Les traces brouillées du poète : Le Royaume interdit, de Jan Jacob Slauerhoff

Grotte de Camoes, Macao

Le royaume interdit, Jan Jacob Slauerhoff, 1932, Éditions Circé

La littérature hollandaise est peu traduite en France. Souvent mélangée à ses homologues scandinaves dans un rayon « d’Europe du Nord » qui lui laisse une part fort modeste, elle bénéficie dans les librairies d’une visibilité réduite, voire inexistante. Les écrits de Jan Jacob Slauerhoff (1898-1936) étaient indisponibles en français avant que la modeste maison vosgienne Circé ne s’empare de deux de ses romans : La révolte de Guadelajara et Le royaume interdit. L’œuvre de Slauerhoff méritait cette traduction tardive. Ni roman historique, ni poème en prose, ni texte fantastique, Le royaume interdit constitue un objet littéraire déconcertant. Il entrecroise les destinées du poète national portugais, Camões, auteur des Lusiades et d’un radio-télégraphiste irlandais des années 30, qui n’ont a priori qu’un rapport fort ténu, celui que la mer imprime à leurs destinées. Pourchassé par la vindicte d’un mari trompé qui n’est autre que l’héritier de la couronne portugaise, Camões s’exile, au milieu du XVIe siècle dans une colonie lointaine, Macao. La ville a été fondée par quelques aventuriers suite à la destruction, évoquée dans la scène d’ouverture du roman, du premier établissement portugais en Chine. Les quatre cent portugais qui s’y sont installés pour trouver fortune vivent dans une semi-indépendance, menacés en permanence par l’immense Empire chinois qui leur fait face et avec lequel ils sont bien obligés de traiter pour survivre. Le roman fonctionne autour de quatre fils narratifs distincts : la description du climat social, religieux, économique et politique de la colonie ; les querelles entre le gouverneur Campos et sa fille, métisse qui tente d’échapper à l’emprise de son père ; la proscription de Camões et sa tumultueuse arrivée en Chine ; l’errance d’un radio-télégraphiste irlandais, narrateur sans nom, quatre siècles plus tard. Cet élément du récit, dont le lecteur interroge le sens tout au long de la seconde partie ouvre des perspectives nouvelles et inattendues au roman.

L’arrière-plan historique, c’est Macao. Ville marchande fondée par des hommes en fuite, population mêlée de colons portugais et de chinois, presqu’île aux marges des empires européens et asiates, Macao est le terminal nécessaire des errances et des exils. Le gouverneur Campos, souvent malheureux, tente d’assurer la cohésion de l’ensemble. Les chefs locaux voisins exigent de lui des tributs, les dominicains et les jésuites se battent entre eux pour s’assurer d’un ordre de préséance missionnaire, sa fille, à demi chinoise, refuse son autorité et le mariage qu’il a arrangé pour elle avec un des commandants de l’armée. Contre lui aussi, l’éloignement de la métropole, le rejet du surgeon lusitanien par le corps asiatique, fait d’un mélange de passive renonciation et de cruauté raffinée, l’activisme marchand de Velho, négociant rusé qui a compris qu’à défaut d’être conquise, la Chine pouvait être achetée. La première trame du roman est là : Campos en lutte contre les éléments de décomposition de la colonie. Pour assurer la survie de la ville, il doit la défendre contre ses ennemis extérieurs et intérieurs : éviter la dissolution du corps social est à ce prix. Pendant que se déroulent ces intrigues politiques à Macao, Camões, enchaîné au fond de la cale d’un navire de transport portugais, ignorant du rôle qu’il est appelé à mener, tente de préserver sa vie, physique et mentale. Le roi avait exilé ce noble arrogant et cynique qui avait ridiculisé l’héritier de la couronne en séduisant son épouse. En lui imposant les fers pendant une interminable traversée, il le transforma profondément. Le Camões qui débarque agonisant à la faveur d’un naufrage opportun non loin de Macao, n’est plus le même. A la limite de l’état animal, il est recueilli par la fille de Campos, qui fuit la mainmise de son père. Capturé peu après, il est contraint par le gouverneur de révéler où s’est cachée sa fille. La première partie du roman s’achève sur cette trahison.

