La leçon de Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar (Mémoires d’Hadrien, L’œuvre au noir, etc…) aborda, pour une émission de télévision, le travail de l’écrivain. Les trente minutes de son intervention, ici divisées en trois vidéos, sont instructives. Elle montre la situation problématique de l’auteur, contraint par deux mouvements apparemment contraires : devoir être soi-même tout en s’oubliant dans l’acte de création. Être soi-même pour un écrivain, c’est, selon Yourcenar,  savoir se départir de l’ensemble des idées reçues, du zeitgeist qui contamine la pensée, alors même qu’il semble lui donner sa cohérence. Celui qui ne sépare pas ce qui lui est propre de ce qui lui est suggéré par des interactions sociales et intellectuelles se condamne à la maladresse, à ne produire que de pâles reflets de l’air du temps. Contre cette tendance, Yourcenar préconise une profonde attention au monde et à soi-même, condition nécessaire au dévoilement de la vérité  Cependant, l’attention ne signifie pas la fixité : la pensée doit être mobile et se garder de la mise en scène des certitudes.

Pour Yourcenar, l’écrivain ne doit pas se couper de l’existence : la vie fournit la matière de l’œuvre. Ce qui n’a pas été vécu est toujours retranscrit sous un glacis de conventions et de préjugés.  Il faut réutiliser la matière vécue pour écrire. Ce qui ne signifie pas que l’écrivain doive obligatoirement raconter sa propre existence. En réalité, il utilisera les éléments que son attention au monde lui ont permis de compiler. Avoir vécu certains états permet de les appréhender avec beaucoup plus de pertinence.  Les explications de Yourcenar me rappellent certaines de mes réflexions sur Hawthorne : la première partie de La lettre écarlate, traitant de l’expérience professionnelle de l’auteur aux douanes américaines, n’est pas gratuite. Elle a permis à l’écrivain de donner à son œuvre une profondeur que la simple histoire de la femme adultère n’aurait pu avoir seule. L’histoire sort de ses caractéristiques singulières pour dévoiler des aspects plus tangibles de la réalité sociale : conformisme, préjugés, culpabilité, etc… Et ce grâce à l’expérience sensible de l’auteur. Ceci dit, il ne suffit pas d’avoir vécu certaines situations pour automatiquement être en mesure de les retranscrire. Yourcenar reconnaît qu’un certain mystère nimbe encore l’acte créateur, ses choix thématiques et sa causalité. Les influences littéraires semblent pourtant conditionner en partie l’écriture. Selon Yourcenar, elles finissent en fait par constituer une forme de gris sur lequel pourra ressortir la singularité de l’auteur : « tout grand écrivain est inimitable« .

Elle évoque ensuite la langue : l’écrivain doit savoir s’en libérer pour exprimer sa pensée au plus juste. L’écrivain est un « reconstructeur », un « enrichisseur » de la langue. Cela n’autorise pas l’auteur à faire n’importe quoi : ces transformations imposées à la langue doivent respecter un principe de véracité, de cohérence, de fidélité. A ces exigences s’accorde logiquement un impératif de clarté. L’obscurité ne sert jamais le propos, elle décourage le lecteur et ne réjouit que la vanité de l’auteur, qui se donne ainsi l’importance qu’il n’a pas. Yourcenar conclut avec modestie : il faut toujours se souvenir que ce travail, même si l’auteur y consacre une part considérable de ses forces, ne changera pas le cours du monde. C’est la seule démarche honnête : savoir que l’œuvre ne durera pas et que tout cela n’a finalement guère d’importance.

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