La communauté et son miroir

Bonanza, Collectif Berlin, Festival « Tendances », Maison de la culture d’Amiens

Non, je ne parlerai pas ici de Bonanza, série télévisée américaine des années 60, que je n’ai d’ailleurs jamais vue. Mais du documentaire réalisé par Berlin, collectif belge et flamand, sur la minuscule cité de Bonanza, Colorado. Ville minière, créée suite à la découverte de filons aurifères, elle connut un grand développement démographique jusqu’à la fermeture des établissements d’extraction. Comme nombre de ses homologues sur les territoires américain, canadien ou australien, le tarissement de l’activité extractive s’accompagna d’un déclin sensible. Isolée dans les montagnes, elle se transforma peu à peu en cité fantôme. Attention, il ne s’agit pas là d’un de ces décors de western, perdus dans le désert des Rocheuses. Bonanza se situe dans une vallée forestière et, à l’été, elle accueille encore quelques résidents saisonniers qui viennent trouver le repos dans le silence de la vallée désertée. Quelques résidents le sont de manière permanente. C’est à eux que les réalisateurs de Berlin se sont intéressés. Le dispositif de diffusion du reportage est astucieux : il comprend cinq écrans, chacun ciblé sur un foyer particulier de Bonanza. L’attention du spectateur est attirée successivement sur chaque habitant, tandis que les autres écrans montrent des scènes de vie, présentées comme simultanées, des quatre autres foyers. Le documentaire s’ouvre peu après le décès d’un des derniers habitants du village. Sont successivement présentés sa veuve, astrologue et propriétaire, à Pueblo, ville la plus proche, d’un magasin d’articles de spiritualité, un couple de résidents retraités, un pasteur qui vient se retrancher du monde, un couple lesbien hippie et un quadragénaire attiré par les grands espaces forestiers.

Les premiers témoignages des citoyens de Bonanza appuient l’exceptionnalité du lieu, son histoire. La ville minière a été abandonnée et, sans sources de revenus locaux, il semble difficile d’enrayer son déclin démographique. Cependant, son cadre naturel splendide permet d’envisager une survie touristique : l’attrait de la « ville fantôme » et de son environnement laissent les résidents espérer. Évidemment, le lieu est isolé, la première station-service est à cinquante kilomètres, il y est impossible de capter la télévision et la radio ne fonctionne que par intermittences. A rebours d’une civilisation urbaine marquée par le bruit, artificiel, Bonanza se meut dans un silence que ne brisent que les oiseaux. Avec sept résidents permanents au moment du tournage de ce documentaire, elle est la plus petite ville du Colorado. Plus la collectivité est petite, plus les différences entre ses membres prennent le pas sur les ressemblances. L’un d’eux affirme, en préambule du reportage, que l’on peut devenir fou dans cette solitude. Le spectateur prête une attention toute théorique à ces propos. Mais, plus le reportage avance, plus il se rend compte du caractère perturbé de cette vie isolée.

Les rancunes y sont tenaces et naissent d’évènements dérisoires, les seuls que puisse connaître une telle communauté. Les deux lesbiennes, qui portent toutes deux des surnoms hindous, ne se mêlent pas à la vie du village. Arrivées récemment à Bonanza, elles sont venues y chercher la tranquillité et se sont de facto exclues de la communauté, même si, pour des raisons spirituelles, l’une d’elles caresse le rêve de diriger la ville. Le quadragénaire, dont on apprend qu’il ne s’était pas installé seul, a divorcé peu après son arrivée à Bonanza. Sa femme est partie par lassitude envers cette vie bornée, et lui tient son rang pour des motifs personnels, empreints d’une spiritualité calviniste et d’une résignation devant la vie. Il semble peu se mêler aux autres. Le pasteur, qui ne vit là qu’une moitié de semaine, reste enfermé chez lui à lire, non les ouvrages théologiques que le spectateur naïf s’attendrait à le voir travailler, mais des bandes dessinées et des romans de science-fiction. Portant sur son environnement un regard passablement sarcastique, il explique qu’il n’est à Bonanza qu’un prêtre au repos. Ses préoccupations pastorales s’arrêtent en amont de la ville fantôme. Son implication dans la vie locale est nulle. Le couple de retraités paraît bien plus intéressé au devenir de Bonanza. Seulement, les légitimes inquiétudes nourries pour le devenir de la commune ont fait naître chez eux des ambitions politiques. Et nul dans le village ne souhaite voir ces deux retraités assumer la charge du « gouvernement ». Des rumeurs courent à leur propos : la maison aurait été construite illégalement, et, pire encore, le retraité aurait en réalité assassiné son fils, suicidé à seize ans. Enfin, l’astrologue révèle bientôt que, derrière l’humeur joyeuse qu’elle manifeste à l’encontre de ses voisins, elle nourrit pour eux la plus sévère rancune. Elle sort en effet d’un procès gagné contre d’autres résidents, et n’a légitimement guère apprécié de devoir aller jusqu’au tribunal pour faire valoir ses droits.

