La comédie du chaos : A Serious Man, des frères Coen

A serious man, Joel & Ethan Coen, 2010

Dans chacun de leurs films, les frères Coen observent le délitement absurde d’une situation a priori normale. Les personnages, incapables de maîtriser leurs vies, sont entraînés dans un tourbillon d’évènements inattendus et, dans le meilleur des cas, ne doivent qu’à d’autres hasards de rétablir un tant soit peu leurs existences. Que ce soit The big Lebowski, O’Brother, Ladykillers, No country for old men ou Burn after reading, ces films entraînent leurs héros dans des aventures rocambolesques, parfois tragiques, dans lesquelles la contingence prend toujours le pas sur le reste. La vie, chez les Coen, est un fleuve indomptable, sur la foi duquel aucune prévision ne peut être établie. L’absurdité de la vie constitue le fil conducteur de leurs réalisations : l’intrigue, souvent présentée de manière décalée et ironique, met en exergue les incohérences, l’imprévisibilité, le chaos qui tissent nos existences. Dans A serious man, l’accumulation de dérapages fortuits atteint son maximum et crée un effet de répétition comique particulièrement réussi. Un professeur de physique juif – la confession a ici son importance – va être soumis, deux heures durant, à une incroyable accumulation de désastres personnels. Il tente d’abord de les affronter avec calme et sang-froid, comme l’homme sérieux qu’il croit être. Puis, désarçonné par ces malchances, il cherche l’assistance de sa communauté, et des piliers de celle-ci, les rabbins. L’intervention drolatique et successive des trois rabbins laissera le pauvre Larry Gopnik seul face aux incertitudes de sa propre existence.

Le film s’ouvre par une scène qui n’a, a priori, rien à voir avec le reste de l’histoire. En Pologne, au XIXe siècle, un couple héberge un vieillard. Il a aidé le mari à réparer la roue de sa charrette. Mais la femme est convaincue que le vieil homme est mort trois ans auparavant : l’être qui se présente chez eux serait un démon. Sans hésiter, après que son mari l’ait laissé s’installer, la femme poignarde le vieillard. Celui-ci s’éloigne sans que le spectateur parvienne à déterminer s’il s’agissait bien d’une puissance maléfique. L’incertitude règne en maître chez les Coen. L’action n’est pas le synonyme du bien. Nos décisions ne sont jamais assez informées. Dans un univers mouvant, aux causalités multiples et impossibles à maîtriser, l’homme combat, par hasard, pour des causes dont il ne sait rien, ou presque, et qui le mènent au sein un chaos indéterminé, dont il ne sortira indemne que par l’action d’imprévisibles conjonctions. L’histoire du Serious man le confirme.

Gopnik, en deux heures, est soumis, excusez du peu, à la demande de divorce de sa femme, qui le trompe avec un pilier de la communauté locale, au fond aussi faux et insidieux qu’il paraît fiable et honnête, à la préparation cahotique de la bar-mitzva de son fils, à la crise d’adolescence de sa fille, aux errances physiques et judiciaires de son frère cancéreux, aux manipulations d’un étudiant coréen particulièrement retors, aux menaces de non-titularisation de son université, à la présence inquiétante d’un voisin d’origine allemande, chasseur et probablement peu versé dans le multiculturalisme. La succession de petites catastrophes altèrent le quotidien du professeur Gopnik. En utilisant à merveille un comique de répétition bien huilé, les frères Coen rendent amusantes les banales mésaventures de Gopnik. L’acteur – qui a une petite ressemblance avec Henry Kissinger, très raccord avec les décors « années 70 » – affronte chaque problème du mieux qu’il le peut, mais le tourbillon des contingences l’emporte au loin. Les trois rabbins, en qui il croit trouver une aide, une réponse peut-être, vont s’avérer d’un secours déplorable. Le jeune rabbin ne comprend pas Gopnik, le vieux lui raconte une fausse parabole, l’aîné de tous refuse même de le rencontrer. Aux questions de l’homme confronté aux hasards de la vie, la religion n’apporte aucune réponse. La tradition juive questionne l’environnement, l’univers, la destinée historique et religieuse du Peuple d’Abraham. Et comme seul enseignement de millénaires d’études talmudiques, les rabbins prônent tous trois une résignation passive, réflexive. Le professeur va devoir faire face à ses problèmes sans l’aide de personne.

Un éclair d’espoir zèbre pourtant ce ciel d’absurdité. L’homme n’a pas prise sur la plupart des chaînes de causalités qui rythment sa vie. Mais ce que des hasards stupides ont fait, d’autres hasards stupides peuvent le défaire. Les situations tendent à se rétablir, ou tout du moins à atténuer leurs effets les plus catastrophiques, sans que Gopnik y puisse quoi que ce soit. La dernière partie du film laisse le spectateur croire au rétablissement de la normalité : un décès opportun permet le rapprochement du couple Gopnik. Le bon déroulement de la bar-mitzva et la titularisation du professeur de physique laissent augurer la résolution de toutes les intrigues. La perspective d’un retour à l’équilibre luit quelques instants dans la tempête. Gopnik a réussi sa traversée, croit-on. Ouvert sur la scène de confiscation de la radio portable du fils Gopnik par son professeur d’hébreu, le film semble devoir se refermer sur la restitution de celle-ci par le vieux rabbin. Illusion ! Le film ne s’est pas ouvert sur l’histoire de Gopnik, mais sur celle de juifs polonais face à un intrigant vieillard. L’incertitude de cette scène d’ouverture rejaillit sur la scène finale. Les quelques instants de sérénité sont rompus par le retour du chaos, qui prend de nouvelles formes, celles d’un coup de fil médical et d’un ouragan. La vie est une aventure insensée, confuse, tumultueuse. Et face à ce maelström, la seule option décente est de conserver son calme, d’agir sérieusement en espérant que d’heureuses conjonctions éclaireront le plus longtemps possible le chemin.

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Une réflexion sur “La comédie du chaos : A Serious Man, des frères Coen

  1. Je suis content de l’avoir vu avant de te lire 😉

    On a un peu l’impression qu’ils ont transposé un shtetl de Singer dans la communauté (qui est censée être) idéale de la banlieue américaine des années 70, comme pour une expérience clinique. Et le résultat est très drôle. Certes on ne rit pas aux éclats (à part mon voisin de séance à chaque clignement d’oeil, ce qui était particulièrement agaçant…), on rit comme à une bonne blague juive bien absurde.

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