Une tragédie jurassienne : La Table-Aux-Crevés, de Marcel Aymé

La Table-Aux-Crevés, Marcel Aymé, 1929

J’ai reçu à Noël dernier l’intégrale des oeuvres romanesques de Marcel Aymé. L’écrivain franc-comtois, dont je ne connaissais que les Contes du chat perché et Le Passe-muraille, lus et relus autrefois avec la délectation propre à l’ardeur enfantine, ne me paraissait pas être une priorité de lecture en cette fin 2009. Quelque peu surpris par ce cadeau inattendu, je feuilletais sans guère d’attention le premier des trois volumes de la collection Pléiade. Et puis la phrase introductive de Brûlebois, premier roman de l’auteur, aiguisa ma curiosité. En moins d’une semaine, j’avais lu ce roman de débutant et les suivants, Aller-Retour, La Table-Aux-Crevés, La rue sans nom et Le vaurien. Malgré mes préventions personnelles contre le roman de terroir, qui oscille trop souvent entre la remémoration mélancolique d’un monde disparu et le naturalisme le plus rébarbatif, je dois admettre que La Table-Aux-Crevés a su emporter mon adhésion. Contrairement au film d’Henri Verneuil (1951) tiré du roman, l’action ne se passe pas en Provence, mais dans ce Jura qu’Aymé connaissait si bien. Ici, nulle aménité envers le monde paysan, nulle exaltation des valeurs agrestes, le monde que dépeint Aymé a sa brutalité, ses travers. Il ne paraît ni plus ni moins désirable que l’univers urbain, juste différent. Aymé n’est pas Giono, la poésie laisse ici la place à la subtilité du regard social.

Le roman s’ouvre avec le suicide de la femme d’Urbain Coindet, paysan radical-socialiste et élu municipal de Cantagrel, modeste bourg jurassien. Personne dans le village n’avait pressenti la lassitude dépressive de la paysanne. Coindet, qui a été le premier à découvrir le corps, reçoit rapidement la visite de son beau-père. Celui-ci, guère affecté par la mort de sa fille, lui propose de se remarier avec une autre de ses filles. La démarche, inconvenante, est mal reçue. Coindet, qui ne nourrissait pour son épouse que l’affection limitée propre aux mariages conclus par intérêt, entretient d’autres espoirs. Une jeune fille du village voisin, Cessigney, perdu dans les bois, peuplé de bûcherons et de braconniers, a sa préférence : ils se sont déjà brièvement embrassés quelques mois plus tôt et cette mort opportune les libère tous deux de leurs préventions morales. Seulement, le beau-père de Coindet, Milouin, qui lorgne sur les terres de son gendre avec le bon sens intéressé du paysan, n’accepte pas le refus opposé par le veuf. Il lance une rumeur assassine : Urbain Coindet a tué sa femme et maquillé le crime en suicide. Derrière l’opposition des deux clans ressurgissent les oppositions sociales et politiques du village : les libres-penseurs, les athées, l’équipe municipale, tous amis de Coindet prennent parti pour l’hypothèse du suicide. D’autres prêtent l’oreille aux propos du père Milouin, comme à Cessigney, où l’on écoute avec attention les propos du vieux paysan, qui corroborent la méfiance et la rancune que suscitait déjà là-bas Coindet. Même si l’enquête de gendarmerie, bâclée en quelques minutes, conclut au suicide d’Aurélie Coindet, les rumeurs travaillent la communauté paysanne.

