Aléas historiques : Les Plantagenêts, de Jean Favier

Les Plantagenêts, Jean Favier, Fayard, 2004

Le système monarchique, qui a longtemps dominé l’Europe, était soumis aux hasards généalogiques. L’absence d’un héritier mâle, une mort prématurée, l’essor d’une branche collatérale pouvaient transformer le système des relations internationales pour des décennies, voire des siècles. L’ascension de la famille angevine des Plantagenêts est probablement l’exemple le plus frappant des contingences auxquelles étaient soumises les principautés et les royaumes. L’essor de la maison d’Anjou, et sa lutte contre les capétiens, a marqué plus de trois siècles de l’histoire de France. La tradition veut que la guerre de Cent Ans commençât au début du XIVe siècle. Ses origines sont plus lointaines. Elle ne constitue qu’un nouvel épisode de l’opposition des dynasties régnantes en Île de France et en Angleterre. Jean Favier, médiéviste prolifique, a retracé dans cet ouvrage massif l’ascension et la chute de la dynastie angevine. Le propos y est extrêmement dense, à la fois trop détaillé et trop elliptique : la lecture en est réservée aux amateurs motivés. Les noms propres se suivent à très grande vitesse et il faut beaucoup d’attention pour garder le fil de l’histoire des Plantagenêts. Les généalogies, centrales dans la compréhension de ces affaires dynastiques sont compliquées à suivre, et Favier ne fournit guère d’efforts pour les rendre accessible. Ces réserves mises à part, son travail s’avère extrêmement complet. Une attention particulière est portée aux raisons profondes de l’ascension des angevins et, fin connaisseur de l’époque, Favier n’omet pas les évolutions sociales, économiques et culturelles qui se produisent entre le XIe et le XIVe siècle.

En moins d’un demi-siècle, les comtes d’Anjou mirent la main sur la Touraine, l’Aquitaine – qui comprenait alors le quart sud-ouest de la France, sans Toulouse -, la Bretagne, la Normandie, l’Angleterre et l’Irlande. Pendant ce temps, les rois de France régnaient directement sur un petit territoire autour de Paris, menacés par des vassaux plus forts qu’eux, en Champagne, en Flandres et bien sûr, en Anjou et en Aquitaine. Comment une famille des bords de Loire parvint-elle en si peu de temps à s’emparer des deux tiers du territoire français et des îles britanniques – sans l’Ecosse – ? La conjonction de hasards heureux qui permit la construction de « l’empire » Plantagenêt est exceptionnelle. En 1066, le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant s’empara, pour son compte, de l’Angleterre, écrasant son roi, juste après que celui-ci ait repoussé une nouvelle invasion scandinave sur son pays. Quelques décennies plus tard, le pays était faiblement gouverné par un des petit-fils du Conquérant, Étienne, dont les prétentions sur le trône d’Angleterre suscitaient l’opposition de sa cousine Mathilde, épouse de Geoffroy Plantagenêt, comte d’Anjou. La guerre pour le trône tourna au profit des Plantagenêts : le fils du roi Étienne mourut avant son père, en 1153. Le fils de Geoffroy et Mathilde, Henri, hérita donc du royaume de son cousin. Un autre hasard concourut à l’extension du domaine du Plantagenêt. En Aquitaine, la couronne ducale était revenue quelques années plus tôt à la jeune Aliénor, que le roi de France maria à son fils, le futur Louis VII. Quelques années plus tard, le couple ne donnait pas d’héritiers et les deux époux s’entendaient particulièrement mal. Leur mésentente déboucha sur l’annulation du mariage par le Pape. La duchesse d’Aquitaine reprenait son autonomie. Et se remaria avec le jeune Henri Plantagenêt… En moins de cinq ans, par héritage et par mariage, Henri II Plantagenêt venait de récupérer l’Angleterre, la Normandie, l’Aquitaine et bientôt la Bretagne, passant du statut de prince à celui de roi, peut-être le plus puissant de la Chrétienté.