Le roi avait éloigné Camões en l’envoyant à Macao, Campos, dans la même situation, n’a plus guère de solution, il l’oblige à participer à une ambassade portugaise qui se rendra à Pékin. Celle-ci s’enfonce profondément dans le territoire chinois et, au fil de sa progression, se délite, se désagrège. L’immensité absorbe les plénipotentiaires. Le trajet est long, inconnu et il suffit à briser l’arrogance des européens : le monde immense qu’ils croient conquérir ne rejettera pas ses proies. L’ambassade ne rejoindra jamais Pékin et Camões lui-même semble avoir disparu avec ses compagnons. Slauerhoff passe alors au quatrième plan de son roman : le télégraphiste irlandais. Homme sans identité, sans nom, il a passé une vie d’errance, loin d’une terre natale qui lui était indifférente. Apathique, dépressif, il traverse sa propre existence en fantôme, un fantôme sans but, sans émotions. L’homme sans nom, à l’identité floue, ne semble jamais devoir quitter l’extrême détachement qui le caractérise. Il n’est personne et ne cherche pas à devenir quelqu’un. La vie passe sur lui sans laisser de traces. Jusqu’à ce que des pirates chinois s’emparent du cargo délabré sur lequel il exerce. Otage libéré sur une côte inconnue, il s’enfonce dans les terres chinoises. Et sans le savoir, suit les traces de Camões. Il retrouve involontairement les traces physiques laissées par le convoi diplomatique du poète portugais. Et petit à petit, l’homme sans nom sent grandir en lui une présence étrangère. Son esprit et ses sens s’altèrent. Camões ne s’est pas contenté de passer, il a laissé une aura qui s’empare du télégraphiste. En découvrant, non loin de Macao, une grotte, la puissance du poète expulse l’irlandais de son propre corps.

En écho à l’expérience d’extrême proximité que Slauerhoff ressentait pour le poète Tristan Corbière, l’irlandais sent grandir en lui Camões. Le roman prend des tours fantastiques et les deux corps finissent par se rejoindre : comme dans l’œuvre de P.K.Dick, les différents plans de la réalité s’emmêlent et le lecteur se perd en conjectures. L’homme sans nom vit la défense de Macao, où Camões, revenu incognito de son ambassade perdue, joua le premier rôle. Il devient brièvement Camões. Dans une Macao moderne, corrompue, crépusculaire, l’homme sans nom, sans identité, a vu s’entrouvrir un autre univers, celui, passé, du poète. La transformation vertigineuse accable l’homme sans nom. Résolu à demeurer ce qu’il était, à savoir personne, il fuit éperdument, Camões, le monde interlope de Macao et sa propre existence, réduite à un statut professionnel. Aux frontières de deux mondes, la puissance du poète exilé s’est brisée sur le pouvoir temporel du gouverneur Campos. Mais elle a paradoxalement traversé les siècles. Le temps du poète n’est pas le temps commun. Son errance dans le monde a laissé une trace profonde, capable de perdre, des siècles plus tard, un anonyme obscur.

Écrit dans une prose dense et poétique, Le royaume interdit ne s’épuise pas par une lecture distraite. Les aventures du Macao colonial débordent de leur cadre temporel pour altérer le présent de l’homme sans nom. La puissance du poète affectera le quotidien de l’irlandais, ses efforts rompant la cloison étanche des siècles pour perdre l’homme sans nom, en proie à une impossible identification. En épurant le style du récit à ses seuls éléments indispensables, Slauerhoff frôle parfois l’abstraction : le délitement progressif de l’ambassade qu’envoie le gouverneur Campos à Pékin n’est pas seulement le récit d’une errance, elle est le motif philosophique d’une fuite éperdue de soi-même. Le monde colonial de Macao, menacé d’engloutissement par la puissance démographique et géographique chinoise, irrigue les errances de Camões et de l’homme sans nom. Aux franges de deux mondes, les identités se brouillent et les héros peuvent à la fois renoncer et exister, vivre pour l’éternité et périr sans fin.

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2 réflexions sur “Les traces brouillées du poète : Le Royaume interdit, de Jan Jacob Slauerhoff

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