Une année de lectures V : écrits paralittéraires

Mon intérêt pour la littérature s’étant accru depuis quelques années, un genre nouveau s’est imposé dans les rayonnages de ma bibliothèque, le « paralittéraire ». Sont regroupés dans cette catégorie tous les travaux qui n’ont pas une identité littéraire propre – à l’inverse de la poésie, des romans ou du théâtre – mais qui s’attachent à l’écriture, l’édition, la lecture. Je sais que le terme « para-littérature » s’applique plutôt aux sous-genres romanesques, le policier, la science-fiction, le roman de terroir, etc… Catégories pour lesquelles les amateurs récusent l’appellation péjorative « sous-genre ». Le paralittéraire de cet article n’a rien à voir avec cette para-littérature : la catégorie comprend des biographies d’écrivain, des travaux sur le monde éditorial, la vie littéraire et quelques ouvrages inclassables. Comme pour les précédents volets de ce bilan, je ne détaillerai guère le contenu de ces quinze livres en rapport avec l’histoire littéraire ou éditoriale.

La biographie d’écrivain est un genre difficile. L’auteur doit parvenir à équilibrer le discours sur les oeuvres et le récit de vie, limiter, sans l’ignorer, l’analyse des ouvrages et comprendre quelles données biographiques ont pu influencer l’écrivain tout au long de sa carrière. Les quatre biographies abordées en 2009 répondent toutes à ce dilemme à leur manière. Bernard Crick, dans son ambitieuse biographie de George Orwell, lie, avec modestie et talent, le parcours personnel et politique d’Orwell à chacune de ses œuvres. Sans jamais prendre de libertés psychologisantes et interprétatives, il remet en perspective la courte carrière de l’écrivain et son engagement dans le socialisme anglais. Resté célèbre pour son dyptique La ferme des animaux / 1984, Orwell ne peut être limité à ces deux critiques de la Révolution léniniste et de la société totalisante. Son éloge de la common decency conduit sa sympathie naturelle pour les opprimés à ne pas s’exprimer dans les carcans théoriques et partisans, Orwell est une singularité dans l’histoire des gauches européennes, comme il est une singularité dans l’histoire littéraire anglaise. Le mérite immense de Crick est de remettre en perspective Orwell et son temps, en gardant une distance critique qui laisse l’intelligence du lecteur trier et juger. Crick, comme il l’explique dans un beau travail introductif de délimitation méthodologique, ne transforme pas cette biographie en roman. Il laisse béantes certaines incertitudes que d’autres s’empresseraient de combler, sacrifiant l’honnêteté de leur démarche à leurs extrapolations hasardeuses. Il serait difficile, sauf à connaître de nouveaux éléments biographiques, de raconter mieux Orwell que Bernard Crick ne le fait.

Le Ramon de Dominique Fernandez ne peut prétendre à la même qualité méthodologique. Fernandez, académicien septuagénaire, y évoque son père, intellectuel franco-mexicain collaborationniste, mort peu avant la Libération et oublié, comme ses livres, par le Saint-Germain de Sartre et Camus. Il cherche à comprendre comment un intellectuel complexe, mondain et socialiste, intelligent dans ses écrits mais brutal par ses actes, a pu se fourvoyer avec les gros bras du doriotisme. Dominique Fernandez enquête du côté des antécédents mexicains, du couple raté, des écrits critiques et littéraires, de l’homosexualité – obsession personnelle récurrente dans les livres de Dominique Fernandez – mais, malheureusement pour lui, il ne brise jamais l’écran d’incompréhension qui se dresse entre lui et son père. Le désir d’analyse du fils se voit opposer le silence du père : Fernandez se raccroche à quelques lambeaux, laissés par d’autres, extrapole, s’interroge, questionne.Les clés dont il dispose n’ouvrent pas les cadenas posés par son père 70 ans auparavant. Ecrite d’une plume alerte et informée, cette biographie ne pénètre jamais l’intimité et l’individualité de Fernandez. Sa femme, sa mère, ses amis ont pu parler de lui. Mais ils dressent alors un portrait qui ne convient pas avec ses actes. La dualité, cette dualité qui parcourt toute l’analyse de Dominique sur Ramon, saute aux yeux lorsque l’on compare la finesse critique, le sens de la mesure, l’admiration pour Proust et Bergson (pourtant peu en odeur de sainteté à l’extrême droite) aux panégyriques de Doriot, aux écrits politiques fascistes et au cabotinage de l’alcoolique germanopratin. Ces 800 pages ne suffisent pas à clarifier l’engagement bizarre de Ramon Fernandez dans le fascisme. Ramon, ce fasciste qui tresse les louanges du juif homosexuel Proust en 1943. Fernandez, cet admirateur de Bergson qui défend vaille que vaille Doriot, français sous l’uniforme allemand sur le front de l’est. Jamais Ramon ne nous apparaît crédible sous la plume de son fils. Si ce n’est vers la fin, alors que Dominique Fernandez semble lâcher prise à son désir d’analyse, et écoute un témoin direct des beuveries du Lipp. Il en ressort plus de vérité sur Ramon en quelques phrases que dans ces 800 pages. Cependant, et c’est là le paradoxe de ce livre, l’échec final de l’écrivain n’empêche pas de reconnaître la qualité de sa recherche. Ramon est un échec, mais il n’est pas un livre raté, loin de là! Dans ce Paris des intellectuels de l’avant-guerre, Dominique Fernandez retrace, avec quelques lacunes mais aussi beaucoup de finesse, le parcours d’un d’entre eux, aux côtés de Mauriac, de Martin du Gard et de Gide. Il peint aussi la société cultivée d’une époque révolue, montre la candeur de ses engagements et retrace les conséquences parfois tragiques de ses fourvoiements. Malgré son résultat final, cet ouvrage fascinant démontre que la réussite de l’écrivain peut parfois résider dans l’échec de son entreprise.