Cette construction n’a existé que par une conjonction de hasards. Elle n’avait donc aucune homogénéité. Trop grande pour être gouvernée par un homme seul, trop étendue pour être défendue sur la durée. Le mode de construction de « l’Empire » Plantagenêt avait en plus l’inconvénient de faire du roi d’Angleterre le vassal du roi de France pour l’ensemble de ses possessions continentales. Pendant près d’un siècle, les deux dynasties s’opposeront, le plus souvent par la guerre. Pour les rois de France, il s’agirait d’affaiblir la puissance Plantagenêt, dont le défaut était d’être trop dispersée par des possessions trop étendues. Pour les rois d’Angleterre, il s’agirait de préserver l’ensemble de l’héritage des tensions centrifuges qui l’irriguaient. Malgré les apparences, les Plantagenêts sont en position défensive face aux Capétiens. Hétérogène, sans unité linguistique ou culturelle, ce vaste territoire exigeait de celui qui le possédait une faculté de démultiplication impossible au vu des contraintes techniques de l’époque. Si Henri II parvint pendant une vingtaine d’années à étendre ses possessions, à les administrer et les gouverner avec talent, la situation se dégrada à la fin du XIIe siècle. L’ascension d’un jeune roi de France doué (Philippe Auguste), les heurts que connaissait Henri II avec ses fils, tous impatients de régner à sa place, placés à la tête de principautés d’où ils cherchaient à conquérir leur indépendance, affaiblirent la mainmise du chef des Plantagenêts. A la mort d’Henri II, son fils Richard Cœur de Lion, Croisé, ira conquérir un statut de héros d’épopée en Orient, mais il laissera la situation se dégrader en Occident. La construction angevine était le fait d’une conjonction de hasards. D’autres hasards les dénouèrent : le conflit ouvert entre le roi Henri II et ses fils ; la nécessité d’aller en Orient suite à la chute de Jérusalem en 1187 ; la mort stupide du roi Richard alors qu’il semblait reprendre l’ascendant sur Philippe Auguste ; la calamiteuse série de défaites de son successeur, Jean Sans Terre, qui perdit quasi toutes les possessions continentales de sa famille. Dans un Moyen-Âge où les fortunes peuvent se construire en quelques mois, quelques années, la chute s’avère tout aussi rapide. Les Hauteville, les Hohenstaufen, les Plantagenêts connurent quelques décennies de gloire avant de disparaître.

L’émiettement des souverainetés, qui a suivi l’éclatement de l’Empire de Charlemagne, s’arrête au XIIe siècle. Par héritage ou par conquête se construisent alors d’immenses domaines, parfois cohérents économiquement et politiquement – c’est le cas du patient édifice des capétiens – parfois hasardeux et incohérents – c’est le cas du domaine Plantagenêt –. L’Aquitaine, qui comprenait Bordeaux, Poitiers, Clermont-Ferrand et Bayonne, n’avait pas de raisons autres que dynastiques de faire partie d’un ensemble politique commun avec l’Angleterre. L’éclatement du domaine Plantagenêt paraît inéluctable : il eut fallu une série de monarques de grande qualité pour conserver l’héritage d’Henri II. Le mode de transmission dynastique ne privilégiant ni la compétence ni le talent, il soumettait chaque royaume – médiéval surtout, par la suite l’État prendrait le relais – au risque d’être gouverné par un monarque peu doué. A moins de disposer d’une cohérence territoriale réelle, reconnue par les autres monarchies, la construction issue de hasards dynastiques ne pouvait pas se pérenniser. Charles Quint et ses successeurs en feraient l’expérience quelques siècles plus tard.

Les mille pages de l’ouvrage de Jean Favier reviennent sur la construction, le fonctionnement et la disparition – un peu survolée après 1230 – de l’Empire Plantagenêt. Livre de référence, aride, parfois répétitif, il a néanmoins le mérite d’associer l’évènement et la structure, la contingence et la nécessité. Le dernier Plantagenêt d’Angleterre disparut en pleine guerre de Cent Ans, déposé par son cousin de Lancastre. L’affrontement continental, ouvert par l’ascension d’Henri Plantagenêt, n’avait pas cessé depuis 250 ans. La partie allait néanmoins connaître sa phase terminale, qui appartient à l’histoire de France, à celle de l’Angleterre, mais plus à celle de ces angevins qui surent habilement s’emparer d’un empire dont le maintien rythma l’évolution des relations internationales de l’ouest de l’Europe pendant deux siècles.

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