Coindet n’attend guère pour accueillir chez lui la jeune fille qui l’attirait bien avant le suicide de son épouse. Jeanne, c’est son prénom, s’installe contre l’opinion de son frère, convaincu que Coindet l’a dénoncé naguère à la maréchaussée. Les tensions villageoises s’accroissent. Aymé ne narre pas le petit monde idéal d’une paysannerie fantasmée, il évoque les rancunes, les ambitions et les jalousies d’être frustes dont la vie est rythmée par les nanoscopiques évènements de la communauté. Cantagrel s’oppose à Cessigney, les sédentaires aux nomades, les radicaux-socialistes aux catholiques, l’amour de Jeanne et d’Urbain aux calculs et aux rancunes des clans adverses. Tout pourrait donner matière à une de ces fresques paysannes qui compensent leur manque foncier d’imagination par le nombre inouï des rebondissements romanesques. Et pourtant, l’histoire se tient. Aymé narre le monde tel qu’il est. La langue, étrange mélange de narration soutenue et de passages patoisants, soutient le récit. Quand Jeanne et Urbain finissent par quitter un Cantagrel devenu invivable, Aymé raconte le contact impossible avec la ville, le désarroi du paysan devant l’univers dont il ne maîtrise pas les codes. Dole, cité de province, n’a pourtant rien de la mégalopole industrieuse. Coindet restera prudemment derrière les vitres de la pension de famille dans laquelle il a élu domicile : de cet exil contraint, il ne verra qu’une rue sans joie et pleurera la perte de ses habitudes agricoles. Revenu bien vite à Cantagrel, où le frère de Jeanne l’attend, les armes à la main, il relèvera le défi que la stupide fourberie de Milouin aura involontairement jeté au visage des deux hommes. C’est à La Table-Aux-Crevés, le champ le plus précieux de Coindet, à la lisière de Cessigney, que se dénouera le drame.

De la fin, un peu prévisible du roman, je retiendrai surtout le dernier paragraphe, qui annonce déjà l’écrivain fantastique. Jeanne a en effet sacrifié fortuitement un homme simple, le garde-champêtre, envoyé à la Table-Aux-Crevés pour stopper le cours tragique des évènements. L’infortuné tombera sous le tir conjoint et accidentel des deux adversaires retranchés, chacun prenant cet intercesseur pour son ennemi. Le lecteur d’abord convaincu de l’enchaînement inexorable de coïncidences malheureuses admirera l’ingéniosité d’Aymé, qui parvient à instiller le doute et l’irrationalité dans un roman paysan aux atours pourtant classiques. Le roman se conclut sur cette phrase, après que les ennemis, que leur crime commun a réconciliés, aient ramené le corps sans vie de leur victime à la ferme Coindet : « La Jeanne leva ses longs yeux bleus où dansaient des lueurs d’argent, et Coindet fit le signe de la croix, frappé d’une épouvante obscure, comme si le regard de ces yeux étranges eût charmé des hasards. » Les lecteurs du premier Aymé ne distinguèrent pas aussi nettement que nous la signification de cet ultime paragraphe : la Comédie humaine réaliste et ironique d’Aymé se pare d’étrangeté. Dans cette Franche-Comté prosaïque, l’inattendu se conjugue au fantastique pour donner au récit des lueurs fantasmagoriques. Coindet apparaît toujours au fil du récit dans son bon droit. Il est la victime du suicide déconcertant de son épouse, l’objet des rumeurs et des manipulations qui s’ourdissent autour de lui sans qu’il parvienne jamais à les dompter. Il s’engouffre dans une aventure amoureuse dont le lecteur pressent déjà les futures impasses, tue par accident le tiers envoyé pour le sauver. Ses mésaventures s’enchaînent avec suffisamment de constance pour que le lecteur, aiguillé par la conclusion du livre, puisse soupçonner derrière la malheureuse suite de coïncidences la main surnaturelle d’une puissance supérieure. Le monde populaire dépeint par Aymé l’est sans didactisme, il n’est pas le sujet de thèses progressistes : la Table-Aux-Crevés est traversée d’une incertitude morale qui rend implicitement hommage à l’intelligence du lecteur, chargé de tirer lui-même les enseignements du roman. A lui de déterminer, en fonction de sa sensibilité, la part de responsabilité de Coindet dans cette tragédie paysanne.

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