Au fil du reportage, le tableau idyllique dressé par les résidents se mue en une comédie humaine obtuse et navrante. L’étroitesse de la communauté alimente de solides rancunes et les velléités individualistes de chaque foyer rendent leur cohabitation difficile, leur collaboration impossible. Un fait pourrait les conduire à s’entendre. En raison des lois sur le fonctionnement des conseils municipaux, Bonanza ne doit son autonomie qu’au droit de vote qu’exercent les résidents non permanents. Il faut pour cela cinq élus municipaux que les locaux seraient bien en peine de réunir. De ce fait, les saisonniers ont pris le pouvoir et gouvernent une ville dont ils sont éloignés par trois heures de voiture. Devant ce pouvoir confisqué, on devine une possible collusion de locaux taisant enfin leurs inimitiés. Les deux retraités sont les hérauts de cette cause et attaquent en justice l’élection et la composition du conseil municipal. Le collectif Berlin n’est pas autorisé à filmer la séance houleuse qui officialise l’action des locaux. L’affaire est jugée trop sérieuse pour que des caméras puissent tourner. Le spectateur sourit franchement aux excès des habitants de Bonanza, tous plus ou moins dérangés. La justice du Colorado ira dans le sens des résidents permanents de la commune. Victoire à la Pyrrhus dont le texte inscrit sur la dernière image du documentaire rend compte : deux mois après cette décision, l’un des deux retraités décède. Les six habitants restants sont incapables d’élire une nouvelle municipalité et le collectif Berlin peut conclure sur la probable disparition de la ville à terme. Selon le wikipedia anglophone, Bonanza existe encore.

En prenant le parti de confronter simultanément chaque foyer aux autres par le biais des cinq écrans, Berlin est parvenu à un résultat tout à fait satisfaisant. Le reportage, qui rappellera aux amateurs l’émission belge Strip-Tease, laisse la parole aux citoyens du village. Après de premiers contacts, au cours desquels les résidents ne font état d’aucun dysfonctionnement dans leur communauté, leur discours positif se fissure. Chacun laisse peu à peu ressortir, à sa manière, ce qu’il pense des autres. L’isolement et l’étroitesse de la communauté ne permettent aucune échappatoire aux tensions qui l’irriguent. L’idéal harmonieux n’est qu’une utopie. La plus misérable des communautés humaines sera toujours traversée par la méfiance, la médisance, la discorde. Berlin retrace le choc entre les fondements de l’individualisme pionnier, qui soude toujours une certaine Amérique, la liberté qu’il suppose et les exigences limitatives de la vie communautaire. La participation à la communauté, qui doit réguler les effets centrifuges d’un trop grand individualisme, n’alimente pas la vie à Bonanza. Et le spectateur de conclure avec les réalisateurs que cette ville presque fantôme n’a en effet plus guère de raisons d’être. Le portrait en creux de la vie rurale et isolée rassurera d’ailleurs tous les citadins inquiets de s’être éloignés de la nature : l’anonymat propre aux villes leur laisse la liberté que leur décor urbain semble pourtant encadrer. Ni mélancolie, ni nostalgie, la vie en petites communautés a ses servitudes, et il n’est pas certain qu’elles soient moins contraignantes que les nôtres.

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