André Suarès de Robert Parienté (chroniqué ici) et Le phénomène Soljénitsyne (chroniqué ) ont bénéficié ici de notules suffisamment longues pour justifier les quelques propos lapidaires que je tiendrai ici sur eux. Parienté parle surtout de l’homme Suarès. N’ayant probablement pas les compétences littéraires pour traiter de son œuvre, il se cantonne prudemment au récit de vie. L’ensemble, pourtant informé, perd de ce fait un peu d’intérêt pour l’amateur de Suarès. Georges Nivat, à l’inverse, traite surtout de l’œuvre de Soljénitsyne, pourtant indissociable de sa vie. Cette biographie-analyse d’œuvres, construite autour de thématiques bien délimitées, fouillées et instructives sera pourtant indispensable à tous les lecteurs de l’ancien Prix Nobel de littérature.

Difficile de trouver un fil rouge pour les dix autres livres paralittéraires de 2009. Olivier Bessard-Banquy, La vie du livre contemporain, et Joëlle Gleize (dir.), La Pléiade, travail éditorial et valeur littéraire abordent la littérature du côté de ceux qui la vendent. Bessard-Banquy livre une chronique, plutôt bien écrite, des trente dernières années de l’édition française. Les dates sont bien choisies : elle s’ouvre avec la création d’Apostrophes – premier mouvement vers la massification et la surmédiatisation – et se clôt avec Houellebecq, et le lancement démesuré de La possibilité d’une île – dernière phase du mouvement ouvert par l’émission de Bernard Pivot -. L’auteur retrace la construction de groupes industriels éditoriaux, aux directions littéraires interchangeables, mais il narre aussi l’essor de phénomènes médiatiques temporaires – Pivot, Sulitzer, les auteurs Fixot – et de petites maisons d’édition audacieuses, dont Actes Sud est la figure de proue. Joëlle Gleize a dirigé le premier travail collectif sur la Rolls de l’édition française, La Pléiade. Si certains articles, sur l’histoire de la collection, l’évolution de son public et de son contenu, le travail de préparation des volumes sont passionnants, d’autres, verbeux et théoriques déçoivent.

Je déballe ma bibliothèque de Walter Benjamin vaut surtout pour son annexe – la liste des lectures du philosophe allemand tout au long de sa vie -, le reste étant une compilation d’articles sur les collections baroques de l’auteur. L’histoire de la littérature allemande de Hans Hartje aborde trop synthétiquement son sujet. Quelques notices biographiques mal construites, souvent à moitié consacrées à des considérations annexes et superflues, sont collées à des listes de titres, qui permettent de resituer vaguement Mann, Schiller ou Schlegel. L’uchronie (Coll. « 50 questions sur ») d’Eric Henriet n’avait guère d’intérêt pour moi, ayant lu voici quelques années son excellent travail L’histoire revisitée dont ce livre n’est malheureusement qu’un abstract. Le livre a néanmoins son intérêt pour les néophytes. Les dix règles d’écriture d’Elmore Leonard sont moins intéressantes que les amusantes illustrations qui les accompagnent et ne méritent nul détour. La Vie du lettré de William Marx aborde avec beaucoup d’humour et d’ironie la condition d’écrivain. A travers 24 thèmes de la vie quotidienne, Marx revisite l’histoire de la communauté littéraire et du « savoir-livre ». Stéphane Giocanti, biographe de Maurras, livre Une histoire politique de la littérature trop courte pour convaincre. La typologie des auteurs est bien pensée (prophètes, mystiques, idéologues,…) mais elle manque singulièrement de coffre pour laisser un souvenir net dans la mémoire du lecteur. Lecture du directeur de la Revue des Deux-Mondes Michel Crépu, constitue un agréable recueil d’impromptus littéraires et personnels. Quelques passages (Revel, Bourdieu) sont bien sentis, même si l’ensemble manque un peu d’envergure. Enfin, Vérités et mensonges en littérature de Stephen Vizinczey, est un recueil de critiques littéraires, assez combattives, sur Kleist, Stendahl, Goethe ou Dostoïevski.

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Une réflexion sur “Une année de lectures V : écrits paralittéraires

  1. A ce sujet, a propos d’Académie Française, ll semblerait que le brillant libraire Gérard Collard, qui a fondé la librairie Griffe Noire, postule pour être académicien !!!. Je pense que ça ferait un 2nd élan à la noble institution, foi de Saint Maurien. Vous ne trouvez pas

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