophétise à longueur de temps son élévation à la pourpre cardinalice et l’irruption d’un nouveau messie, à Guadalajara même. La longueur du séjour du prélat dans ces confins miséreux de la chrétienté, plus de vingt ans, donne une indication quant au sérieux qu’il convient d’attribuer à ces prophéties. L’ambitieux Tabarana, en dépit de toute logique, y croit. Vu ses origines, il n’a aucun espoir de s’élever dans la hiérarchie catholique. Seule opportunité : l’arrivée d’un messie, d’un prophète, d’un messager. Il réveillerait les indiens, mobiliserait le peuple, briserait les institutions, la mainmise blanche. Le messager, conseillé par Tabarana, ouvrirait une ère nouvelle, confusément promise par l’évêque, et balaierait les temps présents en une Apocalypse furieuse, appuyée sur un passé d’humiliations. L’attente prend fin le jour où un vitrier ambulant, El Vidriero, passe au sommet des collines de Jalisco. Les reflets du soleil renvoyés par les vitres du négociant, visibles au loin, paraissent à Tabarana le présage attendu. Le ton du roman est à la fois ironique et désabusé. Le pauvre Vidriero sera contraint à tenir un rôle pour lequel il ne présente aucune prédisposition, par l’alliance insolite de Tabarana et d’un latifundiaire en guerre contre les institutions municipales de Guadalajara. Les indiens manipulés par le prêtre ambitieux et le propriétaire retors porteront El Vidriero en triomphe et le conduiront, bien malgré lui, à s’emparer de la ville.

Une fois la Révolution accomplie, les instances chassées, les nouveaux dirigeants s’avèrent incapables de gouverner. Leur volonté de changement n’allait pas loin, ils ne savent pas quoi faire de leur victoire. L’espérance vague et diffuse de lendemains qui chantent se brise sur la réalité. La conjonction d’ambitions personnelles ne livre pas de programme d’action. El Vidriero devient presque encombrant. Il n’était qu’un symbole, un pantin utilisé auprès des crédules par quelques arrivistes. Les indiens, pour qui rien n’a évidemment changé, commencent à regarder de travers leur sauveur. El Vidriero, errant anonyme à peine qualifié par sa profession, comme le télégraphiste du Royaume interdit, a été sédentarisé, fixé, et ce par l’ambition d’autres que lui. Sa vie ne tenait que par le vagabondage. S’installer c’est devenir quelqu’un. Or le vitrier n’était personne. El Vidriero ne peut assumer la charge que d’autres lui ont confié. Sa fuite misérable – et pourtant justifiée – s’achève dans une cérémonie de semi-crucifixion grotesque, pas même mortelle : dans le sacrifice non-consenti, le martyr, ce faux messie aura aussi échoué. Les révolutionnaires laissent les forces armées écraser cette révolte religieuse et ethnique confuse. Tabarana s’enfuira du Mexique, le gouvernement central ne touchera pas au propriétaire foncier, trop puissant pour être inquiété. La révolte de Guadalajara n’a servi à rien.

Slauerhoff, écrivain errant, médecin, poète et marin, évoque d’autres mondes que le sien, celui de la petite Hollande libérale du vingtième siècle. Du Mexique à Macao, il parle de contrées immobiles, où le cynisme, la présomption des pouvoirs temporel et spirituel maintiennent un joug ferme sur d’apathiques populaces. Tout est joué. Seul recours, la liberté anonyme du fugitif, condamné à ne jamais s’élever dans la société, à toujours errer dans le vaste monde. Chez Slauerhoff, le monde des noms, des titulatures, des pouvoirs institués, des héritages, en un mot, le passé, dissipe les perspectives mystérieuses de l’avenir. L’aventure coloniale est un fantasme. Au fond, l’attente d’un ailleurs est morte : la déambulation solitaire, permanente, sans but, sans identité, fuite de soi et du monde, permet seule de concilier la liberté et l’espoir ; liberté de fugitif, toujours menacée, espoir de poète, toujours déçu. Désenchanté, et donc ironique, Slauerhoff évoque des ambitions contrariées, des amours impossibles, des espérances illusoires. Même l’abolition de soi dans l’errance n’est qu’un salut fictif. Slauerhoff a fui. La Hollande, la terre, les colonies, la médecine, la société, l’écrivain a tout quitté successivement sans jamais trouver ce qu’il cherchait. Ses romans, poétiques, narrent cette errance inutile.

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