La cité inerte

« Parfois, sur la rive d’une mer qu’aucun bateau n’a encore sillonnée, au pied d’une montagne lunaire et inhabitée, au milieu d’une plaine aride et désertique, où l’on désespère de voir un hameau ou la moindre maison, s’étend une ville. Alors que la raison de sa fondation, riche gisement ou port bien situé, a depuis longtemps disparu, la ville a pour sa part subsisté, ses habitants se perpétuent, sans le moindre apport de sang ni de richesses extérieurs, la race dégénère et s’appauvrit, celle de la population indigène des environs en même temps que celle de la ville. La laissant tranquille, le monde extérieur lui permet de mener son existence rabougrie ; elle est inoffensive.

Elle ne présente un certain danger que pour le voyageur de passage en quête d’un monde meilleur. Harassé par de longues traites, ce solitaire tient malgré tout à s’y reposer puisqu’elle est la seule ville dans cette contrée désolée. Située sur le littoral, au pied d’une montagne ou au milieu d’une plaine, elle est pareille à un récif qu’il est difficile d’éviter. Si le voyageur se risque trop près d’elle, tout l’espoir, tout le désir de vivre une autre vie, de connaître un sort meilleur, qui habitent les habitants de la ville et de la plaine comme ils habitent n’importe quel mortel se déversent sur lui. Il n’en remarque rien ; ce qu’il ressent, il l’interprète comme la fatigue extrême qui suit son long voyage, si bien qu’il se décide à passer quelques jours dans la ville ou dans la plaine pour se remettre un peu. Néanmoins, il est saisi de peur en découvrant les visages affamés et avides que les indigènes lèvent sur lui, en hésitant quant au chemin à prendre sur une place privée de soleil où l’ont amené venelles et rues, en relevant un degré de consanguinité avancée sur des figures pâles et dans des membres mous. Malgré sa fatigue, à mesure qu’il avance, il se met à accélérer le pas ; si la chance lui sourit et si son sens de l’orientation ne le trahit pas, il s’en sort, le voici une heure plus tard de l’autre côté, avec, devant lui, la même plaine, qui cette fois lui semble, dans toute son immensité, tentante et tout à fait propice à être traversée. Et si jamais, poisseux de sueur, il a la chance de trouver un ruisseau où se baigner, où se laver de la fatigue et de ce contact avec la ville, il est sauvé.

Mais il arrive que le désir de connaître autre chose, d’approcher un étranger quel qu’il soit, dans la mesure où il peut rompre le morne équilibre du quotidien, se fait si fort chez les indigènes, que ceux-ci encerclent l’homme ou viennent même à sa rencontre : il éprouve alors le sentiment agréable que ressent le vagabond ou le pérégrin qui reçoit bon accueil. Dans ce cas, il est perdu.

C’est justement dans de telles villes que perdure parfois, pareil à un unique pampre sur les ruines, la croyance selon laquelle quelque chose finira bien par se produire, le soleil brillera un jour différemment, quelqu’un viendra déplacer la vie, si bien que le peuple se mettra à danser dans ces mêmes rues où il se meut chaque jour en silence et sans entrain. Aussi, dès qu’un étranger arrive et que son apparition se produit avec un certain extraordinaire, on attend de lui qu’il apporte le bouleversement en question. Le seul salut de cet homme ainsi menacé, cet homme égaré et opprimé par l’espoir antédiluvien de tout un peuple, réside dans la fuite à tout va à travers la plaine, au-delà de la colline, jusqu’à ce qu’un plissement de terrain le dissimule et que plus aucun hameau n’entrave sa progression, ni le regarde ; il ne lui reste alors plus qu’à s’affaler et, adossé à un rocher ou à ce qui reste d’un tronc d’arbre, à s’endormir d’épuisement.

Le lendemain matin, à l’heure où le soleil se lève sur l’étendue déserte et jette déjà ses feux dans un marais salant, dans un lac peu profond ou sur des troupeaux blancs et bigarrés, quand il se réveille, engourdi de sommeil mais bientôt en état de se remettre en marche, la première chose à laquelle il pense, c’est au rêve oppressant d’une ville de pierre qui existe sans exister. Car seuls l’espace et lui-même qui le parcourt librement, sont réels, ils sont la vie, tandis que tout ce qui est pétrifié en un lieu donné pour devenir peu à peu poussière, est mort depuis le début des temps.

En revanche, il y a des chances pour que le vagabond, trop faible pour exercer son métier, et qui, dans un recoin de son cœur, caresse en secret le désir de trouver un havre où se reposer, une communauté à laquelle appartenir, tombe dans le piège que constitue la ville morte, isolée au milieu d’une plaine désolée ou sur un littoral sans le moindre port. Il trahit sa vocation mais la vengeance ne saurait tarder. Les habitants de cette contrée oubliée par la vie croient que cet homme apporte de la vie, et quand ils se rendent compte qu’il aspire au repos, ils le chassent ou le tuent. »

Jan Jacob Slauerhoff, La révolte de Guadalajara, traduction Daniel Cunin

(note sur le roman à venir)

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